À partir des violences du 17 octobre, George Lakhovsky oppose deux jeunesses, deux rapports au travail, à l’effort et à la liberté de penser. Son propos déborde cependant largement cette opposition : il interroge la reproduction sociale des élites, l’instrumentalisation politique des colères et les risques d’une pensée de plus en plus déléguée à l’intelligence artificielle. Un texte polémique, parfois excessif, qui pose néanmoins une question essentielle : sommes-nous encore les auteurs de nos propres convictions ?
Une génération d’exécutants qui croit décider
Le 17 octobre, des mairies ont brûlé et un campanile du XIXᵉ siècle s’est effondré en direct. Ce qui s’est joué ce jour-là dépasse très largement les revendications estudiantines.
Samedi soir, le campanile de la mairie de Limoges s’est effondré en direct, après qu’une cinquantaine d’individus eurent forcé l’hôtel de ville et mis le feu à l’étage inférieur.
Le bilan consolidé publié par le ministère de l’Intérieur : 2 397 interpellations et 997 membres des forces de sécurité blessés, dont sept grièvement. Auxquels s’ajoutent 1 500 commerçants touchés, pour plusieurs centaines de millions d’euros de dégâts.
Trois jours plus tôt, devant le Sénat, le Premier ministre avait prévenu que l’on glissait vers « un mouvement de violences urbaines ». Paris a aligné cinq mille hommes — à peu près ce que la préfecture de police qualifiait de dispositif « massif » pour une soirée de match du PSG.
Pendant ce temps, mes trois filles travaillaient de sept heures trente à deux heures du matin, comme tous les jours.
Deux jeunesses, dont une seule écrira les règles.
La totalité des chiffres de ce texte sont sourcés — communiqués de parquet, ordonnances de justice, rapports du Sénat, travaux de l’IPP et de l’OCDE.
Il est long. Il mérite qu’on s’y arrête.
Un mot avant de commencer J’ai la considérable chance de n’être plus tenu au politiquement correct — ni, ce qui revient aujourd’hui à peu près au même, au politiquement LinkedInesque. J’ai d’ailleurs constaté tout au long de ma carrière, non pas une mais de multiples fois, que les personnes les plus ouvertement (je devrais d’ailleurs plutôt dire « les plus ostensiblement ») préoccupées en entreprise à afficher leur attachement au consensus, à promulguer le « droit à l’erreur », le « droit à la différence », la « parité » , ou encore la sacro-sainte « bienveillance » sont souvent – pour ne dire systématiquement - les plus éloignées de ces valeurs nobles à l’origine, mais totalement indigestes tellement elles ont été caricaturées…
J’ai en mémoire quelque beaux spécimen d’Ayatollahs de cette branche du RSE …Et là , je peux sans détour aucun, affirmer que dans ce domaine … la parité est parfaitement respectée !
Effectivement, beaucoup trouveront que cet aveu est pour le moins risqué sur Linkedin (…) et ils se garderont bien – « ne sait-on jamais ! » - de laisser quelconque trace de leur passage sur ce pamphlet tellement dangereux !
Mais dans mon cas, j’assume …
En effet, quelques décennies de vie professionnelle finissent par procurer une certaine indépendance, tant d’idées que financière, et l’on cesse alors de courber l’échine devant le discours convenu, lisse et bienpensant. Les années passant, seul alors le fond compte … la forme étant quant à elle laissée à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : le packaging. Ceci est valable pour les idées mais surtout pour les personnes. On cesse surtout de réduire ses publications aux rituels « Félicitations cher Y pour ce nouveau challenge amplement mérité ! », aux likes de l’activité sportive bénévole pour – il est vrai - une très noble cause à la base ,mais dont on se fiche totalement en réalité ; le plus important étant de se montrer dans sa publication avec les tenues aux couleurs consacrées : « c’est bon pour mon image ! » .
Les Bimbos gonflées à la silicone ont leur Instagram, les Cadres gonflés à la bienpensance leur Linkedin ! A chacun son réseau.
Mon propos est de regarder au-delà de ce que l’on nous montre et que l’on nous présente comme ce qui est important, ou pire : LA vérité.
Le monde professionnel a énormément souffert depuis 20 ans de ce conformisme poussé à l’extrême, et je reste convaincu que la situation économique catastrophique dans laquelle se débattent aujourd’hui les entreprises françaises lui est très largement imputable : A force de ne plus vouloir nommer un problème, on finit par ne plus savoir le traiter. Et à force de chercher avant tout à « rentrer dans le moule », et à ne rien dire par crainte d’être jugé, contredit voire – angoisse absolue- critiqué… on ne progresse plus : on stagne …
Et comme l’immobilisme n’existe tout simplement pas en physique : on s’effondre : ce que nous constatons aujourd’hui dans notre économie et par ricochet dans notre civilisation.
Un avertissement, pour finir : Ce texte est long. Je l’assume pleinement.
Les sujets qu’il aborde ne se traitent pas en quinze lignes et trois émoticônes, et chacun des chiffres qu’il avance a été vérifié à la source — communiqués de parquet, ordonnances de justice, rapports parlementaires, travaux de l’IPP et de l’OCDE. Ce que nous avons vu ce dernier week-end dépasse de très loin l’épisode supplémentaire dans une série dont on se lasse : il s’agit de l’état réel de notre pays, et cela me paraît mériter mieux qu’un défilement distrait entre deux rendez-vous.
