Au Brésil, le premier tour a placé Lula et Flávio Bolsonaro face à face dans un pays que les sondages et les catégories politiques saisissent mal. Prix du riz et du feijão, sécurité, évangéliques, Bolsa Família, héritage familial : Fundji Benedict raconte une présidentielle où l’on vote avec son histoire autant qu’avec son portefeuille, et où le second tour reste ouvert.
Tom Jobim chantait que le Brésil n’est pas pour les débutants. Quiconque y a vécu sait qu’il ne plaisantait qu’à moitié. La langue parlée au Brésil adoucit les reproches, je l’ai apprise dans les boulangeries, dans les bus bondés et dans les conversations de cuisine qui commencent par un cafezinho et finissent très tard dans la nuit chaude et lourde de la favela. Les Brésiliens ont une façon de nommer leur pays : ils disent, dans un souffle animé, que le Brésil va do Oiapoque ao Chuí; ce fleuve qui sépare la terre de Santa Cruz de la Guyane au ruisseau qui délimite la frontière uruguayenne. Le brésil c’est plus de quatre mille kilomètres, l’Amazonie et le sertão, les pampas du Sud et les tours de São Paulo avec une population de deux cents millions de personnes, dont beaucoup sont restés accrochés au 20ème siècle et qui votent tous le même jour. Ce dimanche, les Brésiliens ont voté.
Un jour d’élection au Brésil cela se sent et cela se voit : les écoles se transforment en bureaux de vote, les files d’électeurs s’allongent sous un soleil déjà cuisant à neuf heures du matin, la vente d’alcool est interdite dans une partie des États et les trottoirs des quartiers se couvrent de santinhos, petits tracts au format d’image pieuse avec un visage, un nom et le numéro à taper sur l’écran quand viendra le moment de choisir dans l’isoloir. Le lundi matin, les balayeurs de rue ramassent des saints de papier par brassées. À Franca, dans l’État de São Paulo, une femme de soixante-neuf ans a été conduite au commissariat pour en avoir distribué devant l’école Jesus Maria José. On lui avait promis cent reais. À Cupira, dans l’Agreste du Pernambouc, un homme de soixante-huit ans s’est effondré dans le bureau de vote et n’a pas pu être ranimé. On a suspendu le scrutin le temps d’emporter le corps, puis les gens ont repris leur place dans la file des votants, parce qu’au Brésil on ne laisse pas sa place aux autres. Trois autres électeurs âgés sont morts ce jour-là, à Rio, en Amazonie et dans le Mato Grosso do Sul. Le matin, à São Bernardo do Campo, Lula avait supplié les habitants de plus de soixante-dix ans, pourtant dispensés de voter, de se rendre quand même au bureau de vote. Que pena.
Ils sont venus, et cela n’a pas suffi : Flávio Bolsonaro a obtenu 47,03 % des suffrages et Lula 45,16 %, soit plus de deux millions de voix d’écart. Le président en exercice a parlé d’un résultat « inattendu » et a même avoué qu’il pensait gagner dès le premier tour. La veille encore, les trois grands instituts de sondage le donnaient vainqueur de cette élection dès le premier tour. Pour la troisième fois en huit ans, les sondeurs ont sous-estimé le vote bolsonariste. Je n’en suis pas surprise. Au Brésil, on ne dit pas tout à l’inconnu qui frappe à la porte pour faire une enquête, surtout quand on sait que son vote v va faire sourire à la télévision.
Je n’ai jamais soutenu Lula car il représente en politique tout ce que j’abhorre : je suis de droite, je suis juive, et je n’ai pas oublié qu’en février 2024, à Addis-Abeba, il a comparé la guerre de Gaza à l’extermination des Juifs par Hitler. En dépit de ce différend politique, je ne m’autorise pas à mentir sur son bilan plutôt positif pour le Brésil et les Brésiliens. En janvier 2023, Lula a hérité d’un pays dans une situation sociale catastrophique : la faim touchait plus de trente millions de personnes et les institutions étaient menacées. Trois ans plus tard, le Brésil a vaincu la faim – selon un rapport de l’ONU - et le chômage n’a jamais été aussi bas. La déforestation amazonienne a été divisée par deux et les institutions continuent à fonctionner et à servir le peuple du Brésil. J’ai connu des familles du Nordeste qui considèrent la Bolsa Família comme un don de Dieu car ce système, mis en place par Lula lors de sa première présidence et réactivé ensuite, a brisé le cycle de la faim leur garantissant deux repas quotidiens. Au Brésil, on ne vote pas pour des promesses de papier et on ne succombe pas aux chimères idéologiques. Le peuple offre sa voix à celui ou celle qui emplit le ventre et redonne une dignité.
