Pourquoi les Juifs sont-ils haïs ? À force de chercher la réponse du côté des Juifs, la question elle-même finit peut-être par nous tromper. Capitalistes et révolutionnaires, sans patrie puis suspects d’en avoir une ailleurs : les accusations changent, se contredisent, parfois coexistent. Et si leur permanence disait moins quelque chose des Juifs que du besoin, toujours renouvelé, de fabriquer un Juif à accuser ?
Il y a quelque chose d’étrange dans la question que l’on pose depuis des siècles à propos de l’antisémitisme. Pourquoi les Juifs sont-ils haïs ? Elle paraît raisonnable, alors qu’elle est peut-être déjà piégée.
Car à force de chercher ce qui, chez les Juifs, dans leur histoire, leur religion, leur manière de vivre, leur supposée puissance, leur supposé entre-soi, leur rapport à l’argent, aux nations, puis aujourd’hui à Israël, aurait suscité l’hostilité dont ils sont l’objet, on finit par accepter silencieusement une hypothèse : il devrait bien y avoir quelque chose, du côté des Juifs, qui explique la haine des Juifs.
C’est ainsi que le prétexte finit par se faire passer pour la cause. Et peut-être est-ce l’une des réussites les plus extraordinaires de l’antisémitisme : avoir obtenu de ceux qu’il vise qu’ils participent eux-mêmes à l’enquête destinée à découvrir ce qu’ils ont fait pour être haïs.
Le dossier d’accusation ne ferme jamais
Le plus curieux est que les réponses ont changé au cours des siècles sans que la question disparaisse. On reprocha aux Juifs d’être séparés des autres. Puis de s’assimiler. De rester entre eux. Puis de pénétrer partout. D’être cosmopolites et sans patrie. Puis d’avoir une patrie ailleurs.
Ils furent représentés comme misérables, parasites, inutiles. Puis comme riches, dominants, détenteurs des banques, de la finance et du pouvoir. On les accusa d’incarner le capitalisme? On les accusa aussi d’organiser la révolution destinée à l’abattre.
La contradiction n’est pas une reconstruction commode faite après coup: elle est dans les archives.
Au XIXe siècle déjà, des théoriciens antisémites pouvaient rendre les Juifs responsables de systèmes économiques antagonistes, capitalisme comme socialisme. Après la révolution bolchevique, le mythe du « judéo-bolchevisme » transforma le communisme en entreprise juive.
Et la propagande nazie réussit cette prouesse : réunir les deux accusations. Une affiche allemande des années 1937-1940 annonçant une réunion consacrée à la prétendue menace « judéo-bolchevique » associe dans une même formule le bolchevisme et la ploutocratie à la figure du Juif.
Une autre, celle de l’exposition antisémite Der ewige Jude à Munich en 1937, représente simultanément le Juif en marxiste et en prêteur d’argent. Le révolutionnaire qui veut abolir le capital et le financier qui le posséderait. Le même coupable.
Il faut s’arrêter devant cette mécanique. Car une accusation qui peut survivre à sa propre contradiction nous renseigne moins sur son objet que sur celui qui l’énonce.
Si le Juif peut être coupable d’une chose et de son contraire, ce n’est peut-être pas la chose qui constitue le motif profond de l’accusation. Elle lui fournit son vocabulaire du moment.
Le prétexte n’a pas besoin d’être faux
Dire cela ne signifie nullement que tout serait « prétexte » au sens où rien de réel n’existerait. C’est précisément là que la question devient intéressante. Un prétexte efficace n’est pas nécessairement inventé. Il peut partir d’un fait réel, d’un conflit réel, d’une faute réelle, d’une décision politique parfaitement critiquable.
Ce qui en fait un prétexte n’est pas son caractère faux: c’est l’usage explicatif démesuré qu’on lui fait jouer. Un gouvernement israélien peut prendre une décision que l’on juge mauvaise, injuste ou même condamnable. La discuter ne relève évidemment pas, en soi, de l’antisémitisme.