Prenez le temps, ou ne le lisez pas — mais ne le lisez pas à moitié.
Depuis quelques jours circule sur les boucles WhatsApp un flyer qui prodigue d’utiles précautions à qui voudrait défiler : « chaussures fermées, vêtements couvrants, lunettes de natation ou masque de ski, FFP2, sérum physiologique en dosettes », avec un « point légal » rappelant que transporter tout cela ne constitue en rien une infraction, et trois conseils pratiques pour finir — pas de lentilles, pas de maquillage, et surtout ne pas se raser la veille.
C’est propre, c’est pédagogique, c’est parfaitement exécuté. Une génération a donc appris la logistique de l’affrontement avant d’avoir appris à quoi elle servait.
▪️ Samedi 17 octobre 2026 L’office de tourisme de Lyon a brûlé, la résidence de la préfète a été dégradée à Bordeaux, des manifestants se sont introduits dans les mairies de Marseille, de Lille et de Bordeaux, et des commerces ont été pillés à Marseille, Lille, Caen, Nantes et Valence. À Marseille, on a brisé les vitres du commissariat de la police municipale avant d’y lancer des fumigènes. À Limoges, une cinquantaine d’individus ont forcé l’hôtel de ville vers dix-huit heures, saccagé entièrement le hall, mis le feu à l’étage inférieur et détruit quatre véhicules de police sur le parvis, tandis que les forces de l’ordre, réfugiées à l’intérieur du bâtiment, devaient employer des lacrymogènes pour que les pompiers puissent simplement approcher. À vingt heures trente, le campanile, emblème de la ville, s’est embrasé puis effondré. Un campanile du XIXᵉ siècle qui s’écroule en direct, un samedi d’octobre, dans une préfecture française : je laisse chacun apprécier le symbole.
Et pendant ce temps, rue de Rivoli, on pouvait observer des barricades, des compagnies de CRS en ligne, et — circulant tranquillement entre les deux — des cyclistes qui rentraient de leurs courses, casque sur la tête et sacoche à l’arrière, contournant les carcasses exactement comme on contourne un chantier de voirie ; des runners se frayant un chemin au milieu des morceaux de vitrine et autres pavés désolidarisés de la route... Personne ne s’arrêtait, ils ne semblaient presque pas trouver cela extraordinaire… À peine une photo avec l’iPhone ; même pas un selfie !
Une ville qui pédale entre les barricades a manifestement cessé de considérer l’émeute comme un événement pour la ranger dans la rubrique « circulation difficile ».
Reprenons maintenant la liste de ce qui a été visé en une seule après-midi : la résidence d’une préfète, trois hôtels de ville, un commissariat, un office de tourisme. On peut casser une vitrine parce qu’elle se trouve là, et le pillage de commerces relève effectivement du vol d’occasion ; mais on ne tombe pas par hasard, en quelques heures et dans cinq villes différentes, sur les adresses physiques de l’autorité publique.
Quant à savoir qui se trouvait là, ce n’est pas moi qui répondrai mais le Ministre de l’Intérieur, le soir même, pendant que Limoges brûlait : « la patte très claire de l’ultra gauche et de l’extrême gauche radicale », avec des « casseurs extrêmement violents », pour un bilan d’étape, ce soir-là, d’environ 400 interpellations et de soixante membres des forces de l’ordre blessés, dont deux transportés inconscients à l’hôpital. Le chiffre définitif sera six fois supérieur.
Et dans la même soirée, ce même ministre annonçait que l’état d’urgence ne serait pas décrété. On se demande sincèrement ce qu’il faudrait de plus : . Que la mairie soit occupée ? C’est fait. . Qu’elle brûle ? C’est fait également. . Qu’elle s’effondre ? À vingt heures trente…
Deux jeunesses Au même moment, chez moi : mes trois filles travaillaient depuis l’aurore en non-stop, comme tous les jours. Deux sont en médecine - quatrième et cinquième année - la troisième en prépa HEC. Aucune n’a été attirée par Sciences Po ... Ouf !
Elles commencent vers sept heures et s’arrêtent vers une heure, parfois deux heures du matin, sans week-end au sens où on l’entend ordinairement, sans vacances, et sans jamais se plaindre. Elles ne défilent pas, elles : elles n’en ont tout simplement pas le temps.
Certaines de leurs « collègues », eux et elles, se plaignent :https://vm.tiktok.com/ZN8Suc1eQ/ .
Il leur est en effet incompréhensible que trois heures de travail hebdomadaire ne soit pas largement suffisant pour assimiler le programme. Deux jeunesses, et deux visions radicalement différentes de ce qu’est « prendre son avenir en main ».
Mais au-delà de l’écart de travail qui les sépare, la différence existentielle sera encore plus abyssale : Dans l’avenir, l’une écrira les règles, et l’autre les appliquera toute sa vie en demeurant absolument convaincue d’avoir choisi elle-même les idées qu’elle revendique aujourd’hui avec tant de force.a Mais elle n’aura été que manipulée.
