Huit sièges à la Knesset pour les Démocrates de Yaïr Golan. Mais que signifie ce vote, au lendemain d’élections qui n’ont dégagé aucune majorité de gouvernement ? Serge Siksik revient sur les déclarations controversées de l’ancien général, sa conception de l’avenir israélo-palestinien et les alliances envisagées pour écarter Benyamin Netanyahou. Une tribune sans concession sur les responsabilités des dirigeants, les contradictions de l’opposition et les choix des électeurs.
Note de la rédaction — 30 octobre 2026 : les 365 733 voix mentionnées dans cette tribune correspondent au décompte provisoire du 29 octobre. Les données publiées depuis portent ce total à 366 352 voix, soit 6,44 % des suffrages et huit sièges. Le texte de l’auteur est conservé dans sa rédaction originale.
Quand la haine de Netanyahou devient un programme politique, quand les lignes rouges s’effacent devant l’obsession du pouvoir, Israël doit s’interroger sur le discernement de ceux qui prétendent le gouverner.
365 733.
Ce sont, selon les résultats électoraux rapportés du 27 octobre 2026, 365 733 Israéliens qui ont accordé leur confiance à Yaïr Golan. 6,44 % des suffrages pour un ancien chef d’état-major adjoint de Tsahal qui, en mai 2025, a osé employer cette formule effarante : « Un pays sain ne tue pas des bébés comme passe-temps. » Il a ensuite affirmé qu’il visait les dirigeants politiques et non les soldats. Mais les mots étaient prononcés. Et le mal était fait.
Qui peut sérieusement ignorer l’usage que les ennemis d’Israël font de pareilles déclarations ? Quel responsable politique, a fortiori un ancien général, peut prétendre méconnaître la puissance destructrice d’une telle accusation ? Il ne s’agit plus ici d’une simple maladresse de langage. Il s’agit d’une faute politique majeure, d’une irresponsabilité dont les conséquences dépassent largement nos frontières. Pendant que nos Hayalim risquent leur vie pour protéger les leurs, un ancien haut gradé offre à nos adversaires une formule qu’ils peuvent retourner contre notre armée et notre pays. Golan, le général qui a appris à combattre nos ennemis et qui leur fournit aujourd’hui les armes de leur propagande !
Et 365 733 électeurs ont estimé que cela ne constituait pas un obstacle à leur vote. Qu’ont-ils donc retenu ? Qu’ont-ils écarté ? Quelle considération a pu leur sembler plus importante que la portée de telles paroles ? La volonté de se débarrasser de Netanyahou suffit-elle désormais à absoudre toutes les dérives ?
Mais Golan n’en est pas resté là. Cet homme continue de défendre, à terme, la perspective de deux États. En mars 2025, il confirmait encore son attachement à cette solution, tout en reconnaissant qu’elle ne pouvait être immédiatement réalisée après le traumatisme du 7 octobre. Voilà donc une idée qu’il n’a pas abandonnée : celle d’une séparation territoriale ouvrant, lorsque les conditions le permettraient, la voie à une souveraineté palestinienne.
Et c’est précisément là que la mémoire devrait interdire toute légèreté. Oslo devait apporter la paix. Le retrait de Gaza en 2005 devait ouvrir une nouvelle époque. Nous connaissons la suite. Les attentats, les roquettes, les tunnels, le Hamas et finalement le massacre du 7 octobre. Combien de catastrophes faudra-t-il encore pour comprendre qu’une construction diplomatique ne transforme pas, par la seule magie des signatures, les intentions de ceux qui refusent notre existence ?
L’histoire politique israélienne devrait pourtant nous avoir appris à nous méfier de cette confusion persistante entre les étoiles d’un général et la stature d’un homme d’État. Plusieurs de nos Premiers ministres issus des plus hauts rangs de Tsahal nous ont laissé un héritage particulièrement lourd. Yitzhak Rabin et les accords d’Oslo, dont les promesses de paix se sont fracassées sur la réalité du terrorisme ; Ehud Barak et le retrait unilatéral du Sud-Liban en 2000, suivi de la consolidation militaire du Hezbollah à notre frontière nord ; Ariel Sharon et le désengagement de Gaza en 2005, suivi de la prise de pouvoir du Hamas et de deux décennies de confrontations meurtrières. Trois hommes, trois décisions historiques, trois héritages dont Israël continue de supporter les conséquences. L’expérience du commandement militaire ne garantit ni le discernement politique, ni la clairvoyance stratégique, ni la capacité d’anticiper les conséquences de ses décisions. On peut avoir remporté des batailles et laissé derrière soi les conditions de catastrophes futures. Les galons ne font pas les hommes d’État, et les états de service ne sauraient tenir lieu de vision.
