Une pièce importante vient de tomber : Sufian Abu Zaida raconte désormais lui-même le message que Yahya Sinwar lui demanda de transmettre à Israël, vingt-trois jours avant le massacre. Son témoignage confirme le « tremblement de terre », la transmission immédiate du signal et la réaction inquiète de responsables israéliens. Il ne résout pourtant pas toutes les contradictions. HaBayta reprend l’ensemble du dossier, distingue ce qui est désormais établi de ce qui reste contesté, et pose la question qui s’impose : non plus seulement qui savait quoi, mais qui comprit quoi — et qu’en fit-il ?
7 OCTOBRE — QUI SAVAIT QUOI ?
IV. Le signal, son interprétation, la décision
Point d’étape — 25 septembre 2026
Une pièce manquait encore.
Depuis plusieurs semaines, nous disposions d’une enquête journalistique, de sources anonymes, de confirmations partielles et de démentis. Mais l’homme placé au commencement de l’une des principales chaînes d’alerte n’avait pas encore livré publiquement son récit complet.
Il vient de le faire. Et ce témoignage permet désormais de séparer plus nettement trois questions qui ont trop souvent été confondues : un signal a-t-il été envoyé ? comment a-t-il été compris ? quelles décisions a-t-il provoquées ?
1. Le message de Sinwar : cette fois, Abu Zaida parle
Sufian Abu Zaida, ancien ministre de l’Autorité palestinienne et responsable du Fatah, servait depuis plus d’un an d’intermédiaire dans un canal discret entre Israël et le Hamas.
Le 14 septembre 2023, il rencontre Yahya Sinwar. Selon son témoignage diffusé le 24 septembre par la chaîne Al-Ghad, la conversation porte d’abord sur Gaza et sur les négociations concernant les prisonniers.
Puis Sinwar lui demande d’écrire. Son message est précis : avant la fin du mois de septembre, le Hamas mettra sur la table des « cartes » qui provoqueront un « tremblement de terre » dans les négociations ; Israël doit se préparer à voir ses prisons vidées.
Abu Zaida lui demande explicitement s’il souhaite que ces mots soient transmis aux Israéliens. Sinwar lui répond que oui : il les lui a dictés précisément pour qu’ils soient transmis tels quels.
Ce point est désormais important. Nous n’avons plus seulement l’enquête de Shlomi Eldar et Ruth Yuval attribuant le « tremblement de terre » à Sinwar: nous avons le témoignage public de l’homme qui affirme l’avoir entendu de sa bouche.
2. Le message atteint Israël
Abu Zaida affirme avoir prévenu Mohammed Dahlan et Samir Mashharawi, puis transmis le message par son canal israélien. Il dit avoir envoyé le texte en arabe et en hébreu, précisément pour éviter qu’une traduction n’en altère le sens. Moins d’une demi-heure plus tard, raconte-t-il, ses interlocuteurs israéliens le rappellent pour lui demander s’il est certain du message.
Il confirme.
Deux heures plus tard, nouvel appel : on lui demande de venir en urgence à Ashkelon le lendemain matin. Il s’y rend. Selon son récit, des responsables israéliens l’interrogent longuement sur le contexte dans lequel Sinwar a prononcé ces paroles, son état d’esprit, son ton, son comportement.
Abu Zaida rapporte même cette phrase qui lui aurait été adressée : « Tu sais que personne, en Israël — je veux dire dans le système de sécurité — n’a dormi cette nuit ? »
Le canal par lequel Abu Zaida transmettait ses messages n’était pas périphérique. Ouvert en mars 2022, il avait conduit l’intermédiaire palestinien jusqu’au directeur du Shin Bet, Ronen Bar, qu’il avait rencontré auparavant pour lui exposer les conditions du Hamas dans le dossier des prisonniers. Après le message du 14 septembre 2023, Abu Zaida affirme avoir été convoqué dès le lendemain matin à Ashkelon. Il y rencontre notamment Adi Rotem, responsable de l’équipe de négociation, ainsi qu’un responsable du secteur sud. Ils l’interrogent sur le sens du « tremblement de terre », sur les « cartes » évoquées par Sinwar et sur l’état d’esprit de celui-ci. Le témoignage ne permet pas encore d’établir qui, au sommet du Shin Bet, reçut personnellement le message cette nuit-là ; il montre en revanche que celui-ci fut immédiatement traité dans un canal identifié et de haut niveau.
