En 2002, Sébastien Xhayet avait vingt-cinq ans lorsque Xavier Magnée lui remit le prix Jules Lejeune. Ce soir-là, à table, le grand pénaliste et ancien bâtonnier de Bruxelles lui adressa quelques mots qu’il n’oublierait jamais : « Tu es ton propre ancêtre. » Près d’un quart de siècle plus tard, à l’heure de la disparition du bâtonnier, il se souvient de l’homme, de l’orateur et de cette phrase déposée un soir dans la mémoire d’un jeune avocat.
𝘼 𝙓𝙖𝙫𝙞𝙚𝙧 𝙈𝙖𝙜𝙣𝙚́𝙚
Il est des avocats dont on se souvient pour leurs procès. D’autres pour leur éloquence. Quelques-uns pour l’autorité qu’ils ont exercée, les fonctions qu’ils ont occupées, les causes qu’ils ont défendues ou les traces qu’ils ont laissées dans l’histoire d’un barreau.
Et puis il en est de plus rares qui finissent par appartenir au décor même de notre vie professionnelle. On les croit presque immuables parce qu’ils étaient déjà là lorsque nous arrivions, jeunes avocats encore intimidés par les ors un peu fanés du Palais, les traditions mystérieuses de la profession et ces grands noms que l’on prononçait avec respect. Ils deviennent, sans que l’on s’en aperçoive, des points fixes dans le paysage.
Le bâtonnier Xavier Magnée était de ceux-là.
Ténor du barreau de Bruxelles, pénaliste d’une génération où la plaidoirie était encore tout à la fois un art, une discipline et une certaine idée de l’honneur, ancien bâtonnier — mais le mot « ancien » convient décidément bien mal à un titre que le barreau, avec cette jolie fidélité aux usages qui lui reste, continue de reconnaître à ceux qui l’ont porté — Xavier Magnée appartenait à cette race d’avocats chez qui l’autorité n’avait nul besoin de hausser la voix.
Je l’avais rencontré pour la première fois en 2002.
J’avais vingt-cinq ans.
Cette année-là, le jury du concours des prix Lejeune et Janson me fit l’immense bonheur de me décerner le prix Jules Lejeune, premier prix d’éloquence de ce concours de plaidoiries qui, depuis 1926, voit défiler des générations de jeunes avocats bruxellois venus y éprouver leurs premiers rêves de prétoire.
Xavier Magnée présidait le jury.
Il y a quelque chose d’étrange, lorsque l’on débute, à recevoir un prix des mains de ceux qui appartiennent déjà à l’histoire de la profession. À cet âge-là, on a beaucoup d’enthousiasme, quelques certitudes que le temps se chargera heureusement de corriger, et cette impression délicieuse que tout commence.
Après la fin du concours, nous étions allés dîner, lauréats, candidats et confrères.
Parce que j’avais remporté le prix, j’eus ce soir-là le privilège de prendre place à la table d’honneur, aux côtés de Xavier Magnée.
Je me souviens qu’au cours du repas, il s’était intéressé à moi avec cette attention véritable qui est peut-être l’une des formes les plus élégantes de la courtoisie. Il m’interrogea sur mes études, ma famille, mes débuts au barreau, mes projets. Il voulait savoir d’où je venais avant de savoir où j’espérais aller.
Puis il me demanda si d’autres avocats m’avaient précédé dans ma famille.
Je lui répondis que non. Aucun avocat. Aucun magistrat. Aucun juriste issu du monde judiciaire. Rien qui ressemblât à une dynastie du Palais.
Il eut alors cette formule :
« 𝙈𝙖𝙞𝙨 𝙘’𝙚𝙨𝙩 𝙩𝙧𝙚̀𝙨 𝙗𝙞𝙚𝙣 𝙖𝙞𝙣𝙨𝙞 : 𝙩𝙪 𝙚𝙨 𝙩𝙤𝙣 𝙥𝙧𝙤𝙥𝙧𝙚 𝙖𝙣𝙘𝙚̂𝙩𝙧𝙚. »
Il y a des phrases que l’on entend et que l’on oublie.
Et puis il y a celles qui, pour une raison mystérieuse, vous accompagnent.
Celle-là ne m’a jamais quitté.
Peut-être parce qu’elle était drôle. Peut-être parce qu’elle était généreuse. Peut-être surtout parce qu’en quelques mots, avec cet art de la formule qui semblait chez lui tenir moins de l’effort que de la respiration, Xavier Magnée venait de dire à un jeune avocat quelque chose d’infiniment précieux : que l’absence d’héritage n’interdit aucune histoire ; que les lignées commencent quelque part ; et qu’il nous appartient parfois de devenir nous-mêmes le premier chapitre de ce que nous aurions aimé recevoir.
Les années ont passé.