Golan entend également ouvrir la voie à une coalition soutenue par les partis arabes. Dix-neuf députés siègent désormais dans ces formations. Leurs orientations ne sont pas identiques, mais certaines contestent des éléments fondamentaux de la définition sioniste de l’État. Comment gouverner sur les enjeux existentiels d’Israël avec des partenaires qui ne partagent pas sa conception nationale, ses choix territoriaux et ses priorités sécuritaires ? Et jusqu’où faudrait-il aller dans les concessions pour conserver leur soutien ?
Mais il est une autre question, plus fondamentale encore, qu’Israël ne peut continuer à esquiver : celle de l’application de l’article 7A de la Loi fondamentale sur la Knesset. Notre démocratie possède déjà les moyens juridiques de se défendre contre les formations et les candidats dont les objectifs ou les actes nient l’existence d’Israël comme État juif, incitent au racisme ou soutiennent la lutte armée d’un État ennemi ou d’une organisation terroriste contre Israël. Pourquoi cette disposition ne ferait-elle pas l’objet d’un examen systématique et rigoureux chaque fois que des faits sérieux le justifient ? Je souhaite que toute formation, quelle qu’elle soit, dont les actes satisfont aux critères de l’article 7A soit écartée des élections, dans le respect des procédures légales et sous contrôle judiciaire. La démocratie israélienne n’a aucune obligation d’offrir une tribune parlementaire à ceux dont il serait démontré qu’ils soutiennent la lutte armée contre son existence. La liberté démocratique n’implique pas le renoncement à se défendre.
Le 28 octobre, Golan proclamait déjà : « Netanyahou a perdu. Je sais compter. » Vraiment ? Alors comptons. Selon les chiffres rapportés, le bloc Netanyahou dispose de 53 sièges. Les partis de l’opposition en totalisent 48. Les formations arabes en ont 19. Personne n’a obtenu, à lui seul, les 61 sièges nécessaires pour gouverner. Où est donc cette victoire annoncée avec tant d’assurance, y compris par Eizenkot ? Dans quelle réalité parlementaire existe-t-elle ?
L’arithmétique d’une majorité hostile à Netanyahou ne constitue pas encore la preuve d’une majorité capable de gouverner. Une victoire proclamée n’est pas une victoire acquise. Et savoir additionner des sièges ne signifie pas savoir diriger un État.
Yaïr Golan n’est d’ailleurs pas seul dans cette entreprise. Avec lui, Gadi Eizenkot, Avigdor Lieberman, Naftali Bennett et Yaïr Lapid. Des hommes aux parcours, aux convictions et aux ambitions différents, mais qui ont fait du départ de Benyamin Netanyahou leur objectif commun. Leur rapprochement politique du 26 septembre illustrait cette volonté de remplacer le gouvernement en place malgré leurs divergences considérables.
Quelle étrange conception de la cohérence politique ! Bennett, ancien Premier ministre, Lieberman, homme de droite revendiqué, Eizenkot, ancien chef d’état-major, Lapid et Golan, défenseur d’une perspective à deux États : tous capables d’afficher leur unité pour écarter Netanyahou, alors même que leurs désaccords sur les questions essentielles pourraient faire éclater leur coalition dès la première crise majeure.
Certains ont expressément refusé l’idée de gouverner avec lui. Golan exclut une coalition avec Netanyahou. Bennett et Lieberman ont également posé des conditions incompatibles avec son maintien à la tête du gouvernement. Ainsi, pour ces chefs de partis, il serait envisageable de rechercher le soutien de formations arabes dont certaines contestent le fondement juif de l’État, mais inconcevable de former un gouvernement d’union nationale avec le dirigeant du Likoud ! Netanyahou serait donc devenu, à leurs yeux, un partenaire plus infréquentable que des formations avec lesquelles ils entretiennent pourtant des désaccords fondamentaux sur l’avenir d’Israël. Voilà jusqu’où peut conduire l’obsession de chasser un homme du pouvoir : faire de son exclusion une priorité supérieure à la cohérence politique et à la recherche de l’intérêt national.
Et pendant que certains célébraient déjà le changement, Netanyahou n’avait ni reconnu une défaite ni proclamé une victoire. Le Likoud restait le premier parti de la Knesset, avec 27 sièges selon le décompte rapporté. Ceux qui prétendaient avoir politiquement enterré Bibi doivent désormais composer avec une réalité beaucoup moins glorieuse que leurs déclarations triomphales. L’homme qu’ils annonçaient fini demeure au centre de l’équation politique israélienne. Leur empressement à célébrer sa chute en dit peut-être davantage sur leur obsession que sur leur capacité à lui succéder.