Ce témoignage change le niveau de preuve: il ne démontre pas encore ce que chaque responsable israélien savait. Mais il rend désormais très difficile de réduire le message de Sinwar à une information vague qui se serait perdue sans provoquer de réaction.
Le signal a été reçu. Il a inquiété. Il a été examiné.
3. Mais qu’a-t-on compris ?
C’est ici que commence peut-être la partie la plus importante du dossier. Car le message n’a pas été compris comme annonçant une invasion de grande ampleur.
Des informations publiées depuis permettent de reconstituer le raisonnement. Au même moment, les services israéliens suivaient une initiative concernant Elizabeth Tsurkov, l’universitaire israélo-russe détenue en Irak. Selon Channel 12, un haut responsable iranien avait proposé que le Hamas intervienne dans les négociations destinées à obtenir sa libération.
Le message de Sinwar évoquait précisément les prisonniers.
Dans cette configuration, son « tremblement de terre » pouvait être interprété comme une nouvelle initiative spectaculaire dans le dossier des détenus. Selon des participants à l’évaluation sécuritaire rapportés par Channel 12, cette interprétation s’imposa. Aucun d’entre eux n’aurait alors proposé l’hypothèse d’une offensive massive contre Israël.
Nous touchons ici au cœur du problème: le renseignement n’était pas nécessairement absent. Sa signification fut attribuée à un scénario qui paraissait alors cohérent.
4. La « conception »
Cette interprétation n’est pas née dans le vide. Depuis des années, une conception dominait une grande partie de l’appareil politique et sécuritaire israélien : le Hamas pouvait exercer une pression, provoquer, négocier, chercher de l’argent, des travailleurs supplémentaires ou des libérations de prisonniers — mais il n’avait pas intérêt à déclencher une guerre totale susceptible de mettre son pouvoir à Gaza en péril.
Cette conception n’était pas seulement politique: elle était largement partagée par les services.
Une note spéciale du renseignement du Mossad datée du 21 septembre 2023, soit seize jours avant le massacre, estimait encore que le Hamas cherchait à éviter d’être entraîné dans une confrontation militaire. Mais le document était moins rassurant qu’une lecture sommaire pourrait le laisser croire. Le Mossad ajoutait que le Hamas n’était pas pour autant dissuadé s’il estimait devoir entrer dans un affrontement. Il décrivait une direction du Hamas utilisant délibérément la pression à la frontière pour arracher des concessions et avertissait que céder trop rapidement risquait de convaincre l’organisation de l’efficacité de cette méthode. Le Mossad recommandait de ne pas accorder de nouvelles contreparties avant l’arrêt des violences.
Ce document n’annonçait pas le 7-Octobre, mais il interdit désormais une formulation trop simple selon laquelle tous les services auraient décrit au pouvoir politique un Hamas parfaitement dissuadé.
5. L’alerte émiratie : un deuxième signal ?
C’est l’autre grande question.
Plusieurs enquêtes journalistiques rapportent désormais qu’un renseignement émirati a été transmis à Israël en septembre 2023 concernant une action violente que le Hamas pourrait mener avant la fin du mois. Channel 12, citant trois sources émiraties présentées comme ayant une connaissance directe du dossier, affirme que les services des Émirats avaient transmis cette information au Shin Bet.
Le renseignement ressemblait fortement au message provenant de Sinwar par l’autre canal. L’existence d’un signal émirati transmis à Israël apparaît donc aujourd’hui beaucoup mieux corroborée qu’au début de notre enquête.
