Vingt-cinq ans après, le 11 septembre n’est plus seulement une catastrophe américaine. Il est devenu un seuil. Une fracture historique dont nous ne sommes pas sortis.
Le 11 septembre 2001 appartient à ces dates dont on ne sait jamais exactement que faire. Se recueillir, bien sûr. Nommer les morts. Mais après ?
Israël connaît chaque année ce passage presque impossible entre Yom HaZikaron, le jour où l’on se souvient de ceux qui sont tombés, et Yom Ha’atzmaout, le jour où l’on célèbre l’indépendance. Du deuil à la vie. De la mémoire à ce qui continue.
Il y a peut-être là une leçon pour le 11 septembre.
Vingt-cinq ans ont passé. Une génération entière est née depuis que deux avions ont éventré les tours du World Trade Center, qu’un troisième a frappé le Pentagone et que les passagers du vol 93 ont empêché le quatrième d’atteindre sa cible.
Nous avons vu les images mille fois. Les avions. Le feu. Les silhouettes aux fenêtres. Les hommes et les femmes courant sous une pluie de poussière. Puis cet effondrement dont le bruit semble, aujourd’hui encore, appartenir à une autre dimension.
Mais le 11 septembre ne fut pas seulement une journée d’horreur: il fut une rupture. Ce matin-là, l’Occident découvrait brutalement qu’on pouvait le haïr non pour ce qu’il faisait seulement, mais pour ce qu’il était. Pour ses libertés. Pour l’émancipation des femmes. Pour la possibilité de croire ou de ne pas croire. Pour la démocratie. Pour la pluralité. Pour cette idée, profondément fragile, qu’un individu n’appartient jamais tout entier à une communauté, à une religion, à un chef.
Nous avons longtemps préféré d’autres explications: nous avons cherché le contexte. Les causes. Les humiliations. Les responsabilités occidentales. Tout cela devait évidemment être pensé. Mais à force de vouloir comprendre ce qui conduisait les assassins à tuer, nous avons parfois oublié d’écouter ce qu’ils disaient eux-mêmes.
Ils parlaient. Ils annonçaient. Ils désignaient leurs ennemis. Et parmi eux, toujours, les Juifs et Israël.
Le 11 septembre aurait dû nous apprendre à prendre au sérieux les idéologies qui déclarent la guerre à nos sociétés avant même qu’elles ne disposent des moyens de la leur faire: nous ne l’avons pas suffisamment fait.
Les années suivantes ont produit leurs guerres, leurs erreurs, leurs aveuglements, leurs lâchetés aussi. Le terrorisme islamiste a changé de formes, de territoires, de noms. Al-Qaïda, Daech, les attentats de Madrid, de Londres, de Paris, de Bruxelles, de Nice, tant d’autres. Et pendant ce temps, quelque chose s’installait : la difficulté croissante à nommer l’ennemi de peur de nommer aussi l’idéologie dont il se réclame.
Puis vint le 7 octobre 2023.
Bien sûr, le 7 octobre n’est pas le 11 septembre. Les histoires, les territoires, les acteurs diffèrent. Les analogies paresseuses n’expliquent rien.
Mais il existe une parenté dans la sidération et, surtout, dans ce refus persistant de croire les bourreaux lorsqu’ils disent ce qu’ils veulent.
Le Hamas avait parlé lui aussi. Il avait écrit. Il avait promis.
Et lorsque ses hommes ont franchi la frontière israélienne, massacré, brûlé, violé, enlevé, filmé leurs crimes et célébré leur œuvre, le monde a connu quelques jours d’effroi presque unanime.
Quelques jours.
Puis recommença la grande machine à oublier, à relativiser, à retourner l’accusation.
C’est peut-être cela que les vingt-cinq années écoulées depuis le 11 septembre nous obligent aujourd’hui à regarder : la mémoire n’est jamais acquise.
Zakhor. Souviens-toi. Dans la tradition juive, l’injonction ne signifie pas entretenir un musée du malheur. Elle ne commande pas de vivre tourné vers les tombes.
Elle exige autre chose : tirer du passé une responsabilité pour le présent. Se souvenir, c’est refuser que les mots soient vidés de leur sens. C’est continuer à distinguer la victime de son bourreau, la démocratie de ceux qui veulent l’abattre, la liberté de ceux qui l’utilisent pour préparer sa disparition.
C’est aussi refuser la tentation inverse : celle de devenir, par peur de nos ennemis, ce qu’ils prétendent que nous sommes.
Car ce qu’ils attaquaient à New York n’était pas seulement deux tours: ils attaquaient un monde. Imparfait, contradictoire, parfois coupable, souvent aveugle. Mais un monde où l’on peut discuter, écrire, blasphémer, voter, aimer qui l’on veut, changer de vie, changer d’avis, contester le pouvoir et renvoyer ceux qui l’exercent.
Un monde qu’il faut précisément défendre parce qu’il n’est jamais garanti.
Ce 11 septembre, HaBayta se souvient des morts de New York, du Pentagone et du vol 93. Mais se souvenir ne suffit pas. Il faut comprendre ce qui nous a frappés, ce qui depuis s’est transformé, déplacé, propagé — et ce qui demeure.
Se souvenir. Comprendre. Défendre ce qu’ils voulaient détruire.
Sarah Cattan



