À la Mostra de Venise, NAZA fait entendre vingt-quatre militaires et membres du renseignement israélien, tous anonymes, qui portent contre Tsahal des accusations d’une gravité extrême. Ces paroles doivent être entendues, examinées, confrontées. Mais un témoignage, même multiplié par vingt-quatre, n’est pas encore une preuve. Or le film, sa présentation officielle et une partie de sa réception franchissent précisément cette frontière : la conclusion est annoncée avant que le spectateur puisse connaître la chaîne de vérification qui permettrait de l’établir.
Il faut commencer par tout entendre. Tout. Parce que les accusations portées par NAZA sont trop graves pour être balayées d’un revers de main.
Présenté le 10 septembre à la Mostra de Venise, le documentaire de 80 minutes est réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, deux des quatre cinéastes de No Other Land, Oscar du meilleur documentaire en 2025. Produit par The Guardian et JW Films, avec notamment Jonathan Glazer comme producteur exécutif, il est le seul documentaire en compétition cette année pour le Lion d’or.
Pendant trois ans, ses réalisateurs ont recueilli les témoignages de 24 militaires, techniciens et membres du renseignement israélien ayant, disent-ils, participé aux mécanismes de surveillance, de ciblage ou de frappes à Gaza. Les entretiens ont été filmés de nuit sur les toits de Tel-Aviv. Tous les témoins sont anonymes. Leurs visages sont dissimulés, leurs voix et leur apparence numériquement modifiées.
Et ce qu’ils racontent est effroyable.
Ce que racontent les 24 témoins
Ils décrivent des systèmes assistés par intelligence artificielle permettant d’identifier en masse des membres présumés du Hamas à partir de données téléphoniques. Ils parlent de téléphones piratés, de conversations interceptées jusque dans les familles, de personnes frappées dans leur maison, parfois la nuit, alors que la présence de proches était connue.
L’un des récits rapportés évoque même l’expression « Daddy’s home » — « Papa est à la maison » — captée sur le téléphone d’un enfant et utilisée pour déterminer qu’une cible supposée venait de rentrer chez elle. Reuters rapporte également le témoignage concernant des zones militaires interdites dont la localisation n’aurait pas été communiquée aux civils : ceux-ci, selon un officier cité, auraient dû les « apprendre avec leur sang ».
Le film évoque aussi des taux d’erreur admis dans certains systèmes de ciblage, des seuils de victimes civiles anticipées avant certaines frappes, la destruction de quartiers encore habités, des tirs sur des civils ayant franchi des limites qu’ils ne pouvaient connaître, ainsi qu’une unité de renseignement décrite par certains témoins comme directement liée au bureau du Premier ministre.
Ce sont des accusations considérables: si elles sont établies, elles exigent des enquêtes, des responsabilités, éventuellement des poursuites.
C’est précisément parce qu’elles sont considérables que les règles de la preuve devraient devenir plus exigeantes, et non moins.
Le mot qui manque : « ils affirment »
Voilà où commence le problème. La présentation officielle de NAZA par la Mostra ne dit pas que le film examine des témoignages alléguant l’existence d’un système. Elle annonce que le documentaire « révèle en détail » les mécanismes du massacre calculé de civils palestiniens par Israël.
Ainsi, la conclusion est déjà là: avant le film. Avant le débat. Avant toute contradiction.
La page officielle de la Biennale présente ainsi comme objet établi ce qui devrait précisément constituer l’objet de l’enquête, et Yuval Abraham et Rachel Szor vont plus loin encore dans le texte qu’ils ont eux-mêmes publié dans +972 Magazine le jour de la première: le sous-titre annonce que leur film démontre que le massacre de civils palestiniens fut « calculated and intentional », calculé et intentionnel, à travers les témoignages de ceux qui en furent, selon eux, les acteurs.
Ce n’est donc plus : voici vingt-quatre témoignages extrêmement graves que nous avons recueillis et confrontés.
C’est : voici ce qui s’est passé.
Entre les deux phrases tient pourtant tout le métier de journaliste.
Un témoignage est une source. Il n’est pas encore une preuve.
Il faut être extrêmement clair: l’anonymat d’une source ne discrédite pas son témoignage. Le journalisme d’investigation ne pourrait souvent pas exister sans sources protégées. Des militaires, des agents de renseignement, des fonctionnaires exposés à des sanctions ou à des poursuites doivent pouvoir parler sans voir leur identité révélée.
