Depuis trois ans, Israël cherche à comprendre comment le 7-Octobre a été possible. Les enquêtes militaires ont établi l’ampleur d’un échec systémique. Une nouvelle enquête affirme désormais que Benjamin Netanyahou aurait personnellement reçu, une dizaine de jours avant le massacre, un avertissement du président émirati Mohammed ben Zayed concernant une opération majeure préparée par Yahya Sinwar. Le Premier ministre dément catégoriquement. D’autres alertes, elles, sont déjà documentées. HaBayta ouvre le dossier : qui savait quoi, quand — et qu’a fait chacun de ce qu’il savait ?
Il y a une question qui hante Israël depuis le 7 octobre 2023.
Comment cela a-t-il été possible ?
Pendant longtemps, cette question en contenait une autre : comment les services de renseignement, l’armée, le gouvernement d’un pays dont la sécurité constitue la raison d’État ont-ils pu ne pas voir venir une attaque d’une telle ampleur ?
Mais, à mesure que les enquêtes avancent, la question se déplace.
Non plus seulement : pourquoi ne savait-on pas ?
Mais : que savait-on ?
Et surtout : qui savait quoi, quand, et qu’a fait chacun de ce qu’il savait ?
C’est cette question que HaBayta ouvre aujourd’hui.
Non pour désigner à l’avance un coupable.
Mais parce que les éléments désormais disponibles rendent impossible de s’en tenir à l’idée d’une attaque surgie dans un désert informationnel.
Une attaque qui ne surgit pas de nulle part
Les enquêtes conduites par Tsahal après le massacre ont dressé un constat particulièrement sévère.
L’échec ne fut pas seulement celui d’un manque de renseignements. Des informations existaient. Des signaux existaient. Des anomalies avaient été détectées.
Mais ces éléments ne furent ni correctement assemblés, ni correctement interprétés, ni transformés en alerte opérationnelle à la hauteur de la menace.
L’armée israélienne a identifié plusieurs défaillances majeures : une conception stratégique erronée du Hamas ; des échecs dans le renseignement ; le mauvais traitement du plan d’attaque connu sous le nom de « Mur de Jéricho » ; des problèmes de culture organisationnelle ; une inadéquation entre la menace et le dispositif militaire ; enfin, les décisions prises — ou non prises — pendant la nuit du 6 au 7 octobre.
Le Shin Bet a lui aussi reconnu son échec.
Son enquête interne a conclu que l’organisation avait mal évalué les intentions du Hamas et n’avait pas suffisamment exploité certains signaux dont elle disposait.
Autrement dit : le 7-Octobre ne fut pas seulement un échec de collecte de l’information. Il fut aussi un échec de compréhension de l’information disponible.
Cette distinction est essentielle.
Les alertes avant l’attaque
Plusieurs avertissements avaient par ailleurs atteint le sommet politique israélien avant octobre 2023.
Au cours de l’été, les responsables de la sécurité avaient averti Benjamin Netanyahou que la crise intérieure israélienne et les divisions provoquées par la réforme judiciaire étaient perçues par les ennemis d’Israël comme un affaiblissement du pays.
Le directeur du Shin Bet, Ronen Bar, aurait notamment adressé au Premier ministre un avertissement stratégique sur le risque de guerre.
Le chef d’état-major Herzi Halevi avait également signalé les conséquences possibles de l’érosion de la cohésion et de la préparation militaire sur la dissuasion israélienne.
Mais une distinction doit ici être faite avec la plus grande rigueur.
Ces avertissements portaient sur la vulnérabilité stratégique d’Israël et le risque d’une confrontation.
Ils ne signifient pas que le Premier ministre avait été informé de la date, de l’heure ou du scénario exact de l’offensive du Hamas.
Confondre ces deux niveaux de connaissance reviendrait à écrire l’histoire à rebours.
L’affaire Mohammed ben Zayed
C’est ici qu’intervient la nouvelle enquête de Shlomi Eldar et Ruth Yuval.
