À l’heure de Yom Kippour, Sébastien Xhayet part d’un texte de Gerald Posner pour interroger le poids des mots lorsque ceux-ci deviennent accusation avant même d’être jugement. « Génocide » est de ces mots qui exigent des preuves, du droit et du temps. Mais son texte va plus loin : que se passe-t-il lorsque l’accusation a déjà produit ses effets ? Et que faudra-t-il dire si, un jour, les faits obligent à reconnaître que l’on s’est trompé ?
Il est des jours qui invitent moins à parler qu’à se demander ce que valent les mots que nous avons prononcés.
Yom Kippour est de ceux-là.
Jour du pardon, certes, mais peut-être plus encore jour de l’examen de soi, de la faute regardée sans détour, du mot que l’on voudrait pouvoir reprendre et du tort dont on découvre parfois trop tard qu’il a été commis. Il serait présomptueux, pour qui n’appartient pas au judaïsme, de prétendre s’approprier la profondeur religieuse d’un tel jour. On peut du moins en entendre l’appel universel : avant de demander aux autres de rendre des comptes, commencer par examiner les siens.
C’est dans cet esprit que ces lignes sont publiées aujourd’hui.
Car il est des mots que l’on devrait prononcer en tremblant.
« Génocide » est de ceux-là.
Il appartient à cette poignée de mots que l’Histoire nous a légués lestés de tant de cadavres, de tant de nuits et de tant d’abîmes que les employer devrait imposer une sorte de silence préalable. On devrait vérifier. Peser. Comparer. Démontrer. Puis seulement parler.
Nous avons fait exactement l’inverse.
Depuis bientôt trois ans, le mot a couru plus vite que les juristes, plus vite que les tribunaux, plus vite que les faits eux-mêmes. Il a envahi les rues, les écrans, les amphithéâtres, les réseaux sociaux. Il s’est imprimé sur des pancartes avant de l’être dans des jugements. Il est devenu un cri avant d’avoir été une démonstration.
Et à force d’être répété, il a fini par acquérir cette étrange autorité moderne qui dispense presque d’avoir raison : tout le monde le dit.
C’est précisément contre ce « tout le monde le dit », contre cette paresse des certitudes répétées jusqu’à devenir vérités de substitution, que Gerald Posner a choisi d’écrire.
Journaliste d’investigation américain, juriste de formation et auteur de nombreux ouvrages d’enquête, il revient ici à ce que le tumulte supporte le moins : les faits, les textes, les précédents, les chiffres.
Son article, « Le génocide à Gaza pour les nuls », traduit en français par Stéphane Zagdanski, pose une question simple, presque scandaleuse à force d’être devenue interdite : que faut-il réellement démontrer, en droit, avant de prononcer le mot « génocide » ?
À lire ici : https://laggg2020.substack.com/.../le-genocide-a-gaza...
Son texte a la vertu, devenue presque insolente, de revenir au droit.
Non aux impressions. Non aux images choisies pour nous bouleverser. Non aux slogans. Non à cette comptabilité macabre dont chacun extrait le chiffre propre à confirmer ce qu’il pensait déjà.
Au droit.
Or le droit est un personnage fort désagréable dans les grandes fièvres collectives. Il pose des questions. Il exige des preuves. Il distingue. Il refuse les analogies faciles. Il demande ce que signifie exactement un mot avant d’autoriser qu’on s’en serve pour condamner un homme ou un État.
Et, surtout, il nous rappelle une évidence aujourd’hui presque scandaleuse : toutes les atrocités ne sont pas des génocides.
Les crimes de guerre existent. Les crimes contre l’humanité existent. L’extermination existe. Les violations du droit international humanitaire existent. Et le génocide existe aussi.
Mais ce ne sont pas des synonymes.
Toute la force de l’étude que l’on va lire est là : elle remet sur la table ce fameux « dolus specialis », cette intention particulière sans laquelle le génocide cesse juridiquement d’être le génocide. Posner rappelle les précédents. Il confronte Gaza à la Shoah, au Rwanda, à Srebrenica, au Cambodge. Il examine les chiffres, les comportements, les objectifs militaires allégués, les mesures d’évacuation, les opérations humanitaires, les précédents jurisprudentiels. On pourra contester tel argument, discuter tel chiffre, opposer telle pièce. C’est même ainsi qu’un débat sérieux doit fonctionner.