Le jeu est fermé, et les chiffres sont publics
Suivons l’entonnoir, marche par marche. ▪️ La classe préparatoire, qui est gratuite et ouverte à tout bachelier, est pourtant déjà le lieu du tri : 7 % d’enfants d’ouvriers, 11 % d’enfants d’employés, et 52 % d’enfants de cadres. Il y a quarante ans, les enfants de cadres représentaient 42 % des effectifs de prépa ; ils en représentent 51 % aujourd’hui — la fermeture ne date donc pas d’hier, et surtout elle ne s’est jamais arrêtée. ▪️ Les grandes écoles, selon la seule étude exhaustive disponible, celle de l’Institut des politiques publiques : les élèves d’origine très favorisée y représentent 64 % des effectifs contre 23 % de leur classe d’âge, quand les élèves d’origine défavorisée plafonnent à 9 % contre 36 % de la génération. ▪️ Le sommet, c’est-à-dire le dixième le plus sélectif — Polytechnique, Normale Sup, HEC, et dans une moindre mesure Sciences Po Paris qui s’est lamentablement fourvoyé ces dernières années dans son palestinisme maladif , tant l’attirance pour le médiocre et l’angélisme Woke a été plus fort que tout …
La part des très favorisés y atteint 78 % et celle des défavorisés tombe à 5 %.
À Polytechnique, sur les données 2016-2017 (malheureusement, donnée la plus récente) , la part d’élèves d’origine défavorisée s’établit à zéro pour cent. Non pas « faible », non pas « marginale » : zéro. A noter qu’il serait injuste de considérer que ces institutions sont totalement responsables de cette inégalité.
Elles héritent aussi de trente années de politique permissive…
On a en effet tendance à oublier un peu vite que les racailles d’il y a vingt ans (vous savez ? Celles que l’on excusait - par principe - avec des « les pauvres », « il faut les comprendre », « il ne faut pas généraliser », « ne les stigmatisons pas » , celle que des ministres comme Taubira ou autres irresponsables arrivés là totalement par hasard, sont maintenant – au grand damne de notre société - des parents … Et leurs enfants ? Voilà : Ils sont en récrée ! Fatigués après trois heures de cours … mais sur le pied de guerre pour aller en intercours sportif : plus question de culottes courtes ou billes : place aux cagoules noires, casquettes noires, basquettes noires, barres de fer et – fête oblige (il faut bien que jeunesse s’amuse !) : avec des mortiers d’artifice. Tellement sympa à utiliser contre les bâtiments publics et les policiers…
Mais il est vrai : « ce ne sont que des enfants ». Et pour ceux qui auraient pu s’en sortir par la noble voie et non celle de la délinquance – on ne peut qu’avoir une admiration sans limite pour eux – cela leur a juste été interdit : Interdit par la majorité de leurs professeurs étant – par lâcheté là-encore maquillée derrière le fameux angélisme - plus préoccupés à protéger et excuser les racailles de la classe que d’aider ces courageux enfants défavorisés et décidés à progresser dans la société…
▪️ Et puis la marche qui compte vraiment, celle qui ne forme ni des ingénieurs ni des financiers mais ceux qui nous gouvernent : l’École Nationale d’Administration, devenue l’INSP en 2022 (zéro changement … hormis l’acronyme ; « un enfumage de plus », diront ironiquement les plus… observateurs).
L’ENA accueillait 4,4 % de fils d’ouvriers et d’employés, quand 68,8 % de ses élèves étaient issus de familles de cadres supérieurs, de professions libérales et de chefs d’entreprise.
L’Observatoire des inégalités a même situé cette proportion jusqu’à 70 % à l’ENA, alors que les enfants de cadres supérieurs constituent à peine un quart des jeunes de leur âge.
Soixante-huit contre quatre : dix-sept fois plus d’un côté que de l’autre, pour accéder précisément aux emplois qui décideront de la vie des seconds.
Le filtre est d’ailleurs posé bien en amont du concours lui-même, puisque des chercheurs de l’OFCE ont établi que, parmi les seuls candidats au concours de l’ENA, 46,3 % sont déjà issus d’un ménage composé de cadres — et cela avant même la première épreuve. On ne recale donc pas les enfants d’ouvriers : ils ne se présentent pas.
Voilà le mot que tout le monde évite soigneusement. Ce n’est pas une élite, au sens où ce terme désignerait une sélection par le mérite ; c’est un entre-soi, un groupe qui se recrute en lui-même, se coopte et se recommande. 1789 a aboli la royauté… mais certainement pas la bourgeoisie — bien au contraire.
Un chiffre circule, qui ne plaît évidemment à personne dans les milieux concernés : selon la Fondation iFRAP, qui s’appuie sur les statistiques de la promotion Léopold-Sédar-Senghor, 27,7 % des postes des grands corps de l’État seraient occupés par des enfants d’énarques. Je dois à l’honnêteté de préciser que ce chiffre est – l’inverse eût été étonnant – contesté par l’ École elle-même. Je le cite donc pour ce qu’il vaut, et chacun en fera ce qu’il voudra.
Qu’on me permette néanmoins une remarque : lorsqu’un chiffre dérange, on en discute aussitôt la méthodologie avec une rigueur tout à fait admirable de complexité et d’intelligence — rigueur dont on se dispense en revanche assez volontiers quand le même chiffre arrange…
Et pendant que l’on débat de celui-là, en voici un autre, que personne ne conteste pour la bonne raison qu’il émane du Sénat : depuis la fin des années 1990, l’ENA a toujours recruté plus de 70 % de fils de cadres contre moins de 10 % d’enfants d’ouvriers. Le même rapport précise au passage que le président du jury du concours est nommé par le directeur de cabinet du Premier ministre — lequel est toujours membre du Conseil d’État ou de l’Inspection générale des finances.
