Les alertes se précisent. Les témoignages se recoupent. Et, désormais, des documents contemporains permettent d’observer ce que le sommet politique et sécuritaire israélien décide dans les dix jours précédant le 7-Octobre. Ils ne permettent toujours pas de savoir quelles alertes précises se trouvaient sur la table des décideurs. Mais notre enquête franchit une étape : après avoir suivi le renseignement, il faut maintenant regarder la décision.
Au commencement de cette enquête, nous demandions : Qui savait quoi ?
Puis la question s’est déplacée. Qui avait reçu quoi ? Qui avait transmis quoi ? Comment les renseignements avaient-ils été interprétés ? Les différents signaux avaient-ils été rapprochés ?
Aujourd’hui, une étape supplémentaire devient possible. Nous disposons désormais de documents contemporains relatifs aux consultations sécuritaires des 27 septembre et 1er octobre 2023.
Ils ne nous disent pas tout. Mais ils permettent enfin d’observer non plus seulement ce qui circulait autour du pouvoir, mais ce qui se décidait en son sein.
Et la distinction est capitale.
1. Ce que nous savons désormais du signal initial
Le premier maillon de notre enquête s’est considérablement consolidé. Sufian Abu Zaida, ancien ministre de l’Autorité palestinienne et intermédiaire dans un canal discret entre Israël et le Hamas, a désormais livré publiquement son récit.
Le 14 septembre 2023, selon son témoignage, Yahya Sinwar lui dicte un message destiné à Israël : avant la fin du mois, le Hamas mettra sur la table des « cartes » qui provoqueront un « tremblement de terre » dans les négociations ; Israël doit se préparer à la question de la libération des prisonniers.
Abu Zaida affirme avoir demandé explicitement à Sinwar s’il voulait que ces paroles soient transmises aux Israéliens. Sinwar lui aurait répondu que c’était précisément pour cela qu’il les lui dictait.
Abu Zaida a depuis montré le feuillet manuscrit sur lequel il affirme avoir consigné ces mots. Son authenticité matérielle n’a pas fait l’objet d’une expertise publique indépendante ; son contenu correspond cependant au renseignement dont la teneur avait été rapportée avant que ce document soit rendu public.
Nous ne sommes donc plus seulement devant une source anonyme. Un homme affirme avoir reçu le message de Sinwar, l’avoir écrit et l’avoir transmis.
2. Israël reçoit le message
Le canal utilisé par Abu Zaida n’était pas périphérique. Il affirme avoir auparavant rencontré Ronen Bar, alors directeur du Shin Bet, dans le cadre des négociations indirectes avec le Hamas.
Après le message du 14 septembre, Abu Zaida dit l’avoir transmis en arabe et en hébreu afin d’éviter toute ambiguïté de traduction. Selon son témoignage, ses interlocuteurs israéliens le rappellent moins d’une demi-heure plus tard pour vérifier les termes employés.
Puis il est convoqué en urgence le lendemain matin à Ashkelon. Il affirme y avoir été interrogé longuement sur le sens du « tremblement de terre », sur les « cartes » évoquées par Sinwar et sur l’état d’esprit de celui-ci.
Nous devons maintenir la distinction entre le témoignage d’Abu Zaida et une pièce administrative israélienne établissant la liste des personnes présentes.
Mais une chose apparaît désormais beaucoup plus solidement : le signal n’a pas simplement été reçu. Il a inquiété et provoqué une réaction.
3. Le signal est interprété
Et pourtant, il n’est pas compris comme annonçant une invasion de grande ampleur. C’est ici que le dossier devient particulièrement instructif.
Au même moment, le renseignement israélien suit notamment les négociations concernant Elizabeth Tsurkov, l’universitaire israélo-russe alors détenue en Irak. Selon Channel 12, l’hypothèse d’une intervention du Hamas dans ce dossier conduit les participants à une évaluation du Shin Bet à rattacher le « tremblement de terre » de Sinwar à la question des prisonniers.
Cette lecture paraît alors cohérente. Selon les participants cités par la chaîne, aucune hypothèse d’offensive massive contre Israël n’est proposée.