Le problème n’est donc pas que ces vingt-quatre personnes soient anonymes. Le problème commence lorsque l’anonymat empêche le public d’évaluer ce qui transforme leur parole en fait établi.
Qui sont-ils exactement ? Quels postes occupaient-ils ? À quelles dates ? Dans quelles unités ? À quelles opérations ont-ils personnellement participé ? Que savent-ils de première main et que rapportent-ils de ce qu’ils ont entendu ? Leurs témoignages se recoupent-ils réellement sur les mêmes faits ? Combien décrivent une politique générale et combien un épisode particulier ? Existe-t-il des ordres écrits ? Des journaux opérationnels ? Des directives militaires ? Des données informatiques ? Des documents internes ? Des enregistrements ? Des échanges hiérarchiques ? Quels témoignages ont été écartés ? Y en eut-il qui contredisaient la thèse du film ?
Et surtout : qu’est-ce qui, indépendamment de la parole des témoins, vient corroborer chacune des accusations ?
Voilà les questions qui permettent de passer du témoignage à la preuve. Elles ne sont pas accessoires: elles constituent l’enquête.
Vingt-quatre témoignages ne valent pas automatiquement vingt-quatre confirmations
Le nombre impressionne : vingt-quatre, mais le nombre, à lui seul, ne règle rien. Vingt-quatre personnes peuvent apporter vingt-quatre confirmations indépendantes. Elles peuvent aussi avoir travaillé dans les mêmes structures, avoir eu accès aux mêmes informations, rapporter la même chaîne de transmission ou interpréter rétrospectivement des pratiques qu’elles connaissent partiellement.
Pour savoir ce que vaut réellement la convergence, il faudrait connaître — au moins méthodologiquement — l’indépendance des sources les unes par rapport aux autres. Cela ne nécessite nullement de livrer leurs noms. Cela nécessite d’expliquer la méthode. C’est exactement ce que ferait une enquête judiciaire : établir ce que chaque témoin a vu, ce qu’il sait directement, ce qui lui a été rapporté, confronter les récits aux pièces matérielles et rechercher les contradictions autant que les concordances.
Autrement, le risque est immense : la répétition devient corroboration, puis la corroboration supposée devient preuve, puis la preuve supposée devient verdict.
Le Guardian est ici à la fois enquêteur, producteur et média
Une autre singularité mérite d’être regardée en face: NAZA est produit par The Guardian. Or The Guardian est également l’un des médias ayant publié, depuis 2023, plusieurs des enquêtes sur lesquelles le documentaire s’appuie. Le journal publie aujourd’hui les révélations du film qu’il a lui-même produit. Cela n’invalide évidemment pas son travail. Mais cette situation devrait commander une exigence supplémentaire de transparence sur la méthode de vérification.
Le responsable des investigations du Guardian, Paul Lewis, également producteur exécutif du documentaire, affirme que NAZA constitue l’aboutissement de plusieurs années de travail destiné à « uncover and verify » — découvrir et vérifier — les systèmes utilisés par le renseignement militaire israélien. Le documentaire s’appuie en outre sur des enquêtes précédemment conduites avec +972 Magazine et Local Call.
Très bien. Mais comment cette vérification a-t-elle été effectuée ? C’est précisément ce que le public doit pouvoir savoir suffisamment pour apprécier la valeur probante des conclusions.
Protéger les sources n’interdit pas de décrire un protocole de corroboration. Au contraire! C’est alors que la confiance devient autre chose qu’un acte de foi.
Même le critique du Guardian soulève le problème
Il est d’ailleurs remarquable que la réserve la plus nette soit venue du propre critique cinéma du Guardian, Peter Bradshaw. Tout en jugeant le documentaire profondément inquiétant, il relève lui-même que l’anonymat de l’ensemble des témoins réduit nécessairement la force de leur témoignage. Il ne dit pas que ces hommes mentent. Nous ne le disons pas davantage. Il constate simplement ce qu’exige toute méthode sérieuse : l’impossibilité d’identifier celui qui parle limite la capacité du spectateur à apprécier la portée de ce qu’il dit.
