Après l’attentat raciste de Trappes, la mise en cause de CNews et les demandes de restrictions visant certains discours politiques ont relancé le débat sur la liberté d’expression. Dans cette tribune, Sacha Melaso dénonce une logique de culpabilité collective et défend la distinction entre responsabilité criminelle, opinions politiques et incitation à la violence.
Depuis plusieurs décennies, la France est confrontée au terrorisme islamiste, qui demeure, sans conteste, le plus meurtrier sur notre sol.
Les chiffres du ministère de l’Intérieur sont éloquents : depuis 2012, 51 attentats djihadistes ont été perpétrés, causant 275 morts et plus de 800 blessés, tandis que 94 projets violents ont été déjoués.
La France, dont l’histoire a été profondément marquée par les divisions religieuses et les guerres civiles, s’efforce désormais, même dans les circonstances les plus tragiques, de distinguer les terroristes islamistes des Français de confession musulmane. Elle désigne les responsables des crimes pour ce qu’ils sont : les djihadistes eux-mêmes et les organisations terroristes auxquelles ils appartiennent, comme Daech, qui appellent explicitement au meurtre des mécréants. Pourtant, l’islamisme n’est au fond que le produit d’une idéologisation de la religion révélée qu’est l’islam, comme le rappelle le chercheur au CNRS Pierre-André Taguieff dans son ouvrage L’islamisme et nous, mais cela ne saurait justifier que l’ensemble des musulmans soient tenus pour responsables des crimes commis au nom de leur religion, ni que sa pratique soit interdite parce que des fanatiques ont décidé d’en faire une interprétation littérale. Cet effort intellectuel exigeant a permis à la France d’adopter des mesures sécuritaires ciblées, débattues et votées dans le cadre de nos institutions démocratiques, sans remettre fondamentalement en cause les libertés de culte et d’expression.
L’attentat de Trappes du 23 octobre 2026, perpétré par un individu animé de motivations racistes, aurait dû conduire à appliquer la même exigence morale de discernement. Il révèle pourtant les réflexes d’une certaine gauche inquisitrice qui, refusant cette prudence, semble prête à sacrifier la liberté d’expression dans l’unique objectif de mettre au ban ses adversaires politiques.
Presque immédiatement après l’attentat, cette gauche avait trouvé son coupable idéal : CNews et, à travers cette chaîne, les idées de droite qui s’y expriment. Lors de la séance de questions au Gouvernement du mardi 27 octobre 2026, plusieurs interventions ont directement mis en cause les discours politiques de droite sur l’immigration et la sécurité. Le même jour, Élodie Huchard, journaliste de CNews pourtant accréditée à l’Assemblée nationale, n’a pas été autorisée à assister à la conférence du député Benjamin Lucas et du maire de Trappes Ali Rabeh, ce dernier allant jusqu’à contester la qualité de média à CNews. Cette logique a poussé les députés écologistes Benjamin Lucas et Léa Balage El Mariky, membres du groupe Écologiste et social, à adresser un courrier à la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, pour demander le retrait des accréditations au Palais-Bourbon de CNews et d’autres médias du même groupe.
On comprend dès lors le mécanisme. Ce ne sont plus seulement des propos précis qui sont contestés, mais des courants politiques entiers, dont les positions sur l’immigration, l’insécurité ou la progression de l’islamisme dans certains territoires sont mises sur le même pied d’égalité que des discours appelant directement au massacre d’innocents. Ce n’est certes pas la première fois qu’une partie de la gauche entend censurer un média de droite au motif qu’il menacerait la société. Mais un seuil supplémentaire semble franchi lorsqu’il est suggéré que ces idées auraient directement armé un terroriste et qu’il conviendrait, en conséquence, d’appliquer une censure massive.
Cette logique remet en cause une distinction fondamentale sur laquelle reposent nos libertés individuelles et intellectuelles qui est qu’une idée ne saurait être automatiquement assimilée à un acte. En prétendant prévenir la violence par la mise à l’écart d’opinions jugées dangereuses, cette gauche semble attribuer aux idées une sorte de puissance maléfique, comme si les individus qui les reçoivent étaient dépourvus de libre arbitre.