Ce point doit rester central dans notre enquête : recevoir une information ne signifie pas en comprendre la signification réelle. Et connaître aujourd’hui le 7-Octobre ne nous autorise pas à transformer rétrospectivement chaque signal en avertissement évident.
4. Le 21 septembre : le Mossad n’est pas aussi rassurant qu’on le dira ensuite
Une note spéciale du renseignement du Mossad datée du 21 septembre 2023 estime encore que le Hamas cherche à éviter d’être entraîné dans une confrontation militaire. Mais le document ajoute une réserve importante : le Hamas n’en est pas pour autant dissuadé s’il estime devoir entrer dans un affrontement.
Le Mossad observe également que le Hamas organise la pression à la frontière et avertit que de nouvelles concessions, si elles donnent l’impression qu’Israël redoute l’escalade, risquent de convaincre l’organisation que cette stratégie fonctionne. Il recommande donc de ne pas consentir de nouvelles contreparties avant l’arrêt des violences.
Ce document n’annonce pas le 7-Octobre. Le Mossad partage encore largement l’erreur générale d’appréciation sur les intentions du Hamas. Mais il interdit de résumer la situation par une formule trop simple : « tous les services considéraient le Hamas comme dissuadé ».
5. 26 septembre : l’alerte égyptienne
Une autre pièce est apparue. Selon une enquête de Vivian Salama publiée par The Atlantic, Abbas Kamel, alors chef des renseignements égyptiens, se rend en Israël le 26 septembre 2023. Le déplacement est matériellement étayé : un appareil lié aux renseignements égyptiens atterrit à Ben-Gourion et y demeure environ 67 minutes.
Selon des responsables israéliens, égyptiens, arabes, américains et européens interrogés par le magazine, Kamel vient avertir que le Hamas paraît se mobiliser en vue d’une attaque importante et que le temps disponible pour éviter une explosion se réduit.
Mais l’alerte ne comporte ni date précise, ni cible, ni description du mode opératoire qui sera celui du 7-Octobre. Et surtout, nous ne savons toujours pas publiquement qui Kamel rencontre pendant ces 67 minutes. Le bureau de Netanyahu nie que le Premier ministre ait rencontré Kamel ou reçu de lui un avertissement. Tzachi Hanegbi a également contesté le récit.
Nous devons donc nous arrêter exactement là où les preuves s’arrêtent : la visite et l’alerte sont fortement documentées ; leur transmission personnelle à Netanyahu ne l’est pas.
6. 27 septembre : une première décision documentée
Le lendemain de cette visite intervient une consultation sécuritaire présidée par Benjamin Netanyahu. Participent notamment Yoav Gallant, Herzi Halevi, Ronen Bar et David Barnea. Les documents désormais publiés indiquent que Netanyahu fixe comme ligne de contenir et réduire l’escalade, tout en employant la force de manière réfléchie et contrôlée. Pour Gaza, les mesures civiles et économiques — notamment les permis de travail — doivent continuer à être utilisées comme levier sur le comportement du Hamas.
Le document prévoit parallèlement de se préparer à d’éventuels embrasements et de poursuivre l’évaluation sécuritaire.
C’est ici qu’une frontière méthodologique devient indispensable. La chronologie est saisissante : 26 septembre : Kamel vient en Israël avec, selon plusieurs sources, une alerte concernant le Hamas. 27 septembre : Netanyahu préside une consultation et choisit une ligne visant à contenir l’escalade.
Mais nous n’avons toujours pas le maillon qui permettrait d’écrire : « averti la veille par l’Égypte, Netanyahu décide malgré cela de poursuivre cette politique ».
Nous ne savons pas si le renseignement de Kamel lui avait été communiqué. La succession temporelle est établie. Le lien causal ne l’est pas.
7. L’alerte émiratie
Une autre chaîne apparaît parallèlement. Plusieurs enquêtes rapportent que les renseignements émiratis avaient également transmis au Shin Bet une information selon laquelle le Hamas pourrait mener une action violente avant la fin septembre.
L’existence d’un signal émirati adressé à Israël est aujourd’hui beaucoup mieux étayée qu’au début de notre enquête.