Mais il faut immédiatement distinguer cette question d’une autre : Mohammed ben Zayed a-t-il personnellement appelé Benjamin Netanyahu ?
6. MBZ–Netanyahu : des corroborations, toujours pas la pièce
L’enquête initiale de Shlomi Eldar et Ruth Yuval affirme que Mohammed ben Zayed, inquiet du renseignement reçu, aurait appelé Benjamin Netanyahu afin de l’en avertir.
Netanyahu nie catégoriquement. Son bureau affirme qu’aucune conversation de cette nature n’a eu lieu.
Depuis, une deuxième enquête journalistique a renforcé le récit initial. Barak Ravid a rapporté sur Channel 12, en citant trois sources, qu’une conversation avait bien eu lieu : MBZ aurait voulu vérifier que Netanyahu connaissait l’information ; celui-ci aurait répondu qu’il en avait connaissance et que le sujet était « traité ».
Une source émiratie connaissant la conversation avait également confirmé au Times of Israel le récit général de l’avertissement.
Mais une source officielle émiratie a ensuite déclaré que les questions de sécurité entre États passent normalement par les organismes compétents et ne sont pas discutées à ce niveau entre dirigeants.
Cette déclaration conteste le canal direct décrit par l’enquête sans formuler explicitement la phrase : « cet appel n’a jamais eu lieu ».
Nous avons donc aujourd’hui : une enquête Eldar-Yuval ; une corroboration journalistique distincte attribuée à trois sources par Barak Ravid ; une source émiratie anonyme confirmant la conversation ; un démenti catégorique de Netanyahu ; et une prise de position officielle émiratie contestant le mécanisme d’une transmission directe entre dirigeants.
Ce qui manque toujours est la pièce primaire : relevé d’appel, enregistrement, compte rendu contemporain ou témoignage public d’un participant à la conversation.
Nous ne présenterons donc pas cet appel comme un fait établi, mais nous ne pouvons plus davantage le traiter comme une affirmation isolée.
7. Et si le deuxième signal avait changé l’interprétation du premier ?
Cette question devient désormais centrale. Un haut responsable sécuritaire cité par Channel 12 a estimé que, si l’avertissement émirati avait effectivement atteint le niveau politique comme le rapportent plusieurs sources, il aurait pu constituer le signal supplémentaire susceptible de conduire les services à réexaminer leur interprétation initiale du message de Sinwar.
Il faut être précis : c’est une appréciation rétrospective, pas une preuve. Mais elle pose une question redoutable. Un premier message est reçu. Il inquiète. Il est interprété à travers le dossier des prisonniers et l’affaire Tsurkov.
Puis un deuxième signal, provenant d’un État allié et évoquant lui aussi une opération prochaine du Hamas, aurait été transmis.
Les deux informations ont-elles jamais été rapprochées ? C’est peut-être désormais l’une des questions les plus importantes de toute l’enquête.
8. Tsahal : la conception devenue préparation militaire
Les enquêtes opérationnelles de Tsahal permettent également de mesurer les conséquences concrètes de cette conception.
L’enquête sur le poste de Paga, chargé notamment de la défense de Be’eri, conclut à un échec systémique dans la préparation à une attaque surprise de grande ampleur. Les unités présentes avaient principalement été organisées et entraînées pour répondre aux violences et aux émeutes le long de la barrière. Leurs exercices, certains équipements et les infrastructures défensives ne correspondaient pas au scénario qui s’est produit le 7-Octobre.
Cette enquête ne dit rien de ce que Netanyahu savait. Elle n’attribue pas non plus à elle seule une responsabilité personnelle aux dirigeants de Tsahal. Mais elle montre comment une représentation stratégique du Hamas avait fini par produire des conséquences opérationnelles jusque dans les unités chargées de défendre physiquement la frontière.