Le jury du concours désigné par un membre du corps que ce concours alimente. Voilà l’entre-soi dans sa forme la plus aboutie, et cette fois-ci, il n’y a aucune méthodologie à contester. On m’objectera « le Mérite » , et il existe : ces concours sont durs, et personne ne les décroche sans un travail considérable. Mais un concours qui sélectionne durement à l’intérieur d’un vivier déjà fermé ne mesure en rien le mérite d’une génération ; il mesure le mérite à l’intérieur d’une caste, et il lui délivre par-dessus le marché un certificat de légitimité. C’est précisément ce qui rend le système si confortable pour ceux qui en sortent : ils ont réellement travaillé, donc ils ont réellement gagné, donc le résultat est juste. Reste enfin la sortie, pour tous ceux qui ne sont jamais entrés.
L’OCDE estime qu’il faut six générations en France — soit environ cent cinquante à cent quatre-vingts ans — pour qu’un enfant issu du bas de la distribution des revenus atteigne simplement le revenu moyen, là où trois suffisent en Suède. Autrement dit, l’adolescent qui défilait ce samedi aura des arrière-arrière-arrière-petits-enfants avant que sa lignée ne touche la moyenne nationale.
Mais contrairement à l’affichage pré-manifestation, la majorité de ceux qui étaient présents dans les rues ce samedi n’en avait que faire : ils étaient là « pour mettre le bordel » … et accessoirement pour se faire un petit plaisir en pillage de magasin avec les derniers téléphones, tablettes, parfums, maquillages pour leurs copines (déjà plus retapées, retouchées et boostées à 19 ans que la Panhard 24 CT version Tigre de 1967 du Conservatoire Citroën…).
Voilà la situation réelle de ceux à qui l’on explique en ce moment qu’ils sont « en train de faire l’Histoire ».
« Leurs revendications sont justifiées »
C’est la phrase du moment, et elle est prononcée par des responsables qui n’ont rien fait, qui pour la plupart n’ont d’ailleurs jamais travaillé ailleurs que dans des institutions publiques, et qui n’ont jamais rien produit d’autre que des conseils éclairés. Eux : « ils savent ». Conseils qui d’ailleurs, sont aussitôt été relayés par les éditorialistes ; ce second cercle de l’entre-soi qui n’en fait pas tout à fait partie mais que l’on tolère… Ils n’ont rien vu venir ; ou plutôt : ils ont fait mine de ne rien voir venir ; ils ne se remettront cependant jamais en cause pour autant.
Cela appelle pourtant deux questions que tout le monde évite :
▪️ Première question : si ces revendications sont réellement justifiées, pourquoi a-t-il alors fallu attendre que cela explose ?
Le pouvoir d’achat, les carburants, la dette, l’école, les profs absents, atteints de cette étrange maladie de l’absentéisme touchant principalement et sévèrement leur corps et qui les contraints à se faire porter si souvent pâle. Ce n’est « vraiment pas de chance » … Tout cela aurait-il été découvert en septembre dernier ?
Non, évidemment. Ces dossiers sont posés depuis au moins quinze ans, et ils ont été traités par le report, le comité et le rapport.
Reconnaître aujourd’hui la légitimité d’une colère que l’on a ignorée tant qu’elle restait silencieuse revient à avouer que l’on ne répond qu’à la nuisance — et la leçon que cette génération en retiendra tient en une phrase : « en France, la parole ne sert à rien ; seul la casse fonctionne ».
▪️ Seconde question : justifiées jusqu’où, exactement ?
La facture est publique, et elle est consultable. Sur la seule journée du 1ᵉʳ octobre, 1 949 interpellations ont été recensées à travers le pays, et lors d’une seule journée de blocus, le ministre de l’Intérieur a fait état de 440 interpellations — principalement de mineurs —, de 48 membres des forces de sécurité blessés, et de sept jets d’acide chlorhydrique sur les forces de l’ordre.
Avez-vous entendu parler de ces sept jets d’acide chlorhydrique ? Voilà pourtant une pratique assez courante dans d’autres contrées de la planète, et qui aurait pu, pour le moins, retenir l’attention de quelques rédactions… Je n’ai vu aucun plateau s’y attarder.
Lens, ou la fabrique d’une certitude ▪️ Le 5 octobre à Lens, un lycéen de quinze ans a eu la main arrachée par une grenade assourdissante, le procureur de Béthune l’a confirmé, et l’IGPN a été saisie. Pendant quatre jours, le pays n’a entendu qu’une seule version des faits : « la Police mutile nos enfants ». ▪️ Le 9 octobre, le parquet de Béthune a communiqué les premiers éléments de son enquête : le lycéen avait ramassé la grenade avant qu’elle n’explose dans sa main, et le policier à l’origine du tir avait agi conformément au mode opératoire préconisé, une vidéo authentifiée par France Info le montrant se pencher vers l’engin tombé au sol. L’adolescent le conteste par la voix de son avocate, et l’enquête n’est évidemment pas close.
Comparez maintenant les volumes : la première version a tourné en boucle pendant quatre jours, la seconde a tenu en une brève — à partir du moment précis donc où elle contredisait la thèse initiale.
Remarquez bien qu’il n’y a eu aucun mensonge dans cette affaire ; il y a simplement eu une inégalité de diffusion entre l’accusation et sa vérification, et cette inégalité suffit amplement.