Mais une autre question demeure : Mohammed ben Zayed a-t-il personnellement appelé Benjamin Netanyahu ? L’enquête de Shlomi Eldar et Ruth Yuval l’affirme. D’autres enquêtes journalistiques ont depuis apporté des corroborations. Le New York Times a notamment recueilli deux témoignages supplémentaires : l’une de ses sources affirme avoir parlé directement avec Mohammed ben Zayed ; l’autre dit avoir été informée par une personne ayant participé à la conversation alléguée. Le journal rapporte également que MBZ aurait ultérieurement évoqué cette conversation auprès de William Burns, alors directeur de la CIA.
Netanyahu, lui, nie catégoriquement avoir reçu cet appel ou cet avertissement.
Une source officielle émiratie a également affirmé que les informations de sécurité de cette nature passent normalement par les organismes compétents et non directement entre chefs d’État.
Nous avons donc un faisceau de corroborations journalistiques devenu important. Mais nous n’avons toujours ni relevé d’appel rendu public, ni enregistrement, ni compte rendu contemporain de cette conversation.
L’appel est fortement corroboré. Il n’est toujours pas matériellement établi par une pièce primaire publique.
8. 1er octobre : la décision devient observable
Six jours avant le massacre, Netanyahu réunit à nouveau les principaux responsables de la sécurité. Cette fois, nous disposons d’un compte rendu désormais publié. Et le document est particulièrement intéressant parce qu’il ne correspond parfaitement à aucun des deux récits politiques simplifiés qui se sont affrontés depuis le 7-Octobre.
Pour Gaza, trois orientations apparaissent simultanément :
augmenter l’utilisation des avantages humanitaires comme levier ;
promouvoir l’arrangement civil avec le Hamas ;
promouvoir la préparation opérationnelle aux éliminations recommandées de dirigeants du Hamas.
Autrement dit, la ligne n’est ni simplement : « apaiser le Hamas » ni simplement : « frapper le Hamas ».
Elle fonctionne sur deux voies parallèles : maintenir l’arrangement civil et les leviers économiques tout en préparant des actions offensives ciblées.
Cette nuance est essentielle. Elle empêche d’écrire que les responsables sécuritaires s’opposaient systématiquement aux éliminations de dirigeants du Hamas : le document indique que de telles éliminations avaient bien été recommandées. Mais il ne permet pas davantage d’écrire que les chefs sécuritaires demandaient une frappe préventive immédiate le 1er octobre et que Netanyahu l’aurait refusée.
Le document parle de préparation opérationnelle. Nous devons nous en tenir à cela.
9. Et l’avertissement émirati dans cette réunion ?
C’est ici que réapparaît notre fameux trou documentaire. Le New York Times, qui dit avoir consulté les minutes de la réunion du 1er octobre, rapporte que l’avertissement attribué à Mohammed ben Zayed n’y apparaît pas. Cinq anciens hauts responsables israéliens ont également déclaré au journal qu’ils n’en avaient trouvé aucune trace dans les investigations internes auxquelles ils avaient eu accès.
Cette absence ne prouve pas que Netanyahu n’a jamais reçu l’avertissement. Elle ne prouve pas non plus qu’il l’a reçu et choisi de le dissimuler.
Elle établit seulement ceci : dans les documents et investigations examinés par ces responsables, l’avertissement n’apparaît pas dans la chaîne institutionnelle conduisant à la consultation du 1er octobre.
Si l’appel MBZ–Netanyahu est un jour établi par une pièce primaire, cette absence deviendra une question considérable : pourquoi cette information n’apparaît-elle pas dans une consultation sécuritaire tenue six jours avant le massacre ?
10. Et l’alerte égyptienne ?
Nous rencontrons exactement le même problème. Nous savons désormais qu’une mission égyptienne exceptionnelle a eu lieu le 26 septembre. Nous savons ce qui est décidé le lendemain. Nous savons ce qui est décidé à nouveau le 1er octobre. Mais nous ne savons pas qui a reçu l’avertissement de Kamel, à qui il l’a transmis et s’il figurait dans les informations présentées aux décideurs lors de ces consultations.
C’est désormais une pièce manquante parfaitement identifiable.
