Le chirurgien franco-israélien Yehuda David est mort à 73 ans. Son nom restera lié à l’affaire al-Dura : plusieurs années après les images diffusées par France 2, il avait reconnu sur le corps de Jamal al-Dura les traces d’une intervention qu’il avait lui-même pratiquée en 1994. Une histoire singulière où se croisent médecine, images et bataille des récits.
Le Dr Yehuda David est mort ce 5 octobre 2026, à l’âge de 73 ans, après une longue maladie.
Il était chirurgien. Et rien, sans doute, ne destinait un geste accompli un jour dans un bloc opératoire à devenir, plusieurs années plus tard, une pièce dans l’une des controverses médiatiques les plus durables du conflit israélo-palestinien.
Né en Algérie, élevé en France où il étudia la médecine, Yehuda David s’installa ensuite en Israël. Chirurgien orthopédiste, spécialiste notamment de la chirurgie de la main, il exerça à Tel Hashomer.
Il fut aussi médecin militaire.
Pendant la deuxième guerre du Liban, en 2006, alors qu’il n’était plus tenu par son âge d’effectuer son service de réserve, il rejoignit volontairement le 932e bataillon de la brigade Nahal. Il soigna et évacua des soldats blessés sous le feu. Son action lui valut, l’année suivante, une distinction militaire.
Mais son nom allait devenir connu bien au-delà du monde médical.
Une opération pratiquée six ans auparavant
Le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, des images tournées pour France 2 montrent Jamal al-Dura et son fils Mohammed, âgé de 12 ans, pris dans une fusillade.
Le reportage les présente comme victimes de tirs provenant des positions israéliennes et l’enfant comme mortellement atteint.
Ces quelques dizaines de secondes font le tour du monde. Elles deviennent l’une des images emblématiques de la seconde Intifada.
Le déroulement exact de la scène, l’origine des tirs, les blessures de Jamal al-Dura et, plus largement, les conditions dans lesquelles les images furent interprétées et diffusées feront ensuite l’objet d’une controverse considérable.
Yehuda David y entre par une porte inattendue : celle de son métier.
Le chirurgien affirme reconnaître, parmi les cicatrices montrées par Jamal al-Dura après les événements de 2000, les traces d’une intervention qu’il avait lui-même pratiquée sur lui en 1994 à l’hôpital Tel Hashomer.
Jamal al-Dura avait en effet été soigné plusieurs années auparavant. Yehuda David avait notamment opéré sa main droite et pratiqué un prélèvement tendineux au niveau de la jambe gauche.
Pour le chirurgien, certaines des cicatrices ultérieurement présentées ne pouvaient donc avoir été provoquées lors de la fusillade de Netzarim.
Il les connaissait.
Certaines étaient les traces de son propre geste opératoire.
Il ne s’agissait pas d’une expertise menée sur une photographie à des milliers de kilomètres.
C’était la mémoire d’un chirurgien.
Ce que la justice a dit
En 2008, Yehuda David expose publiquement ses conclusions dans un entretien accordé à Actualité juive. Jamal al-Dura engage des poursuites en diffamation contre lui et contre le journaliste Clément Weill-Raynal.
En avril 2011, Yehuda David est condamné en première instance.
Il fait appel.
Le 15 février 2012, la cour d’appel de Paris le relaxe.
Il importe ici de dire précisément ce que cette décision établissait — et ce qu’elle n’établissait pas.
La justice française ne tranchait pas, à cette occasion, l’ensemble de l’affaire al-Dura. Elle ne considérait pas davantage comme démontré que toutes les blessures attribuées aux événements du 30 septembre 2000 leur étaient antérieures.
Mais elle jugeait que Yehuda David disposait d’une base factuelle suffisante, en raison notamment de l’intervention chirurgicale qu’il avait lui-même pratiquée en 1994 sur la main droite et la jambe gauche de Jamal al-Dura, pour mettre en doute le lien entre certaines cicatrices et la fusillade de Netzarim.
La cour lui reconnaissait le bénéfice de la bonne foi.
En septembre 2013, la Cour de cassation rejeta le pourvoi de Jamal al-Dura portant sur la relaxe du chirurgien.
Cette précision juridique ne diminue en rien la singularité de l’histoire.
Yehuda David n’était pas celui qui pouvait, à lui seul, résoudre toute l’affaire al-Dura.
Il était celui qui savait une chose précise.
Et qui la savait d’une manière que presque personne d’autre ne pouvait la savoir.
La cicatrice et l’image
L’affaire al-Dura est devenue, au fil des années, beaucoup plus qu’une discussion sur quelques secondes de télévision.
Elle pose la question de l’image, de son commentaire, de sa circulation et de ce qui advient lorsqu’une séquence, reprise des milliers de fois, finit par devenir non plus seulement la représentation d’un événement mais, dans la mémoire collective, l’événement lui-même.
Yehuda David introduisait dans cette histoire une donnée presque dérangeante par sa simplicité :
un corps possède une histoire antérieure aux images que l’on en donne.
Une cicatrice a une histoire.
Une opération laisse une trace.
Et le médecin qui a tenu le scalpel peut parfois reconnaître, des années plus tard, ce que la caméra montre sans le savoir.
Yehuda David choisit de parler. Il connut une condamnation, puis une relaxe définitive. Il continua ensuite à défendre publiquement ce qu’il estimait pouvoir établir comme médecin.
Sa mort intervient vingt-six ans après les images de Netzarim.
Il arrive qu’un chirurgien soigne un homme et découvre, des années plus tard, que les traces de son intervention sont entrées dans l’Histoire.
Yehuda David aura connu cette étrange destinée.
Une image peut faire le tour du monde. Une cicatrice, parfois, oblige à revenir au réel.


