Trois ans après le 7-Octobre, les révélations s'accumulent mais ne racontent pas une histoire simple. Alertes reçues, signaux mal interprétés, renseignements contestés, choix politiques de long terme : HaBayta fait le point sur ce que nous savons, ce qui reste allégué et les pièces qui manquent encore.
Au commencement de cette enquête, la question semblait pouvoir tenir en quatre mots :
Qui savait quoi ?
Quelques semaines de recherches, de publications nouvelles, de témoignages, de démentis et de contradictions obligent désormais à poser la question autrement.
Car il apparaît de plus en plus clairement que plusieurs informations inquiétantes ont circulé avant le 7 octobre 2023.
Ce qui demeure beaucoup plus difficile à établir est ce que chacun en a compris — et ce qu’il en a fait.
Voici donc, à ce jour, l’état du dossier.
1. Le Hamas avait-il envoyé un avertissement ?
Un premier point s’est renforcé.
Sufian Abu Zaida, ancien ministre de l’Autorité palestinienne et responsable du Fatah, a publiquement révélé avoir servi d’intermédiaire entre Israël et le Hamas avant le 7-Octobre.
Il affirme que Yahya Sinwar lui avait demandé de transmettre un message à la partie israélienne.
C’est un élément important : l’existence d’un canal entre l’entourage de Sinwar et Israël ne repose donc plus seulement sur une source anonyme.
Mais il faut immédiatement poser la limite.
Les formulations précises attribuées à Sinwar — la « grande surprise », le « zilzal », le « tremblement de terre » — ainsi que la description détaillée du chemin suivi par le message proviennent encore de l’enquête menée par Shlomi Eldar et Ruth Yuval et des sources qu’ils disent avoir recoupées.
Abu Zaida a lui-même demandé que les médias cessent de lui attribuer des détails qu’il n’avait pas encore publiquement racontés.
Nous savons donc qu’un message de Sinwar devait parvenir à Israël. Nous ne pouvons pas encore considérer comme personnellement authentifié par Abu Zaida tout le contenu qui lui est attribué.
2. Le Shin Bet a-t-il reçu le signal ?
Sur ce point également, le dossier s’est précisé.
Selon les différentes enquêtes publiées, l’information provenant de l’environnement de Sinwar atteint le système israélien autour de la mi-septembre 2023.
Mais c’est ici qu’apparaît une contradiction essentielle.
Un très haut responsable israélien du renseignement interrogé par i24NEWS décrit un signal inquiétant, mais insuffisamment précis et insuffisamment opérationnel pour constituer une véritable alerte : pas « rouge vif », selon l’expression rapportée, mais tout au plus « rose ».
Shlomi Eldar rapporte au contraire le témoignage d’un haut responsable du Shin Bet selon lequel le service aurait fait remonter l’information et recommandé à Benjamin Netanyahu une action préventive ainsi qu’un renforcement des défenses.
Selon ce récit, Ronen Bar aurait demandé à parler rapidement au Premier ministre et une consultation sécuritaire aurait suivi.
Nous ne disposons toujours pas du document qui permettrait de départager ces versions : compte rendu de la consultation, note du Shin Bet, recommandation écrite ou instruction gouvernementale.
C’est désormais l’une des pièces les plus importantes qui manquent au dossier.
3. Le problème était-il l’absence d’information — ou son interprétation ?
C’est probablement ici que notre enquête a le plus évolué.
Pendant des années, une conception avait dominé une grande partie de l’appareil politique et sécuritaire israélien : le Hamas pouvait être contenu ; il cherchait des avantages économiques, des concessions et la préservation de son pouvoir à Gaza davantage qu’une guerre totale avec Israël.
Dans ce cadre intellectuel, un même renseignement pouvait être interprété de deux façons radicalement différentes.
Aujourd’hui, après le massacre, le mot « tremblement de terre » paraît terrifiant.
Le 15 septembre 2023, il pouvait encore être compris comme une menace destinée à faire avancer une négociation.
C’est tout le danger du raisonnement rétrospectif.
Une information peut avoir été reçue sans avoir été comprise pour ce qu’elle annonçait réellement.
Mais l’inverse doit également être examiné : si certains responsables avaient effectivement jugé le signal suffisamment grave pour recommander des mesures de précaution, il faudra déterminer pourquoi celles-ci n’ont pas été prises.
4. Mohammed ben Zayed a-t-il personnellement averti Netanyahu ?
C’est aujourd’hui le point le plus spectaculaire — et le plus contesté — du dossier.
L’enquête Eldar-Yuval affirme qu’une dizaine de jours avant le 7-Octobre, le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, aurait appelé Benjamin Netanyahu et l’aurait averti que Yahya Sinwar préparait une opération majeure.
Les journalistes disent avoir recoupé leur récit auprès de plusieurs sources étrangères informées de la conversation.
Une source émiratie présentée comme connaissant cette conversation l’a également confirmée au Times of Israel.
Benjamin Netanyahu dément catégoriquement.
Son bureau affirme qu’aucune conversation de cette nature n’a eu lieu et que les vérifications effectuées dans les relevés officiels n’en ont retrouvé aucune trace.
Et, depuis le 19 septembre, un nouvel élément oblige à une prudence supplémentaire.
Une source officielle émiratie, interrogée par The National, affirme que les Émirats traitent les questions de sécurité avec les autres États par l’intermédiaire des organismes compétents et ne discutent pas de tels détails « au niveau des dirigeants nationaux ».
