Vingt-six pensées, comme la valeur numérique du Nom divin. Lise Benkemoun convoque la Torah et le Talmud, Maïmonide et Rabbi Nahman, la kabbale et Spinoza, mais aussi la psychologie, les neurosciences, la pop culture et sa propre histoire. Derrière l’allure joyeuse d’Abracadabra, un livre plus profond qu’il n’en a l’air. Et, pour celle qui signe ces lignes, une étrange expérience de reconnaissance : celle d’une même manière d’être juive — par la vie, la transmission, le questionnement, la responsabilité et le refus du désespoir.
Commençons par la fin
Il faudrait peut-être commencer Abracadabra par son épilogue.
Non que je conseille au lecteur de tricher. Mais parce qu’au terme de ses vingt-six chapitres, Lise Benkemoun écrit quelques lignes qui éclairent soudain tout ce qui précède. Le judaïsme, dit-elle en substance, n’est pas seulement une religion. C’est une manière d’habiter le monde. De parler, de manger, de transmettre, de rire, de transformer le quotidien. Il ne demande pas d’être parfait. Il demande d’être pleinement vivant. Et le bonheur dont il est question dans ce livre ressemble moins à un état de satisfaction qu’à « une fidélité envers la vie, les autres et le bien ».
J’ai refermé le livre et je me suis dit : voilà. Voilà peut-être pourquoi, depuis longtemps, Lise Benkemoun m’était familière. Je la connaissais, bien sûr. Je suivais son chemin, son travail de journaliste, cette façon qu’elle a eue d’élargir peu à peu son territoire, de trouver sa voix et son public. Je regardais avec affection — et, disons-le, avec plaisir — cette reconnaissance grandissante venir à elle. Elle ne m’étonnait pas : je la savais méritée.
Mais je ne savais pas exactement pourquoi, au-delà de l’amitié et de l’estime, je ressentais envers elle cette proximité particulière.
La lecture d’Abracadabra m’en a peut-être donné la clé: je reconnais dans ce livre ma propre façon d’être juive.
Non pas seulement croire. Non pas seulement pratiquer. Et surtout ne jamais consentir à être défini par ce que les autres font aux Juifs.
Être juif comme une manière de demeurer vivant. Étudier. Questionner. Transmettre. Se souvenir sans transformer la mémoire en tombeau. Aimer les siens et demeurer ouvert aux autres. Rire lorsque le rire semble presque inconvenant. Réparer ce qui peut l’être. Agir plutôt que proclamer. Et lorsque le monde fournit toutes les raisons de désespérer, considérer que l’espérance n’est pas une naïveté mais une responsabilité.
Le vrai sujet d’Abracadabra n’est finalement pas le bonheur. C’est la manière juive de demeurer vivant.
Et soudain je comprenais mieux pourquoi je m’étais reconnue en Lise avant même de l’avoir lue ainsi : il arrive que l’on reconnaisse quelqu’un avant de savoir exactement ce que l’on reconnaît en lui. Ici, c’est un livre qui vous l’apprend.
Vingt-six, évidemment
Le titre pourrait pourtant égarer. 26 pensées magiques du judaïsme. Et cet Abracadabra couleur d’or sur la couverture.
On pourrait craindre quelques recettes de bonheur prêtes à consommer, un peu de kabbale transformée en développement personnel et quelques sagesses millénaires adaptées aux impatiences contemporaines.
Ce serait passer à côté du livre.
Vingt-six, d’abord, n’est pas un chiffre choisi pour remplir commodément une table des matières : c’est la valeur numérique du Tétragramme, Yod-Hé-Vav-Hé. Lise Benkemoun s’amuse d’ailleurs avec la guématria dès les premières pages. Son propre prénom, Lise, vaut 47, comme oulaï : « peut-être ». Et la journaliste s’y reconnaît. À la certitude qui clôt, elle préfère la question qui ouvre. 001-336_Abracada_BAT4 001-336_Abracada_BAT4
Ce « peut-être » pourrait être le mot secret du livre. Car Lise ne prétend pas écrire un traité savant du judaïsme. Elle circule. Librement. Parfois très librement. De la Bible au Talmud, de la kabbale au hassidisme, de Maïmonide à Levinas, de Spinoza à Viktor Frankl ; puis apparaissent la psychologie positive, les neurosciences, Instagram ou la pop culture.