Dans La France aveuglée par le socialisme, publié en 2011, Philippe Nemo, philosophe et spécialiste des idées politiques, développe précisément cette réflexion. Il explique que les idées ne produisent pas mécaniquement les mêmes effets sur ceux qui les reçoivent. Elles circulent, se confrontent à d’autres et sont interprétées différemment par chaque individu, en fonction de son histoire et de ses convictions. Une même idée peut ainsi conduire à des comportements radicalement opposés. On ne saurait donc, selon lui, attribuer à une opinion un caractère intrinsèquement nuisible, ni tenir automatiquement son auteur pour responsable des actes commis ultérieurement par ceux qui s’en seraient inspirés.
Depuis la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, notre tradition juridique reconnaît largement la liberté d’exprimer des opinions, y compris les plus extrêmes, les plus contestables ou les plus farfelues. Philippe Nemo critique les dispositions qui, depuis les années 1970, sont venues encadrer davantage cette liberté, estimant que la seule limite devrait être la provocation directe à la violence, dont la répression peut dès lors être légitime. C’est notamment le cas d’un djihadiste qui appellerait explicitement, sur les réseaux sociaux, à assassiner ceux qu’il considère comme des mécréants.
La dérive inquisitrice commence précisément lorsque cette distinction s’efface et que l’on prétend juger les opinions non plus selon leur contenu réel ou leur caractère éventuellement délictueux, mais selon leur conformité à une orthodoxie morale. Une certaine gauche se comporte alors comme ce nouveau clergé que décrivait Philippe Nemo : « La gauche a pu jouer en France le rôle d’un nouveau clergé qui domine les esprits, dit le bien et le mal, fait le catéchisme et les sermons, dénonce les péchés, censure le pouvoir temporel, délivre les fidèles du devoir d’obéissance aux lois quand celles-ci sont jugées impies, prononce les anathèmes, dresse la liste des hommes et des livres à mettre à l’index. »
Le maire de Trappes, Ali Rabeh, a décidé, lui aussi, de jouer les inquisiteurs en reprochant à certaines personnalités de droite et d’extrême droite d’avoir présenté sa ville comme étant un hub d’islamistes, estimant qu’il faudrait dès lors leur interdire toute apparition médiatique, voire les poursuivre pour incitation à la haine. Or, il convient de lui rappeler que les préoccupations concernant l’implantation de réseaux islamistes à Trappes ne sont ni nouvelles ni l’apanage des médias de droite. Dès 2003, le journal L’Humanité publiait un article évoquant l’islamisme qui y « tisse sa toile ». Douze ans plus tard, les départs vers la Syrie révélaient l’ampleur du phénomène, avec quelque 80 personnes alors associées à ces départs depuis Trappes, tandis qu’une commune voisine, confrontée à des difficultés socio-économiques comparables, n’aurait connu aucun départ similaire. Des enquêtes ont également mis en lumière l’influence exercée localement, dès les années 1990, par des prédicateurs liés aux mouvances islamistes algériennes. Il serait bon de lui rappeler que le fait qu’un criminel ait prétexté une réalité sociologique incontestable pour s’en prendre à des innocents ne change absolument rien aux faits, comme l’évoque l’essayiste Stéphane Azihari dans un post sur X. Ces attaques contre la liberté d’expression et le pluralisme relèvent en réalité d’une forme de pensée unique fascisante qui repose sur le refus du débat, l’instauration progressive d’une pensée unique, le rejet de la presse d’opposition, l’interdiction pour certaines personnalités d’exprimer librement leurs idées et, parfois même, le recours à la violence, comme on le voit de plus en plus contre des médias de droite présents sur le terrain.
Dans son élan liberticide, Ali Rabeh, suivi par une majorité de la gauche française qui, sans plus aucune réflexion, n’agit que par mimétisme idéologique, propose également d’envoyer de censurer, voire d’envoyer en prison, ceux qui mentionneraient la théorie du « grand remplacement » ou le terme « remigration », rétablissant ainsi le délit d’opinion.
Doit-on envoyer en prison ceux qui disent qu’il faut expulser tous les étrangers délinquants, mesure de bon sens partagée par une immense majorité de Français, mais qui pourrait, aux yeux de certains juges, être assimilée à l’idée de remigration ? Ou ceux qui constatent tout simplement un changement flagrant de mœurs culturelles dans certaines parties de notre territoire, sous prétexte que ces propos pourraient être assimilés à la théorie du « grand remplacement » ?
Si la réponse est oui, alors la France continue d’être aveuglée par un socialisme fascisant, tournant définitivement le dos à la confrontation des idées, même les plus dérangeantes, qui constitue pourtant le fondement de toute démocratie libérale.