Le garçon restera mutilé à quinze ans et c’est un drame, mais le récit qui s’est imprimé dans des centaines de milliers de têtes n’est pas celui qu’a établi le parquet — et personne, jamais, ne reviendra le corriger là-dedans.
Le même dossier, vu du côté de la justice ▪️ Le 1ᵉʳ octobre à Paris, une lieutenante stagiaire a été poursuivie, mise à terre, frappée et menacée : un croche-pied par-derrière, puis des coups de pied au sol, sous les cris d’encouragement de l’assistance. La scène a été filmée par l’un des participants, ce qui ne manque pas de honte. Suivons alors la procédure, puisque c’est elle, et elle seule, qui donne l’état réel d’un pays. ▪️ Le mineur de quinze ans soupçonné d’avoir porté le coup de pied dans le dos sera jugé le 23 février 2027. Le parquet réclamait un contrôle judiciaire — interdiction de manifester, obligation de scolarité, interdiction de paraître la nuit — et le juge des enfants a refusé, ordonnant une simple mesure éducative provisoire assortie d’un couvre-feu.
- En quoi interdire de manifester à un garçon de quinze ans mis en cause dans le passage à tabac d’une policière serait-il disproportionné ? - Et en quoi lui interdire de paraître la nuit — à quinze ans, rappelons-le — relèverait-il de l’inadmissible ?
▪️ Deux autres mineurs de seize ans ont été déférés le 13 octobre pour la même audience, et le juge des enfants a de nouveau refusé le contrôle judiciaire : une mesure éducative pour celui qui filmait, et absolument aucune mesure pour le second. Le parquet a interjeté appel. Les autres agresseurs, eux, sont toujours recherchés. Trois demandes du ministère public, trois refus, un garçon reparti sans la plus petite obligation, et une audience fixée dix-sept mois après les faits. Celui qui a filmé la scène peut y retourner dès demain, il le sait parfaitement, et ses camarades aussi.
Mais le dire, bien entendu, c’est « être facho »…
Quand la Police porte plainte contre l’État Il faut prendre la mesure de ce qui vient de se produire, parce que c’est proprement inédit.
Le mercredi 14 octobre, le syndicat Alliance Police nationale a annoncé le dépôt d’une plainte contre l’État pour « mise en danger de la vie d’autrui », visant les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre interviennent depuis la mi-septembre, le déclencheur ayant été l’agression à coups de marteau d’un policier à Marseille, le 13 octobre, lors d’une manifestation lycéenne. Lisons le communiqué, puisque les mots comptent : « Sur le terrain, la réalité est tout autre : des policiers esseulés, trahis, abandonnés, exposés à la violence et livrés à la vindicte. » « Esseulés, trahis, abandonnés » — voilà les trois mots que le principal syndicat de la police nationale emploie, non pas pour décrire des casseurs, mais pour décrire son propre employeur ; et il faut une certaine pratique du dialogue social pour mesurer ce que cela suppose de rupture. Le cœur de la plainte tient d’ailleurs dans l’écart que le syndicat dit constater entre ce que le ministre affirme publiquement et ce que la hiérarchie transmet oralement sur le terrain. Traduisons : on dit une chose devant les caméras, on en ordonne une autre par téléphone, et le policier se retrouve seul au milieu — avec un marteau qui arrive. Ce samedi, le dossier a franchi un cran supplémentaire, puisque le syndicat a annoncé être représenté par Carine Chaix, spécialiste du droit public et avocate de la famille de Samuel Paty, qui prend en charge le recours en responsabilité contre l’État. L’avocate de la famille Paty, pour défendre des policiers contre leur propre ministère : il faut s’arrêter une seconde sur ce que cela veut dire.
Et le décompte ? ▪️ 715 blessés au 6 octobre ; ▪️ 761 au 7 octobre, chiffre annoncé par le ministre de l’Intérieur devant les députés ; ▪️ 937 au 14 octobre, annoncés cette fois par le Premier ministre devant le Sénat, dont quarante pour la seule journée de mardi ; ▪️ et 997 pour la seule journée du 17 octobre, dont sept grièvement, selon le bilan consolidé du ministère de l’Intérieur.
Faites l’addition : nous approchons des deux mille blessés dans les rangs des Forces de l’Ordre en un seul mois — combien d’entre vous avaient ce chiffre en tête avant de lire ces lignes ?
Souvenez-vous pourtant du décompte quotidien de 2018 et 2019, lorsque les blessés de l’autre côté avaient un nom, un visage et un bulletin médical ; c’était d’ailleurs parfaitement légitime, un blessé grave méritant évidemment qu’on en parle. Deux mille, aujourd’hui, de ce côté-ci : le chiffre est publié, repris, et il ne déclenche ni plateau, ni débat, ni suite. Il existe sans exister… Un dernier détail, savoureux pour qui apprécie les symboles : l’article 121-2 du Code Pénal exclut expressément l’État de la responsabilité pénale des personnes morales, de sorte que la plainte pénale ne pourra jamais aboutir à condamner « l’État », la seule voie réelle étant administrative. L’État s’est donc, par la loi, rendu pénalement inatteignable. Ses agents, eux, demeurent parfaitement atteignables — au marteau.