Cela fera sourire certains lecteurs. Cela en agacera probablement d’autres. Mais c’est aussi la méthode d’Abracadabra : sortir les textes de la bibliothèque et les remettre dans la vie.
Dire, c’est déjà faire
Et puis il y a ce mot : Abracadabra. Lise le rapproche d’une tradition araméenne, avra kedavra — « je créerai comme je parlerai » — pour revenir au commencement même de la Bible : Dieu crée en parlant.
La parole n’est donc jamais tout à fait innocente. Elle peut blesser et relever. Détruire et réparer. Engager celui qui parle.
« Dire, c’est déjà agir », écrit-elle. Et l’on retrouve alors cette question tout au long du livre : qu’est-ce qu’une pensée qui ne devient jamais un geste ? Que signifie le Shabbat dans une civilisation qui confond disponibilité permanente et existence ? Que devient la techouva si l’on cesse de la traduire seulement par « repentir » pour y entendre le retour, le recommencement, la possibilité de choisir autrement ? Que signifie la tsedaka si elle n’est pas la bonne action facultative du généreux mais une exigence de justice ? Que vaut enfin une spiritualité qui ne modifie rien à notre manière de nous comporter avec les autres ?
Plus de tikoun, moins de burn-out
Lise prend même le risque d’affronter explicitement la comparaison avec le développement personnel. Un chapitre s’intitule : « Le judaïsme et le développement personnel : plus de tikoun, moins de burn-out. »
Le rapprochement est assumé. La techouva devient possibilité de recommencer ; le tikoun, travail de réparation ; le Shabbat, résistance à l’hyperactivité ; la bénédiction, apprentissage de la gratitude ; l’étude, exercice du questionnement ; la mitsva, passage de l’intention à l’acte.
On peut discuter ces rapprochements. Et heureusement. Certaines traditions extraordinairement complexes sont parfois traversées à vive allure. Des rapprochements mériteraient d’être disputés. Une question accompagne donc ma lecture : jusqu’où peut-on rendre une pensée accessible sans l’aplatir ?
Mais cette objection devient elle-même intéressante, parce qu’Abracadabra ne se présente jamais comme un ouvrage d’exégèse: Lise veut transmettre.
Et surtout, contrairement à tant de discours contemporains du développement personnel, l’individu n’est jamais chez elle l’alpha et l’oméga.
Le bonheur ne se construit pas seul devant son miroir. Il passe par le couple, l’ami, la famille, la communauté, le don, la justice, le travail, la mémoire et la transmission. On est déjà très loin du « prends soin de toi » érigé en philosophie générale de l’existence.
Quand Lise entre dans son livre
Et puis, progressivement, quelque chose se produit: Lise entre elle-même dans Abracadabra. Il y a sa grand-mère. La cuisine tunisienne, les poivrons grillés, la pkaïla, le couscous, le bouscoutou, les pamplemousses confits de Pessah, la pâte de coings après Kippour. Et cette grand-mère qui, à 90 ans, ne serait jamais allée à la synagogue sans ses talons et son rouge à lèvres.
Lise écrit qu’elle lui a peut-être enseigné la plus belle recette du judaïsme : nourrir les gens sans jamais oublier la joie. À cet endroit précis, aucune théorie n’est plus nécessaire. Une table peut transmettre davantage qu’un traité.
Il y a aussi son père. Lise était encore dans sa vingtaine lorsqu’il est mort. Elle raconte combien cette disparition précoce a installé en elle une urgence : ne pas attendre pour vivre, dire, aimer, créer.
