Arroseur arrosé
Dans un avion pour Munich, Jacques Frojmovics propose à un passager hassidique de changer de place pour rejoindre son épouse. Surprise : le voilà qui lui parle yiddish ! De fil en aiguille, les souvenirs d’Anvers ressurgissent, les parentés se découvrent, les distances s’effacent. Et Jacques retrouve, avec son humour coutumier, cette évidence : un peuple minuscule, dispersé aux quatre vents, mais dont les liens n’en finissent pas de se croiser.
Arroseur arrosé.
Le gars au chapeau noir,
Barbe fournie et payèss,
Me regarde d’un air ahuri.
Car c’est MOI
Qui lui propose
D’échanger nos places.
Comment se fait-il
Que ce goï,
Toujours MOI,
Lui adresse la parole
En yiddish ?
J’avais remarqué que son épouse
S’était vu assigner
Un siège dans la rangée suivante,
Dans cet avion
À destination de Munich.
Le moment d’hébétude dissipé,
Son franc tombe.
Il ramasse à la hâte
Son grand chapeau,
Ainsi que le porte-chapeau ad hoc,
Et, tsitsit au vent,
S’affale auprès de son épouse.
Il revient d’un kiddoush,
Me raconte-t-il,
À l’occasion de la naissance
De sa première petite-fille,
Dans la ville sainte d’Anvers.
Lui vient d’Ashdod,
Moi de Bruxelles.
On fait des recoupements.
Il connaît Yiddush,
Dont la sœur
Jouait à la marelle avec moi,
Lange Kievit straat,
Au cœur du ghetto anversois.
Et ce n’est pas tout !
Il est apparenté à mon grand ami
Qui habite Montréal,
Et dont le bisaïeul
Fut le chef d’une grande
Lignée hassidique.
Lignée dont mon voisin de vol
Porte lui aussi le nom.
Sauf que le Montréalais,
Lui,
Bouffe du cochon cuit
Dans le lait de sa mère,
Le tout précédé
D’un plat d’huîtres.
Gasp !
Je me suis bien gardé
De communiquer ces détails
À mon nouveau compagnon de voyage.
Un peuple minuscule,
Éparpillé aux quatre vents,
Une immense famille,
Aux liens innombrables,
Aux goûts et aux pratiques
Pour le moins… divers.