Il faut tenir cette ligne avec rigueur, précisément parce que l’accusation d’antisémitisme est trop grave pour devenir un procédé destiné à interrompre une discussion politique. Mais il faut tenir avec la même rigueur la proposition inverse. Un événement concernant Israël peut expliquer le moment où l’antisémitisme s’exprime sans expliquer pourquoi il existe.
C’est la différence entre la cause et le déclencheur.
Le 7-Octobre : quand le calendrier parle
Il arrive que la chronologie tranche une question mieux qu’un long raisonnement. En France, le ministère de l’Intérieur et le Service de protection de la communauté juive ont recensé 1 676 actes antisémites en 2023, contre 436 l’année précédente. La hausse est de 284 %. Mais le chiffre annuel dit moins que le calendrier.
La flambée commence le 7 octobre lui-même. Ce jour-là, tandis que parviennent les images des massacres commis en Israël, le nombre d’actes antisémites recensés en France bondit de plus de 700 % par rapport à la moyenne journalière habituelle. Le rapport du SPCJ relève 16 actes le 7 octobre et 17 le lendemain.
Autrement dit : le phénomène commence avant que les mois de guerre à Gaza, leur bilan humain, leurs images et les décisions du gouvernement israélien ne puissent constituer le dossier explicatif qui sera ensuite invoqué.
Et la France n’est pas une exception: au Royaume-Uni, le Community Security Trust recense 31 incidents antisémites dès le 7 octobre, contre 10 la veille. Il en enregistrera 416 pendant la semaine suivant l’attaque, puis 2 699 entre le 7 octobre et la fin de l’année. Sur l’ensemble de 2023, 4 103 incidents sont recensés, dont 2 410 dans le Grand Londres.
Les chiffres changent d’un pays à l’autre. La séquence, elle, se ressemble. Cela ne permet évidemment pas de conclure que toute mobilisation ultérieure contre la guerre à Gaza serait antisémite. Ce serait faux, sommaire et intellectuellement inutile. Cela permet d’établir quelque chose de beaucoup plus précis — et peut-être plus troublant.
L’explosion antisémite précède une partie des raisons qui lui seront ensuite données. La justification peut arriver après la haine: elle lui donne alors un récit. Elle ne lui donne pas nécessairement naissance.
Quand ceux qui viennent d’être tués deviennent encore coupables
Il existe d’ailleurs un phénomène plus dérangeant encore: les poussées antisémites ne surviennent pas seulement lorsque Israël mène une guerre. La France en avait déjà fait l’expérience après Toulouse en 2012, lorsque Mohammed Merah assassina un enseignant et trois enfants juifs à l’école Ozar Hatorah. Elle la connut encore autour des attentats de janvier 2015, notamment après l’assassinat de quatre Juifs à l’Hyper Cacher.
Dans ces situations, la causalité devient particulièrement difficile à renverser. Des Juifs viennent d’être assassinés parce qu’ils sont juifs, et d’autres Juifs deviennent davantage la cible d’actes antisémites.
Ce phénomène ne fournit pas à lui seul une théorie générale de l’antisémitisme. Il serait imprudent de lui faire dire davantage. Mais il suffit à ébranler sérieusement l’explication selon laquelle l’acte antisémite serait essentiellement une réaction à ce que les Juifs — ou Israël — auraient fait. Parfois, ce qu’ils ont « fait » est d’avoir été tués.
Et le prétexte devra être trouvé ailleurs.
Le sans-patrie et celui qui possède désormais une patrie ailleurs
Le même retournement s’observe avec la patrie: pendant des siècles, le Juif fut représenté comme l’homme sans terre, sans attaches, sans véritable appartenance nationale.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique stalinienne donna à ce vieux soupçon une formule presque parfaite : le « cosmopolite sans racines ». Des intellectuels juifs furent dénoncés comme insuffisamment patriotes, étrangers à la nation au milieu de laquelle ils vivaient. Lors de la phase la plus ouvertement antisémite de la campagne, en février et mars 1949, plus de 70 % des personnes nommément désignées comme « cosmopolites » dans la presse étaient juives. La propagande alla jusqu’à parler de gens « sans parents ni attaches », de vagabonds sans passeport.