Mais il devient infiniment plus difficile, après l’avoir lu, de se contenter de scander.
Car derrière cette bataille des mots s’en joue une autre.
Le Hamas n’est pas tombé du ciel le 7 octobre 2023. Il appartient à une histoire politique et idéologique précise. Né dans le giron palestinien des Frères musulmans, il a mêlé depuis ses origines activisme religieux, organisation sociale, ambition politique et lutte armée. Sa doctrine historique ne consistait pas à obtenir une rectification de frontière ou une concession diplomatique supplémentaire : elle envisageait la disparition d’Israël et son remplacement par un ordre politique islamique.
Il faut donc prendre au sérieux la dimension idéologique du 7 octobre.
Ce jour-là, il ne s’est pas produit une abstraction géopolitique. Des hommes ont franchi une frontière, massacré des civils et emmené des otages. Environ 1.200 personnes furent assassinées et quelque 250 autres enlevées.
Et il serait singulièrement naïf d’examiner la réaction israélienne en faisant disparaître cet événement de la première page du dossier.
L’une des questions stratégiques essentielles est précisément celle-ci : jusqu’à quel point les dirigeants du Hamas avaient-ils anticipé — et recherché — une réaction israélienne massive dont ils savaient qu’elle replacerait la question palestinienne au centre du monde et ferait peser sur Israël un coût diplomatique considérable ?
Cette lecture n’est pas une fantaisie inventée après coup. Yahya Sinwar avait, avant le 7 octobre, évoqué une confrontation susceptible notamment de laisser Israël isolé sur la scène internationale, et qu’il restait convaincu après le déclenchement de la guerre que la lutte armée constituait la voie vers ses objectifs politiques.
Cela ne transforme pas automatiquement chaque conséquence de la guerre en résultat intentionnellement recherché par le Hamas. Cela interdit simplement de raconter l’histoire comme si l’offensive israélienne avait surgi d’un caprice, dans un vide historique et stratégique.
C’est pourtant souvent ainsi que l’Occident s’est raconté la guerre.
Le 7 octobre s’est peu à peu effacé derrière le 8.
Puis le 9.
Puis les images de Gaza.
La cause et la conséquence ont été dissociées jusqu’à devenir deux histoires indépendantes.
Et tandis que la guerre faisait rage, une seconde bataille commençait dans nos propres sociétés : celle du récit.
Les universités occidentales, qui auraient dû être les lieux privilégiés de la complexité, furent parfois les premières victimes de la simplification.
Bien sûr, manifester pour les civils palestiniens n’est ni soutenir le Hamas ni être antisémite. Critiquer Israël n’est pas haïr les Juifs. Ces évidences doivent être répétées précisément pour pouvoir nommer, sans tricher, ce qui s’est produit ailleurs.
Car il s’est aussi trouvé des campus où l’on ne protestait plus seulement contre une opération militaire : on glorifiait la « résistance », on excusait ou relativisait le 7 octobre, on reprenait des mots d’ordre visant non plus la politique d’un gouvernement mais l’existence même d’Israël, et l’on faisait parfois des étudiants juifs les débiteurs symboliques d’une guerre menée à des milliers de kilomètres.
Ce qui s’est joué là n’avait rien d’une singularité américaine. Le même trouble a gagné, presque au même rythme, une bonne partie de l’Occident. De Bruxelles à Paris, de Berlin à Londres, d’Amsterdam aux campus nord-américains, quelque chose s’est déplacé. La critique d’un gouvernement, parfaitement légitime, a parfois cessé d’être politique pour devenir une assignation collective ; l’Israélien s’est trouvé réduit au « sioniste », le Juif sommé de répondre d’Israël, et le 7 octobre lui-même, à force d’être relativisé, recontextualisé, parfois presque excusé, a fini par s’effacer derrière les images de ce qui suivit.