Ce bilan n’a pas suffi pour une raison simple : quem tem padrinho não morre pagão - celui qui a un parrain ne meurt pas païen. Pendant des siècles, au Brésil, on obtenait les choses par l’entremise de quelqu’un : le coronel du sertão, le maire, le patron de l’usine donnaient un sac de ciment, un lit à l’hôpital, un emploi pour le neveu, un camion-citerne pendant la sécheresse, et ils attendaient en retour une fidélité qui se payait le jour du vote. La Bolsa Família a cassé ce système puisque l’argent est versé directement à la mère de famille. C’est un droit et aucun électeur ne plébiscitera un candidat pour avoir obtenu ce à quoi il a droit.
La jeune génération montre à quel point le Brésil a changé : le motoboy qui livre des repas sur une moto payée en quarante-huit mensualités et la manucure qui reçoit ses clientes dans sa cuisine de Duque de Caxia regardent le prix du riz et du feijão, le plafond de leur carte de crédit et le taux de leur prêt. L’église évangélique de leur rue, avec ses néons
et ses chaises en plastique, ne leur parle plus de redistribution mais d’effort et de prospérité. Beaucoup doivent leur salut aux premiers mandats de Lula, mais dimanche ils ont voté pour quelqu’un d’autre.
La peur et la sécurité influencent aussi dans le choix des électeurs. Même si le taux d’homicides a baissé, six mille six cents personnes ont été tuées par la police en 2025, et en octobre de la même année, une opération antidrogue a fait cent vingt-deux morts dans les favelas de Rio. Celui qui n’a pas attendu un bus le soir dans une favela ne saisit pas ce que le mot sécurité signifie pour une femme. La gauche brésilienne a longtemps ignoré cette angoisse, la qualifiant de fantasme des classes moyennes, alors que les populations les plus pauvres en sont les premières victimes et réclament plus d’ordre. Flávio Bolsonaro le sait. Le matin du vote, il a parlé des femmes assassinées. Les femmes restent pourtant la meilleure carte de Lula pour le second tour.
Pour l’anthropologue Roberto DaMatta, le Brésil est partagé entre la casa et la rua, la maison et la rue. Dans la maison, on trouve la famille, la loyauté et les dettes entre proches. Les Bolsonaro en ont fait un programme politique : le père appelait ses fils par des numéros, et Flávio était le zero um, le numéro un. Dans la rue c’est le Tribunal suprême ; la loi qui a condamné l’ancien président à vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d’État. Dimanche, Jair Bolsonaro n’avait pas le droit de voter. Son fils a recueilli plus de voix que n’importe qui d’autre dans le pays.
Pendant la campagne, Flávio a fini par ressembler à son père, jusque dans ses gestes. Il portait les mêmes t-shirts jaune et vert, tournait ses vidéos dans les mêmes décors, et est retourné à Juiz de Fora, la ville où Jair avait été poignardé en 2018. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à une autre scène. En 2018, Lula était en prison à Curitiba et avait désigné Fernando Haddad pour le remplacer. Haddad a perdu. Huit ans plus tard, le père en prison désigne son fils, et le fils arrive en tête. La maison Bolsonaro est désormais au Sénat avec Michelle et Carlos, et à la Chambre avec Jair Renan.
Le 1er septembre, des millions de Brésiliens ont compris que le juge Alexandre de Moraes, qui avait conduit le procès de Bolsonaro, n’était pas un homme intègre : ses messages échangés avec Daniel Vorcaro, le banquier au cœur du scandale, ont été rendus publics. La condamnation de Jair a pris l’allure d’une vengeance entre deux familles. Et cela ne s’arrête pas là puisque Flávio fait lui-même l’objet, depuis juillet, d’une enquête de la police fédérale sur l’argent que Vorcaro aurait versé pour réaliser un film consacré à son père, Dark Horse. Une persécution de plus pour les électeurs brésiliens.
