À HaBayta, nous ne nous contentons pas de relayer une inquiétude. Nous prenons la responsabilité journalistique de l’interroger, de lui donner un sens et d’interpeller les autorités. HaBayta assume cette double vocation : être un média profondément juif, sans jamais renoncer à parler à la société française tout entière. Quand des appels à « éteindre » les médias circulent publiquement et que les Juifs de France se mettent en alerte, une question s’impose : que faut-il donc pour que la prévention précède la violence ?
Il y a des messages que l’on reçoit et que l’on ne peut pas traiter comme de simples rumeurs.
Ce matin, l’alerte nous est parvenue jusque d’Israël. Des Juifs de France surveillent les réseaux sociaux, échangent des informations, transmettent des captures d’écran, cherchent à prévenir plutôt qu’à subir. Certains font remonter ce qu’ils découvrent à des contacts dans la gendarmerie.
Ils ne savent pas nécessairement ce qui va se produire. Ils ne prétendent pas détenir la preuve d’un projet d’attentat. Ils disent simplement : quelque chose nous inquiète. Regardez ce qui circule.
Et nous aurions tort de ne pas les écouter. Car le 16 octobre, à la veille de la mobilisation nationale annoncée pour ce samedi 17 octobre, le site militant Contre Attaque a publié un texte dont le titre devrait suffire à retenir l’attention : « 17 Octobre : et si on éteignait les médias de propagande ? »
On pourrait croire à une provocation de plus. Il suffit de lire.
Le texte appelle les mouvements de résistance à envisager d’envahir les médias, de les débrancher, voire de reprendre leurs antennes. Il insiste ensuite sur la proximité géographique des sièges de plusieurs chaînes et rédactions parisiennes, présente ces bâtiments comme vulnérables et en publie les adresses.
Nous ne reproduirons pas ici cet inventaire.
Depuis quand la liberté de contester donne-t-elle le droit de désigner des rédactions comme des objectifs à neutraliser ?
Depuis quand la critique d’une ligne éditoriale autorise-t-elle à suggérer la prise de contrôle de moyens de diffusion ?
On peut détester CNews. On peut contester BFM, LCI ou le service public. On peut dénoncer leur traitement d’une manifestation, leurs erreurs, leurs angles morts, leurs partis pris.
Mais on ne fait pas taire un média pour défendre la liberté.
On ne protège pas le débat démocratique en désignant les lieux où il s’exerce comme des cibles.
Et ce principe vaut aussi, précisément, pour les médias dont nous combattons les idées.
Quand les Juifs s’inquiètent, ce n’est pas une information secondaire
Soyons parfaitement clairs. À l’heure où nous écrivons, nous ne disposons d’aucun élément établissant que ces appels à viser les médias seraient également dirigés contre les Juifs. Il serait irresponsable d’affirmer le contraire.
Mais il serait tout aussi irresponsable de considérer leur inquiétude comme négligeable. Depuis le 7 octobre 2023, les Juifs de France ont appris à regarder autrement certains mots, certains rassemblements, certains appels à l’action. Non parce que toute manifestation serait suspecte. Non parce que tout mouvement social dissimulerait de l’antisémitisme. Mais parce qu’ils savent que la haine antijuive n’a pas besoin d’être inscrite sur une affiche pour surgir au détour d’un cortège.
Leur vigilance n’est pas une accusation collective. Elle est une précaution. Et lorsqu’une communauté en vient à organiser elle-même une veille pour anticiper d’éventuelles violences, il faut aussi entendre ce que cette démarche révèle de son sentiment de sécurité.
Une société dans laquelle des citoyens se demandent, avant une journée de mobilisation, s’ils risquent d’être pris pour cibles ne peut pas se contenter de leur répondre qu’aucune menace n’est encore démontrée.
L’absence de preuve d’un projet précis n’efface pas le devoir de prévention.
Les autorités savaient qu’une journée à risques se préparait
Il serait inexact d’affirmer que le ministère de l’Intérieur n’avait rien anticipé: dès le 15 octobre, les services de renseignement et les responsables de la sécurité ont examiné les risques de la mobilisation du 17. Des blocages, des débordements et des rassemblements spontanés étaient envisagés. Des dispositions ont été prises, notamment à Paris.
Alors posons la question qui importe: les services compétents avaient-ils identifié les appels visant spécifiquement les sièges des médias ? Ces établissements ont-ils été avertis ? Des mesures particulières ont-elles été prévues pour protéger leurs journalistes, leurs salariés et leurs installations ? Et les signalements remontés par des citoyens depuis plusieurs jours ont-ils été exploités ?
Nous ne savons pas les réponses. Nous les demandons.
Car anticiper une manifestation ne signifie pas seulement préparer un dispositif de maintien de l’ordre. C’est aussi identifier les menaces particulières qui peuvent naître autour d’elle.
Nous refusons d’attendre le pire pour poser les questions
Il existe une étrange habitude dans notre vie publique. Après les violences, on reconstitue les alertes. Après les agressions, on retrouve les messages. Après les drames, on découvre que des signaux circulaient, que des témoins avaient prévenu, que des inquiétudes avaient été exprimées.
Et l’on demande : comment n’a-t-on pas vu ?
Cette fois, nous posons la question avant.
Nous ne prétendons pas qu’un drame se prépare. Nous refusons simplement de considérer comme anodins des appels publics qui envisagent de neutraliser des organes de presse. Nous refusons aussi de traiter la peur des Juifs comme une réaction excessive qu’il conviendrait de calmer à coups de communiqués.
L’inquiétude n’est pas une preuve. Mais elle peut être une alerte. Et une alerte mérite d’être examinée, pas méprisée.
Nous défendons le droit de manifester, y compris avec force et colère. Nous défendons la liberté de critiquer les médias, y compris violemment dans les mots.
Nous défendons avec la même fermeté le droit des journalistes à travailler sans intimidation et celui des citoyens juifs à vivre sans devoir surveiller constamment les signaux d’une possible menace.
Ce samedi 17 octobre, nous espérons qu’aucune violence ne viendra donner raison aux inquiétudes exprimées.
Et si rien ne se produit, tant mieux. Ce ne sera pas la preuve que nous avons eu tort de poser ces questions. Ce sera exactement ce que nous souhaitions.
La prévention réussie ne fait pas toujours les gros titres. La prévention défaillante, elle, peut laisser des morts.
Et nous préférons mille fois avoir demandé des comptes trop tôt que devoir, une fois encore, demander pourquoi personne n’a agi à temps.


