À cinq ans, Ada Yonath empila deux tables, une chaise et un tabouret pour mesurer la hauteur du balcon familial. Elle tomba et se cassa le bras. Elle n’avait pas encore appris la science. Elle en possédait déjà le moteur : vouloir savoir. À partir d’un récit de Melissa Brodsky, HaBayta revient sur le parcours de la Prix Nobel israélienne disparue le 31 août 2026.
Ada Yonath — La petite fille qui voulait mesurer le balcon
À cinq ans, Ada Yonath empila deux tables, une chaise et un tabouret pour mesurer la hauteur du balcon familial. Elle tomba et se cassa le bras. Elle n’avait pas encore appris la science. Elle en possédait déjà le moteur : vouloir savoir. Ada Yonath est morte le 31 août 2026, à 87 ans. Prix Nobel de chimie, elle aura consacré sa vie à rendre visible l’une des machineries les plus complexes du vivant : le ribosome.
Elle avait cinq ans. Dans l’appartement modeste de Jérusalem où plusieurs familles vivaient ensemble, Ada Yonath voulait connaître la hauteur du balcon.
Pas l’imaginer. Pas demander à quelqu’un. La mesurer.
Elle rassembla ce qu’elle pouvait déplacer : deux tables, une chaise, un tabouret. Elle les empila, grimpa sur son échafaudage improvisé — et tomba. L’expérience se termina avec un bras cassé.
Des décennies plus tard, Ada Yonath raconterait encore cette première expérience. L’anecdote pourrait n’être qu’un joli récit d’enfance si elle ne contenait déjà quelque chose de la scientifique qu’elle allait devenir : devant une question, il fallait chercher. Devant une difficulté, essayer. Et devant ce que les autres jugeaient impossible, recommencer.
Une enfance où la science était un luxe
Ada Yonath naît à Jérusalem en 1939, dans une famille juive venue de Pologne quelques années auparavant. L’argent manque. Son père meurt lorsqu’elle a onze ans. Elle aide sa mère, garde des enfants, fait des ménages, donne des cours. Après le déménagement de la famille à Tel-Aviv, elle enseigne les mathématiques et la chimie à d’autres élèves et nettoie même le laboratoire de chimie pour contribuer au paiement de sa scolarité.
Elle poursuit pourtant ses études. Chimie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Puis biochimie. Enfin un doctorat en cristallographie aux rayons X à l’Institut Weizmann, obtenu en 1968.
La petite fille qui voulait mesurer un balcon vient d’apprendre à mesurer l’infiniment petit.
Voir ce que l’on disait impossible à voir
À la fin des années 1970, Ada Yonath choisit de s’attaquer au ribosome. Le mot paraît austère. La chose est essentielle. Le ribosome est l’une des grandes machines du vivant : à l’intérieur de nos cellules, il lit l’information génétique et permet la fabrication des protéines indispensables à la vie. Mais sa structure est extraordinairement complexe. Pour la comprendre à l’échelle atomique, il faudrait parvenir à cristalliser le ribosome afin de l’étudier par diffraction des rayons X.
Beaucoup pensent alors que cela ne marchera pas. Le ribosome est trop gros, trop instable, trop compliqué. Ada Yonath essaie quand même. Elle essuie les échecs. Les sarcasmes aussi. Elle racontera avoir été considérée comme une rêveuse, une fantasque, voire une idiote.
Elle continue. Il faudra des années d’essais, de tâtonnements et d’innovations techniques pour obtenir les cristaux nécessaires et parvenir finalement à dévoiler la structure tridimensionnelle du ribosome. Ce que l’on disait impossible à voir devient visible.
Le Nobel
En 2009, le prix Nobel de chimie est attribué conjointement à Ada Yonath, Venkatraman Ramakrishnan et Thomas Steitz « pour leurs études de la structure et de la fonction du ribosome ».
Ce n’est pas seulement une extraordinaire victoire de la recherche fondamentale. Comprendre précisément le fonctionnement du ribosome permet également de mieux comprendre comment certains antibiotiques agissent sur les bactéries — et pourquoi celles-ci peuvent leur devenir résistantes.
Les travaux d’Ada Yonath ouvriront ainsi des perspectives pour la conception de nouveaux antibiotiques, à l’heure où l’antibiorésistance devient l’un des grands défis médicaux mondiaux.
Elle continuera à travailler. Longtemps après le Nobel. Longtemps après que la question à laquelle elle avait consacré des décennies eut trouvé ses premières réponses. Car une réponse scientifique possède cette particularité : elle produit presque toujours de nouvelles questions.
Jusqu’aux derniers jours
Ada Yonath est morte le 31 août 2026, à l’âge de 87 ans. L’Institut Weizmann, auquel sa vie scientifique fut intimement liée pendant plus d’un demi-siècle, souligne qu’elle poursuivait encore ses recherches presque jusqu’à ses derniers jours.
Il serait facile de raconter son histoire comme celle d’une réussite exceptionnelle : une enfant pauvre de Jérusalem devenue Prix Nobel. Ce serait vrai. Mais ce serait peut-être manquer l’essentiel.
Car entre l’enfant et la Nobel, il existe une continuité plus intéressante que l’ascension sociale ou la consécration internationale. Une question. Pourquoi ? Comment ? Quelle hauteur ? Quelle structure ? Que se passe-t-il là, à l’endroit précis où nous ne savons pas encore ?
À cinq ans, Ada Yonath avait construit une improbable tour de meubles pour atteindre la réponse. Elle était tombée. Elle avait recommencé. Toute sa vie.
Ce portrait a été inspiré par le récit consacré à Ada Yonath par Melissa Brodsky dans The Lioness Writes. HaBayta remercie son auteure de nous avoir donné l’envie de raconter à notre tour cette vie exceptionnelle.
Lire le texte de Melissa Brodsky: Melissa Brodsky — The Lioness Writes
Sources : Nobel Prize Outreach ; Institut Weizmann des sciences ; Académie royale des sciences de Suède.