2005, 2019, 2023, 2026 : toujours le même sens On nous explique à chaque épisode qu’il faut “encadrer“, “limiter“, “proportionner“. Regardons donc, sur vingt ans, dans quel sens le curseur a effectivement bougé ; qu’on me montre une seule fois l’autre sens, et j’arrête d’écrire. ▪️ 2005 : après la mort de Zyed et Bouna, l’usage du flash-ball, jusque-là cantonné aux quartiers populaires, est élargi. ▪️ 2016 : le LBD 40 de fabrication suisse remplace le flash-ball français. ▪️ 2019 : avec les gilets jaunes, le mot « mutilant » entre dans le vocabulaire courant. ▪️ 2026 : sur dix-huit enquêtes ouvertes par l’IGPN, six visent des tirs allégués de LBD, et le chef des députés socialistes réclame l’interdiction pure et simple des grenades et des LBD dans le maintien de l’ordre.
Vingt et un ans, et le curseur n’aura bougé que dans un seul sens. Pendant que l’on débat de l’arme, personne ne regarde jamais qui l’achète, ni ce qu’il achète : le fabricant suisse B&T, mis en cause pour les blessures graves, répond en reprochant au Ministère de l’Intérieur français de l’équiper de munitions moins précises que les siennes.
Relisez cette phrase tranquillement : Le constructeur affirme que « l’État français achète de la munition imprécise, et que les blessures en découlent ». Personne ne la cite jamais, et pour une raison très simple — elle ne sert aucun camp.
Elle déplaît à ceux qui veulent interdire l’arme, puisqu’elle situe le problème ailleurs ; et elle déplaît à l’État, puisqu’elle désigne un arbitrage budgétaire. Alors elle n’existe pas.
Ajoutons ce que peu de gens savent : il existe deux munitions — la CTS, précise de dix à cinquante mètres, réservée aux unités spécialisées, et la MDU, « plus molle », d’une portée de trois à trente-cinq mètres, qui est celle du policier ordinaire. Celui-là même que vous apercevez le samedi, seul au coin d’une rue, face à cinquante personnes, a donc reçu l’outil le moins performant. Et c’est lui qui prend le marteau.
Le tri se fait là
Mettez les deux affaires côte à côte — Lens et la policière de Paris — et vous tenez le mécanisme entier. Les deux sont publiques, les deux sont documentées par des actes (un communiqué de parquet, des ordonnances d’un juge des enfants), aucune n’est secrète et aucune n’est censurée. Et pourtant l’une a saturé l’espace médiatique pendant une semaine tandis que l’autre circulait discrètement entre professionnels du droit et syndicats de police.
Pourquoi celle-là et pas l’autre ? . Parce que la première alimente un récit déjà écrit et mène quelque part — vers la mise en cause du maintien de l’ordre , . Tandis que la seconde le contredit et mène ailleurs : vers l’autorité, la fermeté, la réponse pénale. Cette seconde voie n’est nullement interdite ; elle est seulement laissée dans l’ombre, et l’ombre suffit amplement.
À partir de là se forment deux populations – incluant les « deux Jeunesses » dont nous parlions plus haut.
L’écart entre elles n’a strictement rien à voir avec l’intelligence (quoi qu’en regardant le comportement des hordes de hyènes encapuchés cassant les vitrines et sautant sur place en émettant des cris de gorilles … on est en droit d’apporter la contradiction ! ) . . Celui qui vérifie ira chercher le communiqué du 9 octobre, lira l’ordonnance du juge des enfants, comparera les dates, et connaîtra LA VERITÉ ; cela lui aura pris vingt minutes, et il découvrira parfois qu’il avait tort — cela m’est d’ailleurs arrivé sur deux points en préparant ce texte. . Celui qui ne vérifie pas, lui, recevra un flux, et ce flux lui livrera une opinion complète, cohérente, émotionnellement satisfaisante, assortie pour faire bonne mesure d’une liste d’ennemis.
Il ne mentira à personne ; il aura simplement cessé, sans même s’en être rendu compte, de produire quoi que ce soit par lui-même, et il arrivera très exactement là où l’on souhaitait qu’il arrive : jamais, vous l’aurez remarqué, du côté de la fermeté, de l’autorité ou de l’ordre, et toujours du côté de la compassion, compréhension, et victimisation.
Nous ne sommes plus dans l’information mais dans l’orientation, et celle-ci fonctionne d’autant mieux que personne n’a besoin de mentir pour l’obtenir.
Où va cette colère ?
Le 17 octobre avait été programmé bien avant les premiers blocus lycéens, et sur des revendications de pouvoir d’achat : carburants, énergie, alimentation. Puis lycéens et étudiants ont appelé à rejoindre le cortège, et La France insoumise a apporté son soutien en annonçant ses parlementaires sur le terrain aux quatre coins du pays.
Lisons alors ce que le site Contretemps, LE site d’extrême gauche s’il en est , écrit de sa propre mobilisation :
« des revendications structurées, une forte demande de justice sociale et territoriale », mais aussi « une solidarité plus large avec des jeunes dont les conditions de vie ont été détruites, comme les Palestinien·nes ».
Nous étions partis du prix du gazole et nous voici arrivés à Gaza ! Personne n’explique le trajet, et surtout personne ne le demande.
Et pendant qu’on y est, regardons les images Il suffisait d’ailleurs de suivre la couverture de la journée pour comprendre ce qui s’y jouait réellement. Entre deux pancartes sur le pouvoir d’achat, les images diffusées samedi sur LCI montraient des keffiehs, des drapeaux palestiniens, des « Free Gaza » et des « Free Palestine » — sur les panneaux, sur les banderoles, et jusque sur les murs, tagués au passage.