Le problème de cette opposition ne réside pas dans son droit de contester Netanyahou. Ce droit est incontestable. Il réside dans son incapacité, à ce stade, à démontrer comment ses contradictions idéologiques pourraient se transformer en une politique nationale cohérente. Que ferait cette coalition face à l’Iran ? Au Hezbollah ? À une nouvelle offensive du Hamas ? À une crise majeure en Judée-Samarie ? À une décision touchant le caractère juif de l’État ? À une exigence de ses partenaires susceptible de heurter ses engagements électoraux ?
Et qu’en sera-t-il de l’Alyah, alors que l’antisémitisme connaît une montée alarmante dans de nombreux pays ? Comment ces 19 « partenaires » de coalition pourront-ils s’accorder sur cette mission fondamentale d’Israël : accueillir, protéger et rassembler les Juifs du monde sur leur terre ?
On ne gouverne pas Israël avec une photographie de famille prise dans un salon de Tel-Aviv. On ne protège pas dix millions de citoyens en additionnant des rancœurs. On ne construit pas une stratégie nationale en faisant de la disparition politique d’un adversaire la condition préalable à toute solution. L’anti-netanyahouisme n’est ni une doctrine militaire, ni un programme économique, ni une vision nationale. Encore moins un projet de civilisation.
Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans cette volonté de célébrer la défaite d’un homme avant même d’avoir démontré sa capacité à lui succéder. Le pouvoir n’est pas un trophée que l’on brandit au-dessus d’un adversaire vaincu. C’est une responsabilité écrasante, particulièrement dans un pays où la moindre erreur stratégique peut se payer en vies humaines.
Yaïr Golan devra répondre de ses déclarations, de ses alliances et de ses choix. Son passé militaire ne lui confère aucune immunité morale. Son courage personnel ne transforme pas chacune de ses prises de position en vérité. Et son opposition à Netanyahou ne saurait servir d’absolution universelle.
Le judaïsme connaît la teshouva, la reconnaissance de la faute et la réparation. Mais il ne connaît pas de repentir authentique sans examen de conscience. Celui qui a parlé doit assumer ses paroles. Celui qui a choisi doit assumer ses décisions. Celui qui aspire à gouverner doit démontrer qu’il place l’intérêt national au-dessus de son ambition. Le prestige d’un uniforme ne dispense personne de cette exigence.
Je ne prétends pas connaître le jugement de Dieu. Mais je crois profondément qu’aucun homme ne peut se soustraire à sa responsabilité morale en invoquant ses intentions. L’histoire ne juge pas seulement les discours. Elle juge les actes, les renoncements et leurs conséquences.
Alors, oui, je pose à nouveau cette question : 365 733 voix pour Yaïr Golan. Pour quoi faire ?
Pour quelle vision d’Israël ? Pour quelles garanties de sécurité ? Pour quelles frontières ? Pour quelles alliances ? Pour quelle politique face à ceux qui veulent notre disparition ?
Ce sont des questions auxquelles ni les slogans, ni les manifestations, ni les déclarations de victoire prématurées ne peuvent répondre.
L’hostilité à Netanyahou ne constitue pas une doctrine de défense. Le désir d’alternance ne remplace pas la compétence gouvernementale. Et le simple fait de réunir une majorité hostile à un Premier ministre ne signifie pas que cette majorité serait capable de conduire Israël dans les tempêtes qui l’attendent.
L’histoire retiendra peut-être que Netanyahou n’a pas gagné cette élection. Elle retiendra aussi que ses adversaires n’ont pas encore démontré leur capacité à constituer une majorité de gouvernement cohérente, stable et responsable.
365 733 voix. 365 733 choix politiques dont les conséquences ne s’effacent pas une fois les urnes refermées. Yaïr Golan devra répondre de ses paroles et de ses actes. Ses partenaires devront répondre de leurs alliances. Et ses électeurs ne pourront prétendre qu’ils ignoraient les orientations de celui auquel ils ont accordé leur confiance.
Car on peut se tromper dans un vote. Mais lorsque l’avenir d’Israël est en jeu, le discernement n’est pas un luxe : c’est une responsabilité.
L’histoire ne demandera pas seulement pour qui vous avez voté. Elle demandera ce que vous saviez, ce que vous avez choisi et quelles conséquences vous étiez prêts à accepter.
Serge Siksik
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