Et presque chaque année, il y eut ensuite ce rendez-vous devenu pour moi une sorte de rituel : le banquet annuel de l’association qu’il présida durant tant d’années et où il savait accueillir chacun avec cette classe devenue aujourd’hui si rare parce qu’elle ne s’enseignait nulle part.
Elle tenait à une façon de parler, de regarder, de recevoir ; à une politesse qui n’était jamais mondaine parce qu’elle procédait d’une véritable attention aux autres.
Et puis il y avait les mots.
Combien de fois, au cours de ces banquets, nous a-t-il offert ces joutes oratoires dont il avait fait presque un art familier ? Je serais bien incapable de les compter.
Il se levait, parlait, répondait, improvisait.
Et tout semblait facile.
C’est peut-être là le privilège des très grands orateurs : ils parviennent à faire oublier le travail, la technique, l’intelligence et l’expérience qu’exige cette apparente légèreté. Ceux qui se sont un jour essayés à l’exercice savent pourtant combien il est difficile de captiver une salle, de la tenir, de la surprendre, de provoquer son rire et, surtout, de la conquérir sans jamais donner l’impression de vouloir le faire.
Chez lui, le trait semblait venir tout seul. La formule tombait juste. La répartie arrivait au moment précis où elle devait arriver. On riait, on applaudissait, et l’on aurait presque pu croire que l’éloquence était chose aisée.
Elle ne l’est jamais.
C’était lui qui la faisait paraître telle.
Je l’ai ainsi retrouvé année après année.
Nous vieillissions, évidemment — lui avec l’élégance de ceux dont on finit par croire qu’ils ont conclu avec le temps quelque arrangement secret ; moi en cessant progressivement d’être ce jeune avocat de vingt-cinq ans auquel il avait adressé cette phrase.
Et voici qu’aujourd’hui le temps, qui finit toujours par dénoncer les arrangements qu’on croyait avoir passés avec lui, nous apprend son départ.
Il laisse derrière lui ses procès, ses combats, ses écrits, son bâtonnat, ses plaidoiries, ses traits d’esprit et les générations d’avocats qu’il aura croisées, encouragées ou impressionnées.
D’autres diront mieux que moi tout ce que Xavier Magnée fut pour le barreau de Bruxelles et pour la justice.
Je garderai pour ma part quelque chose de beaucoup plus modeste et peut-être, précisément pour cette raison, de beaucoup plus précieux : le souvenir d’un homme considérable qui, un soir de 2002, après avoir présidé le jury qui venait de distinguer un jeune confrère, avait pris le temps, à table, de s’intéresser à lui.
Et une phrase.
« 𝙏𝙪 𝙚𝙨 𝙩𝙤𝙣 𝙥𝙧𝙤𝙥𝙧𝙚 𝙖𝙣𝙘𝙚̂𝙩𝙧𝙚. »
Cher Bâtonnier, vous ignoriez sans doute que ces quelques mots traverseraient avec moi près d’un quart de siècle.
C’est aussi cela, laisser une trace : déposer un jour, presque sans y penser, quelques mots dans la mémoire de quelqu’un, et découvrir — mais trop tard pour qu’il puisse vous le dire — qu’ils y sont restés.
Je mesure ce soir combien j’ai eu de chance de vous rencontrer au commencement de ma vie d’avocat, puis de vous retrouver si souvent sur son chemin.
Il existe des disparitions qui ferment une époque.
La vôtre est de celles-là.
𝘼̀ 𝙨𝙖 𝙛𝙖𝙢𝙞𝙡𝙡𝙚, 𝙖̀ 𝙨𝙚𝙨 𝙥𝙧𝙤𝙘𝙝𝙚𝙨 𝙚𝙩 𝙖̀ 𝙩𝙤𝙪𝙨 𝙘𝙚𝙪𝙭 𝙖𝙪𝙭𝙦𝙪𝙚𝙡𝙨 𝙞𝙡 𝙚́𝙩𝙖𝙞𝙩 𝙘𝙝𝙚𝙧, 𝙫𝙤𝙣𝙩 𝙣𝙖𝙩𝙪𝙧𝙚𝙡𝙡𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩 𝙢𝙚𝙨 𝙥𝙚𝙣𝙨𝙚́𝙚𝙨 𝙡𝙚𝙨 𝙥𝙡𝙪𝙨 𝙚́𝙢𝙪𝙚𝙨.
𝗔𝘂 𝗿𝗲𝘃𝗼𝗶𝗿, 𝗠𝗼𝗻𝘀𝗶𝗲𝘂𝗿 𝗹𝗲 𝗕𝗮̂𝘁𝗼𝗻𝗻𝗶𝗲𝗿.
𝗘𝘁 𝗺𝗲𝗿𝗰𝗶.
Sébastien Xhayet