Que l’on m’explique alors, calmement et sans m’accuser de quoi que ce soit : Quel rapport exactement entre le prix du gazole, les moyens des lycées, le pouvoir d’achat des familles françaises… et le conflit israélo-palestinien ?
Cet amalgame grossier tend d’ailleurs à confirmer cet énorme mensonge sur Gaza et les propos / idées nauséabondes versées en non-stop par les faux humanistes … Je pose la question ouvertement, car je ne vois pas la réponse :
Un lycéen qui s’inquiète de la facture d’électricité de ses parents n’a aucune raison d’arriver avec un keffieh ; et s’il en porte un, c’est que quelqu’un, quelque part, le lui a suggéré — pour des motifs qui n’ont strictement rien à voir avec les siens.
Voilà ce que j’appelle une instrumentalisation : on prend une colère réelle, on y accroche un wagon qui n’a aucun rapport, et on compte sur le fait que personne n’ira regarder l’attelage de trop près.
Un lycéen de dix-sept ans qui s’inquiète du budget de ses parents n’a souscrit à aucune position géopolitique ; on ne la lui propose pas, on la lui attache au cortège. Il croit défiler pour la facture d’électricité, et il sert de masse corporelle à tout autre chose : c’est le premier emploi de sa vie, et il n’est pas payé.
Il est à LFI ce que sont les civils au Hamas : des boucliers humains . Sur le fond, les plus parlants chiffres nous viennent de la gauche elle-même.
La Fondation Jean-Jaurès publiait il y a quelques jours que 47 % des Français perçoivent de l’antisémitisme chez les représentants de La France insoumise — contre 48 % chez ceux du Rassemblement national — et que 50 % des sympathisants insoumis voient dans « l’influence des juifs dans le monde économique, médiatique et politique » une cause déterminante de l’antisémitisme. Un sur deux, et la source est la Fondation Jean-Jaurès. Rien que le choix de l’intitulé de la question démontre à lui seul un antisémitisme assumé.
Posons enfin la question que nul plateau n’osera formuler demain matin : si un parti de droite avait soutenu une mobilisation dont le ministre de l’Intérieur attribue publiquement les débordements à sa propre mouvance, et que des mairies avaient brûlé, combien de minutes se seraient écoulées avant qu’on en réclame la dissolution immédiate avec son lot de « sanctions exemplaires » ou contritions outrées ? Vous connaissez la réponse aussi bien que moi.
L’allocution d’ E. Macron du dimanche soir
Il fallait entendre le chef de l’État, dimanche 18 octobre à vingt heures, depuis l’Élysée. Dix minutes d’allocution solennelle, au lendemain de la journée la plus violente depuis des années. « Nous ressentons tous ce soir de la colère, de la honte » Puis la dénonciation de « factieux issus de groupuscules d’ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants ». Puis l’appel aux partis et aux syndicats à condamner les violences.
Et c’est tout. On oubliera d’ailleurs totalement l’appel au Front Républicain des dernières élections qui a porté là où elle est le parti de LFI… Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dis. Maire-Info, le service d’information des maires de France — que l’on peut difficilement soupçonner d’être un repaire de factieux — écrit que l’allocution « n’a été marquée par aucune annonce : ni recul pour répondre aux revendications des manifestants, ni durcissement du maintien de l’ordre face aux violences », et qu’elle laisse « une impression de paralysie de l’exécutif ».
La même source note que la prise de parole a été « presque unanimement fustigée par la classe politique, jusque dans le propre camp d’Emmanuel Macron » — Gabriel Attal réclamant dès le lendemain matin sur RTL « des décisions fortes », ce qui revient à constater qu’il n’y en a pas eu.
On notera au passage que le président n’a pas eu un mot pour les jeunes manifestants gravement blessés. Je ne lui en fais aucun procès : je constate simplement que, dans un exercice de ce genre, une telle omission n’est jamais un oubli.
Mais il y a mieux, et c’est le moment précis où l’on bascule du vide vers l’aveu.
Le président a demandé à son ministre de l’Intérieur d’identifier, « en toute transparence », les défaillances dans l’anticipation des événements et dans le renseignement.
Relisons tranquillement : ▪️1. Le mercredi précédent, le Premier ministre avait prévenu le Sénat que l’on glissait vers un mouvement de violences urbaines dont l’intensité augmentait. ▪️2. Le vendredi, le ministre de l’Intérieur autorisait l’emploi des grenades assourdissantes en prévision de violences urbaines graves. ▪️3. Le samedi, 997 membres des forces de sécurité étaient blessés. ▪️4. Et le dimanche, on ouvre une enquête pour comprendre pourquoi personne n’avait anticipé.
Il n’y a eu aucun défaut d’anticipation : il y a eu une anticipation parfaite, formulée publiquement, inscrite au compte rendu du Sénat, et suivie d’un dispositif calibré pour une soirée de match de football. Demander une enquête sur sa propre surprise quand on a soi-même annoncé l’événement trois jours plus tôt relève d’un genre littéraire qui mériterait un nom…
Voilà ce que l’on appelle, dans le monde que je connais, un Défaut de Gouvernance. Ni une erreur d’appréciation, ni un aléa : une chaîne de décision qui dispose de l’information, qui la verbalise, et qui n’en tire strictement aucune conséquence opérationnelle.