Cette déclaration conteste donc directement la version d’un avertissement personnel de MBZ à Netanyahu.
Elle ne permet cependant pas de conclure qu’aucune information émiratie n’a été transmise à Israël.
À ce jour, l’existence de l’appel MBZ-Netanyahu n’est donc pas établie publiquement.
Nous avons une enquête journalistique étayée par plusieurs sources ; une corroboration émiratie anonyme ; un démenti catégorique de Netanyahu ; et désormais une déclaration officielle émiratie incompatible avec la version d’une transmission directe entre les deux dirigeants.
Il manque toujours la pièce susceptible de trancher : relevé d’appel, trace de la venue éventuelle d’un émissaire, enregistrement, compte rendu contemporain ou témoignage direct et attribué d’un participant.
5. Et les avertissements antérieurs ?
Le dossier ne commence pas en septembre 2023.
Bien avant cette date, différents responsables de la sécurité israélienne avaient averti l’échelon politique de la dégradation de la dissuasion et de la perception, chez les ennemis d’Israël, d’un affaiblissement interne du pays.
Ces avertissements stratégiques ne doivent cependant pas être transformés rétrospectivement en connaissance du plan du 7-Octobre.
Dire qu’Israël risquait une guerre n’est pas savoir que des milliers de combattants du Hamas allaient franchir la frontière au matin du 7 octobre.
Cette distinction est essentielle.
6. L’argent qatari : une autre responsabilité
Notre deuxième volet a fait apparaître une question différente.
Pendant des années, Israël a autorisé l’entrée de fonds qataris à Gaza.
Des enquêtes récentes, notamment celle de Ronen Bergman et Yuval Rubovitch, affirment que le Shin Bet et Aman avaient averti l’échelon politique qu’une partie des fonds alimentait directement ou indirectement l’appareil militaire du Hamas.
Les journalistes disent s’appuyer sur des documents internes et des témoignages de responsables du renseignement.
Le bureau de Netanyahu conteste cette présentation et rappelle que des responsables sécuritaires soutenaient eux-mêmes certains transferts pour des raisons humanitaires et afin de préserver le calme.
Le Qatar nie avoir financé le Hamas et affirme que son aide était distribuée dans des circuits connus et coordonnés avec Israël et les organisations internationales.
Là encore, il faut distinguer les questions.
Savoir que le Hamas se renforçait n’est pas savoir que le 7-Octobre allait avoir lieu.
Mais si les avertissements concernant le détournement de fonds vers l’appareil militaire sont confirmés, ils appartiennent pleinement à l’examen de la politique qui a précédé le désastre.
7. Netanyahu n’est pas le seul objet de l’enquête
C’est peut-être l’autre évolution importante de notre travail.
Réduire la question du 7-Octobre à « Netanyahu savait-il ? » serait aujourd’hui insuffisant.
Le Shin Bet savait certaines choses.
Aman en savait d’autres.
Tsahal disposait de ses propres renseignements.
Le cabinet politique recevait certaines évaluations.
Le Premier ministre en recevait d’autres.
Et certaines informations semblent ne pas avoir circulé entre ces différents niveaux.
La responsabilité éventuelle ne peut donc être examinée qu’en reconstruisant la circulation de l’information.
Qui reçoit ?
Qui transmet ?
Qui classe le renseignement comme important ou secondaire ?
Qui décide ?
Et qui ne décide pas ?
8. Ce que nous ne savons toujours pas
Il manque encore plusieurs pièces essentielles.
Les comptes rendus contemporains des consultations du Shin Bet de septembre 2023.
La formulation exacte des recommandations éventuellement adressées à Benjamin Netanyahu.
La trace documentaire permettant de confirmer ou d’infirmer l’appel attribué à Mohammed ben Zayed.
Les éventuels échanges correspondants du côté émirati.
Et, plus largement, une reconstruction indépendante permettant de mettre face à face les archives du gouvernement, du Shin Bet, d’Aman et de Tsahal.
Tant que ces pièces manqueront, certaines affirmations resteront des témoignages ou des enquêtes journalistiques, aussi sérieusement recoupées soient-elles.
9. Alors, qui savait quoi ?
Nous ne pouvons toujours pas répondre par une formule.
Et c’est peut-être précisément ce que cette enquête nous a appris.
La question n’est plus seulement :
Qui savait quoi ?
Elle est devenue :
Qui savait quoi, à quel moment ?
Qui l’a transmis ?
Comment celui qui l’a reçu l’a-t-il interprété ?
Et qu’a-t-il décidé d’en faire ?
Le 7-Octobre ne se laissera probablement pas expliquer par une information unique que quelqu’un aurait possédée ou ignorée.
Ce qui apparaît peu à peu est plus complexe : des signaux, des renseignements, des avertissements de valeurs différentes ; une conception profondément enracinée de ce qu’était le Hamas et de ce qu’il voulait ; des informations qui circulent — ou ne circulent pas — entre services et pouvoir politique ; puis des décisions prises, différées ou jamais envisagées.
C’est cette chaîne qu’il faut désormais reconstruire.
Sans décider à l’avance ce qu’elle doit démontrer.
Et en acceptant que chaque nouvelle pièce puisse confirmer ce que nous pensions hier — ou nous obliger à le corriger.
C’est à cette condition seulement que « qui savait quoi ? » pourra un jour devenir : « voilà ce qui s’est passé ».