Puis Israël naquit. Et quelque chose d’extraordinaire se produisit. Le sans-patrie put devenir suspect parce qu’il avait désormais une patrie ailleurs.
Au cœur même de cette campagne, l’intérêt pour la culture ou l’histoire juives pouvait devenir la preuve d’une inclination « anti-soviétique » ou sioniste. Un écrivain fut ainsi attaqué pour avoir raconté son enfance juive et accusé de promouvoir le sionisme.
« Cosmopolitisme » et « sionisme » devraient pourtant désigner deux mouvements presque contraires : n’appartenir véritablement à aucune nation ; appartenir trop fortement à une nation particulière. Ils purent cohabiter dans le même répertoire de suspicion.
Là encore, la contradiction ne détruisait pas l’accusation: elle la rendait disponible sous deux formes. Le Juif pouvait être coupable de n’avoir pas de patrie. Il pouvait désormais l’être d’en avoir une.
« Mais nous devons bien avoir quelque chose… »
C’est ici qu’apparaît un autre phénomène, plus discret: l’auto-incrimination. Elle ne consiste évidemment pas à interdire aux Juifs de s’interroger sur eux-mêmes. Une société, un peuple, un État qui cesseraient toute autocritique seraient intellectuellement morts. Elle commence ailleurs : lorsque l’examen de soi devient la recherche anxieuse de ce qui, en soi, aurait rendu compréhensible la haine de l’autre. Avons-nous été trop communautaires ? Trop visibles ? Israël est-il allé trop loin ? Nos institutions parlent-elles trop fort ? Nos intellectuels défendent-ils trop Israël ? Sommes-nous trop présents ici, pas assez ouverts là ?
La liste peut ne jamais finir, car elle repose sur une promesse impossible : si nous trouvions enfin ce que nous faisons de travers, peut-être trouverions-nous aussi le moyen de ne plus être haïs.
L’histoire ne donne guère de raisons d’accorder beaucoup de crédit à cette promesse. Les Juifs ont essayé la séparation et l’assimilation. La discrétion et l’engagement public. La dispersion et la souveraineté. L’absence de pouvoir et l’exercice du pouvoir politique.
Le dossier d’accusation s’est adapté.
Sartre avait vu quelque chose — mais pas tout
En 1946, dans Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre formule une proposition devenue célèbre : « c’est l’antisémite qui fait le Juif ». La formule frappe juste à un endroit précis : elle déplace le regard. Au lieu de demander au Juif ce qui expliquerait l’antisémitisme, Sartre regarde l’antisémite.
La haine cesse enfin d’être étudiée comme une réaction dont le Juif fournirait nécessairement la matière première. Mais Sartre va trop loin si l’on entend sa formule comme si le Juif n’existait que dans le regard antisémite. Une histoire, une tradition, des textes, des langues, une mémoire, des pratiques, des fidélités et des désaccords juifs existaient avant Sartre et se seraient fort bien passés de l’antisémite.
Il faut donc peut-être retourner sa proposition sans l’adopter entièrement. L’antisémite ne crée pas le Juif: il crée le Juif dont il a besoin. Et celui-là peut changer de costume.
L’Autre — mais quel autre ?
On dit parfois que l’antisémitisme serait une forme particulière de peur de l’Autre. C’est vrai. C’est insuffisant. Car le Juif possède ceci de singulier dans l’imaginaire antisémite qu’il peut être accusé d’être trop autre et de ne pas l’être assez. L’étranger visible inquiète parce qu’il est différent. Le Juif de l’imaginaire antisémite inquiète souvent parce qu’il pourrait ne pas être reconnaissable. Il parle votre langue. Il est votre médecin, votre professeur, votre voisin, votre écrivain.