Selon leurs informations, Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, aurait téléphoné à Benjamin Netanyahou environ dix jours avant le 7-Octobre.
Il l’aurait averti que Yahya Sinwar préparait une opération majeure susceptible de provoquer un bain de sang et de bouleverser la région.
Si cet avertissement est établi dans les termes rapportés, sa nature est différente des alertes stratégiques précédentes.
Il ne serait plus seulement question d’un Israël affaibli dont les ennemis pourraient profiter de la vulnérabilité.
Il serait question de Sinwar, du Hamas et d’une opération majeure en préparation.
Et une question devient alors incontournable :
qu’a fait Benjamin Netanyahou de cette information ?
Selon l’enquête, les principaux responsables de la sécurité israélienne n’auraient pas été informés de cette conversation.
Le bureau du Premier ministre oppose à ce récit un démenti catégorique. Il conteste l’existence même de l’appel dans la période indiquée et affirme que Netanyahou n’a reçu aucun avertissement de cette nature de la part de Mohammed ben Zayed.
Nous sommes donc devant une contradiction factuelle majeure.
L’appel a-t-il eu lieu ?
Que contenait-il exactement ?
Existe-t-il une trace de cette conversation ?
Qui en a eu connaissance ?
Ce qui renforce l’enquête — et ce qui reste à établir
Depuis la publication des premières révélations, un élément important est apparu.
Le Times of Israel affirme avoir obtenu, indépendamment de Haaretz, la confirmation d’une source émiratie connaissant la conversation, selon laquelle Mohammed ben Zayed avait effectivement averti Netanyahou.
Cette source demeure anonyme.
Il s’agit donc d’une corroboration journalistique significative, mais non encore d’une confirmation officielle des Émirats.
Abou Dhabi a depuis réagi officiellement.
Le ministère émirati des Affaires étrangères n’a ni confirmé ni démenti la conversation. Il a déclaré ne pas commenter les échanges entre dirigeants et rappelé que les organismes israéliens et émiratis disposaient de canaux directs et échangeaient, lorsque cela était nécessaire, des renseignements pertinents.
Ce non-démenti ne saurait être transformé en confirmation.
Autre élément : Shlomi Eldar affirme que l’enquête menée avec Ruth Yuval ne repose pas seulement sur plusieurs sources, mais également sur un enregistrement et des documents.
Ces pièces n’ont, à ce stade, pas été rendues publiques.
Elles ne peuvent donc pas encore être examinées ou authentifiées indépendamment.
Naftali Bennett, ancien Premier ministre et aujourd’hui adversaire politique de Netanyahou, affirme pour sa part savoir que l’information concernant l’avertissement émirati est vraie.
Mais il n’a pas rendu publique l’origine de cette certitude.
Son affirmation est politiquement importante.
Elle n’est pas, à elle seule, une preuve.
Quatre façons de « savoir »
C’est peut-être ici que commence véritablement le dossier.
Car demander simplement :
« Netanyahou savait-il ? »
est insuffisant.
Il existe plusieurs niveaux de connaissance.
Savoir qu’Israël est vulnérable.
Sur ce point, le sommet politique avait reçu des avertissements.
Savoir que le Hamas prépare quelque chose.
Les renseignements israéliens disposaient de plusieurs éléments concernant les intentions et les préparatifs du Hamas.
Savoir qu’une offensive majeure depuis Gaza est envisagée.
C’est précisément à ce niveau que l’avertissement attribué à Mohammed ben Zayed pourrait devenir déterminant s’il est établi.
Savoir qu’une offensive aura lieu le 7 octobre au matin, selon le scénario qui s’est effectivement produit.
À ce jour, les éléments publics disponibles ne permettent pas d’affirmer que Benjamin Netanyahou possédait cette connaissance précise avant le déclenchement de l’attaque.
Ces distinctions sont capitales.
