Allié stratégique des États-Unis, partenaire potentiel d’Israël, puissance économique en pleine transformation, l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane vient parallèlement de conclure un pacte de défense avec la Turquie et le Pakistan, puissance nucléaire. Dans le même temps, Washington et Riyad avancent sur une coopération nucléaire civile. Jusqu’où faut-il faire confiance au nouveau royaume que construit MBS ?
Par Éric Zerbib
Le Royaume d’Arabie saoudite est une monarchie arabe et islamique née, dans sa forme actuelle, de l’unification du pays en 1932 par Abdelaziz ibn Saoud.
Première économie du monde arabe, le royaume a longtemps tiré l’essentiel de sa puissance de son pétrole, exploité notamment par Saudi Aramco. Il dispose également d’une ressource considérable, économique autant que symbolique : le tourisme religieux lié aux pèlerinages à La Mecque et Médine.
Mais l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane ne veut plus être seulement le royaume du pétrole et des lieux saints.
Né le 31 août 1985 à Riyad, fils du roi Salmane et petit-fils d’Ibn Saoud, Mohammed ben Salmane — MBS — devient ministre de la Défense en 2015, puis prince héritier en 2017. Depuis sa nomination comme Premier ministre en 2022, il exerce de fait l’essentiel du pouvoir.
Son ascension s’est accompagnée d’une concentration spectaculaire de celui-ci.
En 2017, une vaste purge entraîne l’arrestation ou la mise à l’écart de dizaines de princes, ministres et hommes d’affaires. MBS prend le contrôle des principaux leviers du royaume.
Sa politique étrangère rompt également avec la prudence traditionnelle de ses prédécesseurs.
L’intervention militaire saoudienne au Yémen contre les Houthis, la crise avec le Qatar, l’épisode de la démission du Premier ministre libanais Saad Hariri annoncée depuis Riyad, puis surtout l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en 2018 ont installé durablement l’image d’un dirigeant autoritaire, déterminé et imprévisible.
Mais MBS est aussi l’homme de Vision 2030.
Son ambition est gigantesque : transformer l’économie saoudienne, réduire sa dépendance au pétrole, attirer capitaux et technologies, développer le tourisme, construire de nouvelles villes, investir dans le sport mondial et faire du royaume une puissance technologique incontournable.
Et, pour réussir cette transformation, l’Arabie saoudite a besoin de tout le monde.
Des Américains.
Des Européens.
Mais aussi des Israéliens.
Israël : la normalisation interrompue
Avant le 7 octobre 2023, l’hypothèse d’une normalisation entre Riyad et Jérusalem n’avait jamais semblé aussi crédible.
L’attaque du Hamas et la guerre qui a suivi ont brutalement modifié la donne.
L’opinion publique arabe s’est enflammée. Riyad a durci sa position publique et lie désormais une normalisation avec Israël à une avancée substantielle vers la création d’un État palestinien.
Pour autant, les intérêts stratégiques qui avaient conduit au rapprochement n’ont pas disparu.
L’Arabie saoudite reste confrontée à la menace iranienne. Elle a besoin de garanties de sécurité américaines et souhaite accéder aux technologies les plus avancées. Israël, de son côté, demeure une puissance régionale incontournable dans des secteurs essentiels à l’avenir du royaume : nouvelles technologies, agriculture, gestion de l’eau, dessalement, cybersécurité ou défense.
MBS poursuit donc un exercice d’équilibriste.
Il doit tenir compte de son statut de gardien des deux principaux lieux saints de l’islam et de l’opinion du monde musulman, tout en préparant l’avenir économique et stratégique de son pays.
C’est précisément ce qui rend la trajectoire saoudienne aussi fascinante qu’inquiétante.
Le nucléaire : le point de bascule ?
Le 22 juillet 2026, les États-Unis et l’Arabie saoudite ont signé un accord de coopération sur les usages pacifiques de l’énergie nucléaire — un « accord 123 » selon la terminologie américaine.
Washington et Riyad mettent en avant la coopération technologique, la sûreté nucléaire et les exigences de non-prolifération.
Mais une question domine immédiatement toutes les autres : jusqu’où ira l’autonomie nucléaire accordée au royaume ?
La possibilité d’un enrichissement d’uranium sur le territoire saoudien a suscité un débat important aux États-Unis comme en Israël.
Et le problème dépasse la personne de Mohammed ben Salmane.
Un régime peut changer. Un prince peut disparaître. Un équilibre politique peut être renversé.
Une infrastructure nucléaire, elle, demeure.