Et c’est peut-être dans ces pages qu’Abracadabra est le plus convaincant. Parce que Lise n’y explique plus le judaïsme: elle le montre à l’œuvre dans une vie.
France, Israël : refuser l’amputation
Il y a encore son départ de France pour Israël, en 2016.
En Israël, elle demeure la Française. Lorsqu’elle revient en France, quelque chose en elle est désormais israélien. Et elle finit par écrire cette phrase que je voudrais presque détacher du livre :« On peut appartenir à plusieurs mondes sans devoir choisir son camp. »
Là encore, combien sommes-nous à savoir exactement ce que cette phrase veut dire ? Être d’ici sans abolir l’ailleurs. Aimer la France sans retrancher Israël. Aimer Israël sans avoir à produire le certificat d’une fidélité française. Refuser l’amputation identitaire que d’autres voudraient parfois imposer. Il y a là quelque chose d’ancien dans l’expérience juive et quelque chose de terriblement contemporain.
Et puis il y eut le 7-Octobre
Impossible, enfin, de lire ce livre comme s’il avait été écrit avant. Le 7-Octobre traverse Abracadabra. Il apparaît dans les pages consacrées à la communauté, à la mémoire, au mal, à Israël. Et alors le mot « bonheur » devient autrement plus difficile à prononcer.
Lise évoque Nova, les survivants, Mia Schem, ce « We’ll dance again » devenu l’une des expressions de la société israélienne après le massacre. La réponse n’est ni l’oubli ni l’effacement de la blessure. Elle consiste à refuser que cette blessure devienne toute l’identité. Le 7-Octobre, écrit-elle, a tué « une forme d’insouciance ». Il faut précisément reconstruire ce qu’il voulait détruire : la possibilité de vivre, de transmettre et d’espérer. 001-336_Abracada_BAT4
Et elle écrit encore qu’être juif ne consiste pas seulement à résister à la haine. C’est continuer à aimer la vie, la transmission, la lumière.
Voilà sans doute pourquoi ce livre me touche tellement. Parce que je refuse moi aussi que l’antisémitisme devienne une définition du judaïsme. Nos ennemis ne sauraient obtenir ce privilège exorbitant : nous dire qui nous sommes.
Pas de baguette magique
Nous pouvons alors revenir au titre. Car Abracadabra n’est finalement pas un livre sur la magie. Il est presque un livre contre elle. Pas de formule qui dispenserait d’agir.
Donner. Appeler. Étudier. Demander pardon. Allumer une bougie. Recevoir quelqu’un à sa table. Se reposer. Aimer. Transmettre. Rire. Recommencer.
À la fin du livre, Lise convoque Rabbi Tarfon : il ne nous appartient pas d’achever l’œuvre, mais nous ne sommes pas libres de nous en détourner.
C’est peut-être la phrase qui résume le mieux les 318 pages qui précèdent: nous ne sauverons pas seuls le monde.
Cela ne nous dispense de rien.
Alors oui, j’avais raison de reconnaître quelque chose en Lise Benkemoun avant même d’avoir lu ce livre. Je sais maintenant quoi: cette obstination à ne pas confondre lucidité et désespoir. Cette conviction qu’être juif ne signifie pas seulement survivre, mais vivre ; que la mémoire n’a de sens que transmise ; que la transmission n’a de sens que vivante ; que l’étude doit conduire à la responsabilité ; et que la joie elle-même peut parfois constituer une forme de résistance.
Le livre s’appelle Abracadabra. Mais sa « magie », si magie il y a, ne consiste pas à croire qu’un mot transformera miraculeusement le monde. Elle consiste à croire, malgré tout ce que nous savons du monde, que nos paroles et nos actes peuvent encore y changer quelque chose.
Et oui.
Je crois bien que c’est aussi ma façon d’être juive.
Sarah Cattan
Lise Benkemoun, 26 pensées magiques du judaïsme – Abracadabra, Éditions de l’Opportun.


