Ce matin, HaBayta ouvre la maison et s’assied pour écouter. Nous avons cueilli des paroles. Des paroles de mères, de pères, de sœurs. D’amoureux. Des paroles adressées par ceu qui restent à ceux qui ne sont plus là.
Nous les accueillons ici.
À Elles maintenant.
Noa et Gidi
Leur mère, Aviela
Trois ans que vous n’êtes plus là.
Et pourtant vous n’avez jamais été aussi présents.
J’imagine la porte qui s’ouvre.
Noa entre la première :
— Je suis là !
Puis Gidi arrive doucement, avec son sac, sa trottinette, du linge, des fleurs, une bouteille.
Vous recommencez à vous chamailler.
Ça suffit, pot de colle…
Et bientôt vous êtes là, tous les deux, dans le salon.
À la maison.
Maman est la plus heureuse quand tout le monde est à la maison.
Pardon, mes enfants.
Je vous aime pour l’éternité.
Asaf
Sa mère, Clara Hamami
Trois ans, mon Asfi.
Mon Asfi, mon fils bien-aimé.
Aujourd’hui, 22 Tichri 5787.
Il est 6 h 29.
Le matin de Sim’hat Torah.
Trois ans ont passé et je me réveille comme si le temps s’était arrêté exactement là.
Je retourne à ce matin terrible, minute après minute.
Aux roquettes qui ont déchiré le ciel.
Aux sirènes qui ont déchiré le silence.
À ta voix calme — la voix d’un chef, d’un commandant, stable, claire, qui prend ses responsabilités et conduit les autres jusque dans les moments les plus difficiles.
Et surtout à ta voix, mon fils bien-aimé.
Je t’entends encore à la radio :
« Faites intervenir les équipes de défense, les chars et les véhicules… nous sommes en guerre. »
[…]
Nous ne demandons pas vengeance.
Nous demandons la vérité.
[…]
Nous continuons avec toi.
Nous ferons tout pour que la vie dans ce pays soit digne du prix payé par toi et par tant d’autres.
Maman est là, mon Asfi.
Je suis avec toi.
Parce qu’il n’existe au monde aucun amour semblable à l’amour d’une mère.
Dan
Sa mère
Une mère se souvient, écrit et pleure.
Il y a trois ans aujourd’hui, exactement à cette heure-ci, j’étais certaine que tu reviendrais.
[…]
Nous t’avons senti planer au-dessus de nous.
Réellement.
Comme un souffle.
[…]
Depuis, cela fait trois ans que mon cœur saigne.
Je t’aime, mon Dantchi.
Ofir
Sa mère, Mira
Ofir avait vingt ans.
Dans les dernières heures, sa mère est au téléphone avec elle.
Ofir est blessée.
Sa mère, qui a passé sa vie à protéger les autres, ne peut pas atteindre sa fille.
Et puis ces mots :
« Maman, je t’aime. »
Trois mots.
Les derniers.
Itay
Sa mère, Hagit
Pendant des mois, on lui avait dit que son fils n’avait pas survécu.
Mais pour elle, il n’était jamais devenu une « dépouille ».
Il était toujours son garçon.
Lorsqu’enfin elle a pu le revoir, elle lui a dit :
« Je suis désolée que tu aies dû attendre si longtemps pour rentrer à la maison. »
Elle s’est souvenue de son rire.
De ses plaisanteries.
Et puis :
« Je voulais que tu sois un héros, mais sans payer de ta vie. »
Idan
Son père, Eli Stivi
Aujourd’hui, ce jour même,
est un jour si difficile.
Mes larmes ne s’arrêtent pas
et mon cœur te cherche encore.
Le garçon à la mèche,
à la barbe rousse que tout le monde reconnaissait,
notre homme parmi les hommes,
qui a laissé derrière lui un monde tellement vide.
Idan a risqué sa vie
pour sauver des Juifs.
Il est sorti dans l’enfer
pour secourir,
pour aider,
pour sauver des vies.
Avec courage,
avec ce sentiment de mission,
il a tout donné pour les autres,
jusqu’à ce que sa vie s’arrête
— la vie d’un homme qui était tout entier du côté de la vie.
[…]
Le monde continue peut-être d’avancer.
Chez nous, le temps s’est arrêté.
Et celui qui a risqué sa vie pour sauver les autres
restera pour toujours dans nos cœurs.
Idan.
Notre cher Idan.
IDAN DOR, 25 ans
Sa sœur, Daniela :
« Il aimait s’amuser et danser avec ses amis. Il a vécu sa vie pleinement.
Il aimait les gens et recherchait la paix. »
Il était attentif à son frère aîné Yarden, porteur de handicap : prendre soin de lui était l’une des missions de sa vie.
MAAYAN KALIHMAN, 22 ans
Sa mère, Yelena :
« Maayan était un symbole de vie. Partout où elle allait, les gens étaient attirés par sa lumière. »
Son père, Gadi :
Tu étais « un soleil qui ne cesse de briller »
Uri Cohen
Yaara Ichilov est la mère d’Uri Cohen.
Depuis la mort de son fils, elle rassemble ce qui reste de lui : ses photographies, ses paroles, ses messages, les fragments d’une vie. Elle les partage, encore et encore. Non pour raconter « un soldat mort », mais pour que demeure Uri.
Le 7 octobre 2023, Uri n’était pas encore soldat. Bouleversé par ce qu’il voyait, il écrivait à Noga son sentiment d’impuissance et son désir de servir :
« Peut-être que je serai de ceux qui se battent pour sauver la vie de civils. Je veux arriver aussi prêt que possible. »
Le 12 décembre 2023, Uri s’engage. Il devient combattant de l’unité Yahalom.
Le 6 juin 2025, il est tué à Khan Younès.
Aujourd’hui, Yaara continue de faire entendre la voix de son fils.
Nous la recueillons.
Sarah Cattan
Il y a quelques jours, j’écrivais : Savent-ils qu’ils réparent ?
Aujourd’hui, je n’oserais pas poser cette question à ceux que nous venons d’entendre.
Ils n’ont rien à réparer pour nous.
Ils ne parlent pas pour nous.
Ils parlent à un fils. À une fille. À leurs enfant. À leur amour. À celui qui manque.
Nous avons simplement été là pour entendre. Nous avons cueilli leurs paroles. Nous les avons accueillies.
Et quelque chose arrive alors, que je ne sais pas très bien nommer: ce n’est pas guérir. Ce n’est évidemment pas réparer l’irréparable.
Peut-être seulement un peu de douceur qui vient se poser exactement là où la blessure demeure.
Il y a des mots qui ne referment rien. Mais qui pansent. Un peu.
Trois ans après le 7-Octobre, nous n’avons pas fini le deuil. Alors nous n’ajouterons rien. La maison reste ouverte.
HaBayta se tait maintenant.