Voilà précisément le sujet: il ne s’agit pas de choisir entre : « Je crois les soldats » et « Je crois Tsahal ».
Il s’agit de demander : Comment le savez-vous ?
Et Tsahal ?
Au moment où Reuters publiait son compte rendu, le 10 septembre, l’armée israélienne n’avait pas répondu à sa demande de commentaire sur le documentaire. Reuters rappelait cependant la position constante d’Israël : Tsahal affirme prendre d’importantes précautions pour réduire les pertes civiles et accuse le Hamas d’opérer au cœur des zones civiles et de les utiliser comme boucliers humains — ce que le Hamas conteste.
Cette réponse devra naturellement être recherchée, et elle devra, elle aussi, être soumise à la preuve.
Il ne s’agit pas davantage de considérer la parole de Tsahal comme vraie par nature: une armée partie à un conflit est partie prenante. Ses communiqués doivent être vérifiés exactement comme doivent l’être les accusations portées contre elle.
C’est cela, le journalisme. Pas le choix préalable du camp auquel sera accordée la présomption de vérité.
Une thèse annoncée avant la démonstration
Il existe enfin un point impossible à éluder: les auteurs de NAZA revendiquent eux-mêmes leur intention. Ils expliquent ne pas avoir voulu documenter des crimes isolés commis par quelques soldats déviants, mais mettre en cause les ordres, les politiques, les pratiques admises, le langage et la logique du système militaire israélien.
C’est une thèse légitime à investiguer, mais c’est une thèse. Or la communication entourant le film tend à la présenter comme la conclusion définitive de l’investigation.
La différence est fondamentale: lorsqu’on commence une enquête en demandant : Existe-t-il un système ayant conduit à la mort délibérée de civils ? on enquête.
Lorsqu’on annonce : Nous allons révéler le système du massacre calculé et intentionnel de civils avant même que le public n’ait vu les éléments, on ne se situe plus exactement au même endroit. On démontre une thèse préalablement formulée. Cela ne signifie pas qu’elle soit fausse. Cela signifie qu’elle doit être soumise à une exigence de preuve d’autant plus grande.
Vingt-cinq minutes d’ovation ne constituent pas une expertise
À Venise, NAZA a reçu près de vingt-cinq minutes de standing ovation, tandis que des drapeaux palestiniens apparaissaient dans la salle. Reuters rapporte également cette réception exceptionnelle.
Libre à chacun d’applaudir un film. Mais une ovation n’est pas une vérification, un festival n’est pas un tribunal, l’émotion n’est pas une expertise balistique, l’indignation n’est pas une pièce à conviction, et vingt-cinq minutes d’applaudissements n’ajoutent pas une seule preuve matérielle aux vingt-quatre témoignages.
C’est peut-être là que quelque chose devient vertigineux, parce que l’on assiste en temps réel à la fabrication d’un statut de vérité : des témoignages anonymes deviennent un documentaire, le documentaire devient un événement, l’événement devient une révélation, la révélation est applaudie comme un verdict, et le verdict précède bientôt les questions.
Écouter. Vérifier. Puis conclure.
Rien de ce qui précède ne permet de dire que les vingt-quatre témoins de NAZA mentent. Certains disent avoir participé eux-mêmes aux opérations qu’ils décrivent. Leurs récits peuvent se révéler exacts jusque dans leurs détails les plus accablants. Et si c’est le cas, Israël devra les regarder en face. HaBayta également.
Mais c’est justement parce qu’un crime de guerre, une politique de ciblage délibéré de civils ou un système organisé de destruction sont des accusations d’une gravité presque maximale que la preuve ne peut devenir facultative.
Le travail journalistique ne consiste ni à protéger Israël contre les faits ni à condamner Israël avant eux: il consiste à établir, à distinguer, à confronter, à documenter, à écrire « selon un témoin » lorsqu’il s’agit d’un témoin, à écrire « selon plusieurs sources indépendantes » lorsqu’on a établi leur indépendance, à écrire « les documents montrent » lorsqu’on possède les documents.
Et seulement ensuite à écrire : voilà ce qui s’est passé.
Cette frontière peut sembler étroite. Elle est immense: elle sépare précisément le témoignage de la preuve, l’enquête du réquisitoire, et le journalisme du verdict.
Sarah Cattan