Quelques jours avant le vote, une rumeur affirmait que Flávio voulait retirer à Notre-Dame d’Aparecida son titre de patronne du Brésil. En réalité, cette rumeur était fausse : le Tribunal électoral a confirmé que l’initiative partait d’un vieux projet de loi de 2007 déposé par un autre député et enterré l’année suivante. Ce dimanche, Aparecida a voté pour Flávio à 58,3 % au grand dam de la gauche qui espérait opposer les catholiques aux évangéliques. Elle les a au contraire réunis autour d’un candidat dont le père, catholique, s’est fait baptiser dans le Jourdain par un pasteur évangélique.
Même au Japon, où vivent les descendants des émigrés partis du port de Kobe en 1908, et revenus travailler dans les usines japonaises depuis les années 1990, Flávio obtient plus de 71 % des voix. En Israël, il dépasse 74 %. À Paris, c’est Lula qui l’emporte facilement. La sociologie électorale au Brésil est souvent pleine de surprises : on a d’un côté ceux qui travaillent de leurs mains, de l’autre ceux qui vivent de leurs diplômes, et un vote juif brésilien qui n’a pas pardonné Addis-Abeba.
Rien n’est encore joué. Les neuf millions de voix réunis par les candidats malheureux du 1er tour se reporteront en grande partie sur Flávio, mais Renan Santos refuse de choisir, Augusto Cury reste neutre et Ronaldo Caiado réfléchit. Trente-trois millions d’électeurs ne se sont pas déplacés pour voter. Lula, qui fêtera ses quatre-vingt-un ans le 27 octobre, doit aller chercher près de six millions de voix. Rien d’inaccessible pour celui qui a déjà comblé des écarts plus grands.
En 2019, Jair Bolsonaro était arrivé au pouvoir presque seul, porté par la colère des Brésiliens. Cette fois-ci, le fils Bolsonaro est entouré d’hommes politiquement solides et le Sénat penche nettement à droite. On parle de Tarcísio de Freitas réélu à São Paulo avec près de 63 % des voix, du juge Sergio Moro – qui avait envoyé Lula en prison - élu gouverneur du Paraná et de Nikolas Ferreira qui a battu le record du nombre de voix pour un député fédéral. La droite brésilienne dans sa majorité voit dans la victoire du fils Bolsonaro la fin d’un abus de pouvoir des juges et le programme tient en une phrase : libérer le père par la loi d’amnistie des condamnés du 8 janvier ou par une réduction des peines.
Sérgio Buarque de Holanda n’avait-il pas écrit en 1936 que le Brésil a toujours eu du mal à faire la différence entre l’État et la famille de ceux qui gouvernent cet immense et fabuleux pays.
Le monde entier regarde cette élection et attend, fébrile, le verdict du 25 octobre. Javier Milei a parlé dimanche d’un « phénomène ». Il est vrai que la victoire de Flávio placerait la plupart des grands pays d’Amérique du Sud dans le même camp, celui de Trump. Cela ne changera pas l’économie du pays : le soja du Mato Grosso continuera de partir vers la Chine, quel que soit le président, et aucun gouvernement brésilien ne pourra s’offrir le luxe de choisir entre Washington et Pékin sans se ruiner. L’Europe, elle, a fermé le 3 septembre son marché à la viande bovine brésilienne et les éleveurs du Centre-Ouest s’en souviendront.
Entre les deux tours, le 12 octobre, le Brésil fait la fête. Des centaines de milliers de pèlerins prendront la route d’Aparecida, à pied, et les deux candidats que l’on observera faire le signe de la croix se retrouveront, au bout de la file, dans la basilique, devant une petite Vierge noire en terre cuite, haute d’une quarantaine de centimètres. En 1717, trois pêcheurs du Paraíba, Domingos Garcia, João Alves et Filipe Pedroso, l’ont remontée dans leurs filets, le corps d’abord, la tête ensuite. Elle a été restaurée et recollée, puis en 1978, un visiteur l’a jetée à terre et brisée en près de deux cents morceaux. Elle a été reconstituée fragment par fragment.
Le 25 octobre, ce sera au Brésil de recoller ses morceaux et je fais ce vœu : puisse-t-il voter pour ses enfants, pour la liberté et pour les deux mots inscrits sur la bande blanche de son drapeau, Ordem e Progresso, ces deux mots qu’Auguste Comte avait fait précéder du mot Amour, oublié en chemin.
Dizem que Deus é brasileiro.