11. Le 5 octobre
Selon The Atlantic, les avertissements égyptiens ne se seraient pas arrêtés au 26 septembre. Des messages auraient continué à être adressés à Israël et, le 5 octobre, un nouvel avertissement aurait signalé avec une urgence accrue la possibilité d’une attaque.
Là encore : pas de date exacte de l’opération, pas de cible, pas de plan opérationnel correspondant à celui du 7-Octobre. Et, là encore, la question décisive reste celle de la circulation : qui reçoit ? qui transmet ? jusqu’où l’information remonte-t-elle ?
12. Ce que les documents changent
Nous ne sommes plus exactement au même endroit qu’au début de cette enquête. Nous avons commencé avec des témoignages, des sources anonymes et des récits concurrents. Nous disposons maintenant également de documents contemporains permettant d’observer certaines décisions. Et ils racontent quelque chose de plus complexe que les récits rétrospectifs.
Israël ne semble pas avoir choisi simplement entre la guerre et l’apaisement. Le pouvoir politique et l’appareil sécuritaire continuent de raisonner dans un cadre où le Hamas peut être contenu, influencé par des leviers économiques et civils, mais également frappé lorsque cela paraît nécessaire.
Le problème est que le scénario qu’ils préparent n’est pas celui qui se produira le 7-Octobre.
13. Ce que nous ne pouvons toujours pas écrire
Nous ne pouvons pas écrire : « Netanyahu savait que le Hamas allait envahir Israël le 7 octobre. » Aucune pièce publique ne le démontre.
Nous ne pouvons pas davantage écrire : « aucune alerte sérieuse n’avait été reçue ». Les éléments accumulés rendent cette formulation de moins en moins soutenable.
Nous pouvons en revanche établir qu’un ensemble de signaux inquiétants circulaient en septembre 2023, qu’ils provenaient de sources différentes et qu’ils furent interprétés dans le cadre intellectuel et stratégique du moment.
Nous pouvons également observer les décisions prises au sommet de l’État dans les jours qui suivent.
Ce que nous ne pouvons toujours pas reconstituer entièrement, c’est le passage entre les deux.
14. Du renseignement à la décision
Voilà pourquoi la question de cette cinquième étape n’est plus seulement : Qui savait quoi ?
Elle devient : quelles informations se trouvaient réellement sur la table au moment où les décisions furent prises ?
Nous connaissons de mieux en mieux les signaux. Nous connaissons désormais certaines décisions. Entre les deux demeure une zone encore obscure : la circulation exacte de l’information.
C’est là que notre enquête doit maintenant porter. Non pour démontrer qu’un responsable savait nécessairement ce que nous savons aujourd’hui. Non pour innocenter quiconque en supposant que les informations ne lui sont jamais parvenues. Mais pour reconstruire, document après document :
qui reçut quoi ;
qui le transmit ;
à quel niveau ;
avec quelle qualification ;
et quelle décision en résulta.
Le 7-Octobre ne se laissera probablement pas expliquer par une phrase. Mais le cercle se resserre. Et, désormais, nous savons beaucoup plus précisément quelle pièce manque.
La Rédaction de HaBayta
Note de méthode
Cette enquête s’appuie sur une veille documentaire et une assistance à la recherche effectuées avec ChatGPT (OpenAI), notamment pour le repérage de nouvelles publications, le suivi chronologique des informations, leur confrontation et la recherche des sources disponibles.
Chaque élément retenu par HaBayta fait ensuite l’objet d’un examen éditorial : nature de la source, niveau de preuve, confirmations, contradictions et démentis. La sélection des informations, leur hiérarchisation, leur formulation et la décision de publication relèvent de la rédaction de HaBayta.
L’intelligence artificielle est ici un outil de recherche et de veille. Elle n’est ni une source, ni l’auteur de l’enquête.
Pour les sources essentielles de ce V : The Atlantic — enquête sur l’avertissement égyptien · Ynet — documents des consultations des 27 septembre et 1er octobre · Haaretz — corroboration du New York Times concernant l’avertissement émirati · Times of Israel — compte rendu des minutes du 1er octobre.