C’est pourquoi la question mérite d’être posée sans caricature : quelles garanties permettront de s’assurer qu’un programme conçu aujourd’hui pour des usages exclusivement civils ne puisse jamais devenir, demain, l’instrument d’une ambition militaire ?
L’histoire du dossier nucléaire iranien devrait au minimum nous avoir appris la prudence.
D’autant que MBS a lui-même affirmé par le passé que si l’Iran devait acquérir l’arme nucléaire, l’Arabie saoudite chercherait à faire de même.
Mais depuis juillet, un élément supplémentaire complique encore l’équation : Donald Trump a publiquement lié la poursuite de la coopération nucléaire américaine à une normalisation saoudienne avec Israël.
La partie est donc loin d’être jouée.
Et puis il y a La Mecque
Un autre événement, moins commenté en Europe, mérite pourtant toute notre attention.
Le 7 août 2026, à La Mecque, Mohammed ben Salmane, Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ont signé le Makkah Joint Defence Agreement.
Arabie saoudite.
Turquie.
Pakistan.
Trois puissances sunnites réunies dans un pacte dont la formulation ne laisse guère de place à l’ambiguïté : une attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre les trois.
Il s’agit donc d’une véritable clause de défense collective.
Voilà qui change singulièrement la perspective.
Car le Pakistan est une puissance nucléaire.
Et la Turquie dispose de la deuxième armée de l’OTAN en effectifs après les États-Unis.
Il ne s’agit pas d’affirmer que cette alliance serait dirigée contre Israël. Rien ne permet aujourd’hui de l’établir et les signataires la présentent comme un instrument de dissuasion et de stabilité régionale.
Mais il serait tout aussi imprudent de faire comme si cette recomposition stratégique n’existait pas.
Pendant des décennies, l’Occident a principalement observé le Moyen-Orient à travers l’affrontement entre l’Iran chiite et les puissances sunnites.
Or une autre question commence à se poser.
Que deviendrait demain un bloc sunnite disposant à la fois de la puissance financière saoudienne, de la puissance militaire turque et de la capacité nucléaire pakistanaise ?
Et surtout : qui peut garantir que ses intérêts coïncideront toujours avec ceux d’Israël et des démocraties occidentales ?
MBS, partenaire ou puissance autonome ?
L’erreur serait sans doute de vouloir enfermer Mohammed ben Salmane dans l’une de ces deux catégories.
Il n’est ni simplement notre allié ni nécessairement notre futur ennemi.
Il construit une puissance.
Une puissance qui entend négocier avec Washington sans dépendre de Washington, parler avec Pékin, traiter avec Moscou, coopérer demain avec Israël si ses intérêts l’exigent et, simultanément, organiser autour d’elle de nouvelles solidarités dans le monde musulman.
C’est peut-être là que réside le véritable changement.
L’Arabie saoudite ne veut plus seulement être protégée.
Elle veut devenir l’un des pays qui déterminent eux-mêmes l’équilibre du monde.
Après avoir consacré tant d’énergie à contenir la menace iranienne, Israël et les démocraties occidentales auraient tort de ne pas regarder également ce qui se construit de l’autre côté du Golfe.
Non pour désigner prématurément un nouvel ennemi.
Mais pour poser dès maintenant la question que la géopolitique oblige parfois à poser avant qu’il ne soit trop tard :
l’Arabie saoudite de demain sera-t-elle notre partenaire — ou une puissance dont nous découvrirons trop tard qu’elle poursuivait d’abord, et exclusivement, ses propres intérêts ?
Maître Eric Zerbib




Votre texte est interessant , pour moi MBS a surtout des difficultés à décider. Je comprends bien votre cheminement, pour moi le fait que MBS s’associe avec le Pakistan et la Turquie sunnites ,prouvent surtout qu’ils perdent du terrain ,les sunnites . Aucun journaliste ou homme politique ne parle de l’islam des caves de banlieues penetrées par les chiites alors qu’ils étaient sunnites . Mais leur ignorance sur tout et même leur religion , à fait qu’ils commencèrent à dire prophète Ali et plus Mohammed , mettre une Burqa, être voilée..., tout doucement ils ont basculé vers les chiites, radicaux ...
Transformer un pays obscurantiste en un pays moderne peut prendre plusieurs générations et cela passe obligatoirement par une révision de la pratique islamique.
Après avoir acheté des millards d armes l armée saoudienne reste impotente et un jeune roi gavè d argent n égalera jamais un peuple libre et motivé, donc personnellement je ne crois aucunement à un décollage de ce pays lourdement arriéré