Elles permettent d’éviter deux récits également simplificateurs :
« Netanyahou savait tout. »
Et :
« Personne ne pouvait savoir. »
Et Tsahal ? Et le Shin Bet ?
L’apparition de cette nouvelle question concernant le Premier ministre ne saurait effacer les responsabilités déjà établies au sein de l’appareil sécuritaire.
Tsahal a reconnu un échec historique.
Le Shin Bet a reconnu le sien.
Les renseignements militaires n’ont pas transformé les informations disponibles en une alerte correspondant à la menace réelle.
Le commandement Sud et la division de Gaza n’ont pas assuré la défense de la frontière.
Et pendant la nuit du 6 au 7 octobre, malgré plusieurs signes inhabituels, aucune modification du dispositif militaire n’a été décidée qui aurait permis de préparer les forces à l’offensive qui commençait quelques heures plus tard.
Il faut donc résister à une autre tentation : remplacer le récit d’un échec des services par celui d’une responsabilité exclusivement politique.
Les deux questions ne s’annulent pas.
Elles peuvent au contraire se superposer.
La bataille des récits
Depuis le massacre, une bataille politique accompagne la recherche des responsabilités.
Benjamin Netanyahou affirme que les responsables sécuritaires ne l’ont pas suffisamment alerté.
D’anciens responsables du renseignement et de l’armée rappellent, eux, les avertissements stratégiques adressés au gouvernement.
Bennett accuse désormais directement Netanyahou.
Les enquêtes militaires établissent leurs propres défaillances.
Et surgit aujourd’hui l’hypothèse d’un avertissement personnel venu d’un dirigeant arabe allié d’Israël.
Dans ce contexte, le rôle du journalisme ne peut être de choisir le récit qui correspond le mieux à ses préférences politiques.
Il consiste à reconstruire la circulation de l’information.
Qui possédait quelle information ?
À quelle date ?
Avec quel degré de fiabilité ?
À qui fut-elle transmise ?
Comment fut-elle interprétée ?
Et quelle décision en résulta ?
Ou n’en résulta pas.
Responsabilité n’est pas connaissance absolue
La responsabilité politique ne suppose pas nécessairement que le chef du gouvernement ait connu à l’avance le plan exact de l’ennemi.
La responsabilité opérationnelle n’est pas non plus celle du Premier ministre : ce n’est pas lui qui commande une division à la frontière ni qui interprète chaque renseignement tactique.
Mais la responsabilité politique comporte une autre question :
qu’avez-vous fait des informations qui vous sont parvenues et de l’autorité qui vous avait été confiée ?
La même question, adaptée à leurs fonctions, doit être posée aux responsables du Shin Bet, d’Aman, de Tsahal et aux différents échelons du commandement.
C’est pourquoi la recherche d’un responsable unique serait probablement la manière la plus sûre de ne pas comprendre le 7-Octobre.
HaBayta ouvre le dossier
Nous ne savons pas encore si l’avertissement attribué à Mohammed ben Zayed sera définitivement établi.
Nous ne savons pas encore ce que révéleront les documents et l’enregistrement dont Shlomi Eldar affirme disposer.
Nous ne savons pas encore si d’autres archives permettront de reconstruire entièrement les dernières semaines — puis les dernières heures — précédant le massacre.
Mais suffisamment d’éléments existent désormais pour poser la question autrement.
Le 7-Octobre ne peut plus seulement être raconté comme l’histoire d’un pays qui n’avait rien vu venir.
Il faut désormais reconstruire ce qui fut vu, ce qui fut entendu, ce qui fut compris — et ce qui ne le fut pas.
HaBayta ouvre aujourd’hui ce dossier et le tiendra à jour.
Non pour distribuer avant l’enquête les certificats de culpabilité ou d’innocence.
Mais pour reconstruire une question dont Israël ne pourra pas faire l’économie :
Qui savait quoi ?
Quand l’a-t-il su ?
À qui l’a-t-il transmis ?
Et qu’a-t-il fait de ce qu’il savait ?