Dans une entreprise, un comité d’audit poserait trois questions et le directeur concerné ne finirait pas le trimestre. En République, on maintient le ministre, on annonce une mission de transparence, et l’on convoque les corps intermédiaires pour leur demander de condamner.
Savoir, dire, ne rien faire, puis sermonner. C’est exactement cette séquence qui nourrit tout ce que je décris depuis le début de ce texte.
Vingt ans qu’on explique aux inquiets qu’ils ont tort Voilà deux décennies que certains disent ce qu’ils voient, et deux décennies qu’on leur répond par des adjectifs : « décliniste » pour la désindustrialisation, « anxiogène » pour la dette, « nauséabond » pour l’école, « fantasme » pour le communautarisme, et « complotiste », depuis cinq ans, pour absolument tout le reste. Aucun de ces mots n’a jamais constitué un argument.
Ce sont des procédés d’évitement, et ils ont parfaitement rempli leur office : on ne traitait pas le fond, on disqualifiait la personne, et l’affaire était close avant même d’avoir été ouverte. Technique d’ailleurs très largement usée par les gazanismes LFistes quand la contradiction structurée et étayée leur est apportée : « je ne parle pas aux fascistes ! » est alors l’exclusive et passe-partout réponse.
L’avenir dont ces gens parlaient est pourtant arrivé. ▪️La dette a doublé en vingt ans et dépasse aujourd’hui 3 300 milliards d’euros, soit environ 113 % du PIB. ▪️La France emprunte à dix ans, plus cher que l’Italie et plus cher que la Grèce — 4,74 % contre 4,30 % pour Athènes au 14 octobre —, après un pic à 4,92 % le 1ᵉʳ octobre.
Ce niveau est inédit depuis juillet 2002 ; et devant le Sénat, le Ministre de l’Éducation Nationale a reconnu que son budget n’est désormais plus que le troisième de l’État, derrière celui de la Défense et le remboursement de la dette.
Les inquiets avaient donc raison sur toute la ligne.
Et aucun de ceux qui les ont condamnés, insultés, ou décrédibilisés n’a démissionné ou ne s’est excusé. Zéro révision non plus : Il n’existe dans ce pays aucun coût politique à s’être trompé sur tout pendant vingt ans, quand il en existe un, immédiat, à avoir eu raison trop tôt. C’est la définition opérationnelle de la lâcheté, et elle est devenue un mode de gouvernement.
L’IA ferme le piège 94 % des étudiants français ont déjà utilisé une IA générative, 48 % l’utilisent quotidiennement, et 40 % reconnaissent lui avoir fait produire tout ou partie d’un devoir (Ipsos bva pour l’EPITA, janvier 2026).
Je me suis toujours plu à rappeler que la Finance au service de l’Immobilier produit des opérations exceptionnelles, mais que l’Immobilier au service de la Finance n’aboutit qu’au désastre : l’ordre des facteurs décide de tout, et l’IA obéit exactement à la même loi.
Celui qui raisonne d’abord et interroge la machine ensuite démultiplie considérablement sa puissance de travail. Celui qui interroge la machine précisément pour s’épargner le raisonnement lui cède sa pensée sans même s’en apercevoir — car le texte est fluide, l’argument se tient, et le résultat a toutes les apparences de l’intelligence. Microsoft Research et Carnegie Mellon l’ont mesuré sur 319 travailleurs du savoir et 936 cas documentés : plus la dépendance à l’IA est forte, plus l’effort critique d’évaluation des résultats diminue. Les chercheurs parlent d’atrophie cognitive.
Additionnons maintenant : une population qui n’accédera jamais aux lieux de décision, à qui l’on fournit ses indignations clés en main, qui sert d’escorte à des dossiers dont elle ignore tout, et qui délègue désormais à une machine l’opération même de vérifier. Cette population n’est plus un électorat au sens où nous l’entendions ; elle est devenue une surface d’application.
Aujourd’hui, ce sont encore des rédactions et des appareils politiques qui l’orientent. Demain, ce sera un modèle statistique — et celui-là ne connaîtra ni la fatigue, ni le scrupule.
▪️▪️ Ce que j’en retiens ▪️▪️
Mes filles ne prendront pas l’avantage parce qu’elles seraient plus intelligentes que les autres (elles les sont bien-sûr, mais c’est un autre débat) ! , mais pour deux raisons dont une seule leur appartient : . La première est bien à elles : elles ont contracté l’habitude de produire une pensée avant de demander un avis, et cette habitude-là, prise à vingt ans, ne se perd plus jamais. . La seconde ne leur appartient pas du tout : les chiffres de l’IPP et de l’ENA disent très précisément d’où elles viennent, et ces chiffres ne récompensent pas que le travail. Je préfère l’écrire moi-même plutôt que de laisser quelqu’un me l’opposer en commentaire. Ceux qui défilaient samedi croient se battre pour leur propre avenir, alors qu’ils travaillent pour celui d’un très petit nombre.
Ils le feront pendant quarante ans, on leur répétera qu’ils sont généreux, et ceux qui auront l’imprudence de le leur démontrer le subterfuge seront traités de « Fascistes ».
Je sais parfaitement ce que ce texte va me coûter, mais le prix me paraît correct... et justifié.