Et précisément parce qu’il paraît semblable, l’imaginaire du complot peut le reconstruire en autre caché : double allégeance, influence secrète, réseau, pouvoir invisible.
Le paradoxe est remarquable: on lui reproche alternativement de ne pas appartenir et d’appartenir trop bien.
L’altérophobie n’épuise donc pas le phénomène. L’antisémitisme ne construit pas seulement un Autre extérieur. Il sait aussi fabriquer un Autre caché dans le Même.
Israël, le prétexte parfait ?
Depuis qu’il existe un État juif, une complication supplémentaire s’est installée. Car Israël est réel. Son gouvernement existe. Son armée agit. Ses citoyens votent. Ses dirigeants prennent des décisions. Certaines sont approuvées ; d’autres sont combattues avec violence jusque dans la société israélienne. On peut donc parler d’Israël sans parler des Juifs. On doit même pouvoir le faire.
Mais précisément parce qu’Israël est réel, il peut fournir au vieil imaginaire antisémite quelque chose dont celui-ci a toujours eu besoin : un matériau contemporain.
Le banquier Rothschild appartenait à une époque. Le bolchevique juif à une autre. Le « sioniste » peut parfois — pas toujours — remplir aujourd’hui la case laissée disponible.
Le travail intellectuel sérieux consiste donc à ne céder à aucune paresse.
Ni :
Toute critique d’Israël est antisémite.
Ni :
Dès lors qu’Israël est invoqué, l’antisémitisme est impossible.
Il faut regarder ce qui est dit. Qui est tenu pour responsable de quoi ? Parle-t-on d’un gouvernement, d’une armée, d’une opération militaire ? Ou des « sionistes », puis des Juifs, puis d’un pouvoir mondial, puis des médias, de la finance, des gouvernements ? Demande-t-on à un citoyen français juif de répondre des décisions du gouvernement israélien ? Une synagogue devient-elle le lieu où l’on vient régler son compte à Tsahal ? C’est dans ces déplacements que le prétexte révèle ce qu’il transportait avec lui.
La mauvaise question
Peut-être pouvons-nous alors revenir à notre point de départ. Pourquoi les Juifs sont-ils haïs ? Il ne faut pas interdire cette question. Des historiens, des sociologues, des philosophes, des psychanalystes ont consacré des œuvres majeures à tenter d’y répondre.
Mais il faut parfois lui en substituer une autre. Non plus : Qu’y a-t-il chez les Juifs qui provoque tant de haine ?
Mais : Pourquoi des sociétés différentes, à des époques différentes, ont-elles eu besoin de fabriquer un Juif susceptible d’expliquer leurs malheurs ?
Ce déplacement change presque tout. Il n’innocente aucun gouvernement. Il ne sanctifie aucun peuple. Il ne dispense personne de l’examen de ses actes.
Il remet simplement la causalité à sa place. Une politique israélienne peut avoir des conséquences. Une guerre peut déclencher des colères. Un événement peut libérer une parole.
Mais lorsqu’il suffit de remplacer successivement dans le même acte d’accusation le Juif religieux par le Juif assimilé, le financier par le révolutionnaire, l’apatride par celui qui aurait une patrie ailleurs, celui qui reste entre les siens par celui qui serait partout chez les autres, il devient raisonnable de soupçonner que l’acte d’accusation précédait parfois la pièce à conviction.
C’est peut-être cela, finalement, que le prétexte accomplit de mieux: il permet à une haine ancienne de se croire chaque matin toute neuve.
Le prétexte raconte ce que le Juif aurait fait. La cause raconte ce que celui qui le hait a besoin que le Juif soit.
Et entre les deux tient peut-être une bonne partie de l’histoire de l’antisémitisme.
Raphaëlle Attias