9. Et l’argent qatari ?
Il appartient à un autre niveau de responsabilité. Des enquêtes récentes, notamment celles de Ronen Bergman et Yuval Rubovitch, rapportent que le Shin Bet et Aman avaient averti l’échelon politique qu’une partie des fonds qataris entrant à Gaza bénéficiait directement ou indirectement à l’appareil militaire du Hamas. Les journalistes disent s’appuyer sur des documents internes et des témoignages de responsables du renseignement.
Le bureau de Netanyahu conteste cette présentation et souligne que des responsables sécuritaires avaient eux-mêmes soutenu certains transferts pour des motifs humanitaires et afin de préserver le calme.
Le Qatar nie avoir financé le Hamas.
Cette question ne doit jamais être confondue avec celle de l’alerte de septembre.
Savoir que le Hamas se renforce n’est pas savoir que le 7-Octobre va avoir lieu, mais l’examen de cette politique appartient pleinement à la reconstruction des choix stratégiques qui ont précédé le désastre.
10. Ce que nous pouvons désormais dire
Nous pouvons aujourd’hui avancer davantage qu’au début de cette enquête.
Un message de Sinwar a été transmis à Israël en septembre 2023. L’intermédiaire qui affirme l’avoir reçu, Sufian Abu Zaida, en raconte désormais publiquement le contenu et la transmission. Ce message parlait d’un « tremblement de terre ». Il a suscité suffisamment d’inquiétude pour provoquer des vérifications et une réunion urgente avec son intermédiaire.
Mais nous ne pouvons pas écrire que Sinwar avait explicitement annoncé à Israël : « nous allons envahir le pays le 7 octobre ». Il ne l’a pas fait. Le message restait suffisamment ambigu pour être interprété dans un autre cadre — et il le fut.
Nous pouvons également dire qu’un signal émirati distinct concernant une action prochaine du Hamas est aujourd’hui fortement corroboré par plusieurs enquêtes journalistiques.
Ce que nous ne pouvons toujours pas établir par une pièce publique est la manière exacte dont cette information remonta au sommet de l’État et, surtout, l’existence de l’appel personnel attribué à Mohammed ben Zayed et Benjamin Netanyahu.
11. La question a changé
Nous avions commencé par demander : Qui savait quoi ? Cette question demeure. Mais elle n’est plus suffisante.
Car nous voyons maintenant apparaître une chaîne beaucoup plus complexe :
un signal ;
sa transmission ;
sa qualification ;
son interprétation ;
sa circulation entre services et responsables politiques ;
puis la décision — ou l’absence de décision.
La question n’est donc plus seulement de savoir si quelqu’un « savait »: elle est de déterminer ce que chacun savait au moment où il le savait, ce qu’il pouvait raisonnablement en comprendre et ce qu’il décida d’en faire.
Et une autre question s’impose désormais : les différents morceaux du renseignement ont-ils jamais été réunis sur la même table ? C’est peut-être là que se trouve une partie essentielle de l’histoire du 7-Octobre.
Nous continuerons à publier les pièces à mesure qu’elles apparaîtront. Sans transformer un témoignage en document. Sans transformer une corroboration en certitude. Sans effacer un démenti parce qu’il complique le récit. Et sans demander aux faits de confirmer une conclusion écrite d’avance.
Car notre objet n’est plus seulement de savoir qui savait quoi: il est désormais de reconstruire ce qui s’est réellement passé entre l’alerte et la catastrophe.
La Rédaction de HaBayta
Note méthodologique: cette enquête s’appuie sur une veille documentaire et une assistance à la recherche effectuées avec ChatGPT (OpenAI), notamment pour le repérage de nouvelles publications, le suivi chronologique des informations, leur confrontation et la recherche des sources disponibles.
Chaque élément retenu par HaBayta fait ensuite l’objet d’un examen éditorial : nature de la source, niveau de preuve, confirmations, contradictions et démentis. La sélection des informations, leur hiérarchisation, leur formulation et la décision de publication relèvent de la rédaction de HaBayta.
L’intelligence artificielle est ici un outil de recherche et de veille. Elle n’est ni une source, ni l’auteur de l’enquête.


