RUBRIQUE — ENQUÊTE
Trois ans après le massacre, le professeur Chen Kugel, directeur du Centre national de médecine légale d’Israël, rend publics de nouveaux éléments issus des examens pratiqués sur les victimes. Suie dans les voies respiratoires, corps mutilés, victimes ligotées et exécutées, restes humains réduits à quelques fragments : au-delà des récits et des images du 7-Octobre, il y a désormais ce que la médecine légale a constaté.
Avertissement : cet article contient des descriptions particulièrement difficiles. HaBayta a choisi de ne pas reproduire les photographies médico-légales les plus insoutenables.
Trois ans ont passé.
Et il reste les corps.
Non pas les images filmées par les assassins, les témoignages des survivants, les récits des familles ou les vidéos diffusées depuis le 7 octobre 2023. Mais ce que la médecine légale peut établir à partir d’un corps : une lésion, une fracture, une trace de suie, une balle, une brûlure, un fragment d’os.
Dans un long entretien accordé à Ynet et Yedioth Aharonot, le professeur Chen Kugel, directeur du Centre national de médecine légale d’Israël, a présenté plusieurs éléments dont certains n’avaient jamais été rendus publics.
Après plus de trente ans de médecine légale, il dit avoir été confronté à quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu.
Ils respiraient encore
Sur l’une des images examinées par Kugel apparaît le corps carbonisé d’une victime.
Le constat médico-légal tient à un détail : de la suie est présente dans ses voies respiratoires.
Cela signifie que la victime respirait encore lorsque la fumée a pénétré dans son organisme. Elle était donc vivante pendant l’incendie.
Ce n’est pas une interprétation d’une vidéo ni le récit d’un témoin. C’est une constatation médico-légale.
D’autres scanners présentés par le médecin montrent un crâne écrasé après le passage d’un véhicule. Certains restes étaient dans un état tel que l’identification n’a pu être obtenue qu’à partir de fragments osseux minuscules et grâce à l’ADN.
Ligotés, exécutés, mutilés
Kugel décrit également des victimes dont le visage avait été volontairement mutilé, ainsi que des corps portant les traces de sévices commis avant — et dans certains cas après — la mort.
Il rapporte avoir examiné des personnes ligotées puis abattues. Certaines avaient reçu des tirs dans les parties génitales.
Il fait également état de corps décapités et précise que des enfants figuraient parmi les victimes présentant ce type de lésions.
Ces constatations sont d’autant plus importantes qu’une partie des atrocités commises le 7-Octobre a, dès les premières semaines, fait l’objet de contestations, d’approximations, parfois de récits insuffisamment vérifiés.
La médecine légale ne peut pas répondre à tout.
Mais ce qu’elle établit appartient à un autre registre : celui de la preuve matérielle.
3 000 sacs
L’ampleur de la tâche à laquelle les équipes israéliennes ont été confrontées apparaît dans un chiffre.
Selon Chen Kugel, environ 3 000 sacs sont arrivés au Centre national de médecine légale. Beaucoup contenaient des morceaux de corps ou des os brûlés. Plusieurs sacs pouvaient contenir des fragments appartenant à une même personne.
Au total, le centre a pris en charge plus de 900 corps provenant des événements du 7-Octobre et de la guerre qui a suivi.
À cela se sont ajoutés des centaines de corps de terroristes et de Gazaouis, examinés notamment afin de déterminer si certains pouvaient être ceux d’otages israéliens.
Identifier les victimes est devenu une autre bataille.
Empreintes digitales lorsque cela était encore possible. ADN. Anthropologie. Scanner. Analyse de fragments osseux.
Selon Kugel, le travail engagé a finalement permis l’identification certaine de l’ensemble des victimes assassinées prises en charge dans ce processus — un résultat qu’il présente comme exceptionnel en médecine légale.
Derrière cette réussite technique se trouvait une urgence autrement plus humaine : rendre un nom à un corps et permettre à une famille d’enterrer son mort.
Des méthodes différentes selon les lieux
Trois ans après, Kugel va plus loin que l’énumération des lésions.
Il rapproche les constatations effectuées sur différents sites.
Dans un kibboutz proche de Gaza, explique-t-il, un groupe de travailleurs étrangers aurait été enfermé dans une pièce, atteint par balles aux jambes puis laissé à se vider de son sang.
Ailleurs, des personnes ont été ligotées avant d’être exécutées.
Dans un autre lieu, une pièce sécurisée a été incendiée avec des produits accélérant le feu.
Ce sont précisément ces différences dans les modes opératoires, reproduites par groupes et par lieux, qui conduisent Kugel à considérer que les violences auxquelles il a été confronté ne relevaient pas seulement d’un déchaînement spontané au cours de l’assaut.
Pour lui, elles s’inscrivaient dans une organisation préalable.
C’est une conclusion du médecin légiste à partir de l’ensemble des cas qu’il a étudiés. Elle ne remplace pas l’enquête historique, militaire ou judiciaire sur la préparation du 7-Octobre. Elle vient y ajouter une pièce : celle des morts eux-mêmes.
Ce que l’on peut établir
Depuis trois ans, le 7-Octobre est aussi devenu une bataille de récits.
Certains faits ont été établis. D’autres ont été rectifiés. Certaines affirmations lancées dans le chaos des premiers jours n’ont jamais pu être documentées avec la précision nécessaire.
Cette distinction est essentielle.
Elle l’est précisément parce que les faits dont parle aujourd’hui Chen Kugel n’ont besoin d’aucune exagération.
La suie dans une trachée.
Les liens autour d’un corps.
Les impacts de balles.
Les os calcinés.
Les lésions visibles au scanner.
Les fragments rendus à une identité par l’ADN.
Ce sont les traces laissées sur les morts.
Et trois ans après le 7 octobre 2023, elles constituent encore des pièces à conviction.
Chen Kugel résume ce que plus de trente années de médecine légale ne l’avaient pas préparé à rencontrer :
« Nous avons vu des choses sans précédent. Le mal incarné. »
Source principale : entretien du professeur Chen Kugel, directeur du Centre national de médecine légale d’Israël, avec Ariela Ayalon et Oren Rice, publié par Ynet / Yedioth Aharonot, octobre 2026. Éléments médico-légaux et photographies : Centre national de médecine légale d’Israël.