À travers l’Occident, les organismes de lutte contre l’antisémitisme ont relevé une hausse spectaculaire des incidents antisémites et documenté, au sein d’une partie du mouvement anti-israélien, des expressions explicites de soutien au Hamas et à d’autres organisations désignées comme terroristes. Leurs chiffres peuvent être discutés, leurs classifications contestées, leurs méthodes débattues ; mais le phénomène qu’ils révèlent, lui, est trop massif pour être simplement évacué.
Alors un curieux renversement s’est produit.
L’organisation issue de la matrice idéologique des Frères musulmans, auteur du massacre du 7 octobre, s’est progressivement effacée de certains récits tandis que l’État attaqué devenait, à lui seul, l’accusé universel.
Le terrorisme avait ouvert la scène.
La propagande en occupait désormais le décor.
Et une partie de notre jeunesse, sincèrement bouleversée par les souffrances palestiniennes mais souvent nourrie d’une histoire amputée de ses chapitres les plus embarrassants, s’est retrouvée sommée de choisir entre deux images enfantines : un peuple absolument innocent et un État absolument criminel.
Les idéologies adorent les enfances morales.
Elles détestent les nuances.
L’islamisme politique le sait depuis longtemps. Comme toutes les idéologies totalisantes, il ne cherche pas seulement à gagner des territoires : il cherche à imposer des catégories mentales, un vocabulaire, une grille du monde. Faire d’Israël non plus un État dont on peut — et parfois doit — critiquer durement les décisions, mais une monstruosité intrinsèque, coupable par essence et illégitime par naissance, constitue pour ses courants les plus radicaux une victoire idéologique considérable.
C’est ici que le mot « génocide » prend une importance qui dépasse de beaucoup le prétoire.
Car quel mot pourrait mieux transformer un adversaire en paria absolu ?
Quel mot pourrait davantage rendre toute défense suspecte ?
Quel mot pourrait mieux retourner contre l’État juif la mémoire du crime qui a précisément précédé sa naissance ?
Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre la puissance symbolique de cette accusation.
Mais comprendre sa puissance ne signifie évidemment pas conclure qu’elle est fausse.
Cela signifie exiger qu’elle soit démontrée.
Et c’est là que commence le droit.
La Cour internationale de Justice (CIJ) devra dire ce que les slogans ne peuvent pas dire à sa place. La Cour pénale internationale (CPI), dans les procédures relevant de sa compétence, devra elle aussi juger sur des éléments de preuve et non sur le climat du temps. Il faut souhaiter que ces institutions soient imperméables aux gouvernements, aux diplomaties, aux mouvements militants, aux États qui voudraient instrumentaliser leurs décisions et aux foules qui leur réclament déjà le verdict.
Une juridiction qui condamnerait pour plaire ne serait plus une juridiction.
Une juridiction qui absoudrait pour plaire ne le serait pas davantage.
Il faut donc attendre.
Attendre, non par indifférence, mais parce que la justice a ceci de supérieur à la vengeance politique : elle accepte d’être lente lorsque la vérité est compliquée.
Et si, au terme de ce travail, l’intention génocidaire n’était pas établie selon les exigences extraordinairement rigoureuses du droit international, alors il faudrait avoir le courage de prononcer une phrase devenue presque inconvenante : Israël aurait été accusé du crime des crimes sans que le crime des crimes puisse être juridiquement prouvé.
Il faudrait alors mesurer le dégât.
Car on n’accuse pas impunément un peuple, une armée, un État démocratique tout entier d’avoir rejoint le très petit cercle historique de ceux qui ont voulu détruire un groupe humain en tant que tel.
Une telle accusation colle aux murs.
Elle entre dans les écoles.
Elle descend dans la rue.
Elle s’imprime dans les mémoires.
Elle transforme le soupçon en identité.
Et pendant que l’on prétend viser seulement un gouvernement, le vieil antisémitisme, qui possède l’extraordinaire faculté de changer de vocabulaire sans jamais vraiment mourir, retrouve parfois une jeunesse inattendue.
Autrefois le Juif empoisonnait les puits.
Puis il contrôlait les banques.
Aujourd’hui, dans certains discours, il devient le génocidaire par procuration, sommé de répondre des actes d’un État à raison de son appartenance réelle ou supposée.
Les costumes changent.
La vieille pièce se joue encore.
Voilà pourquoi des textes comme celui de Gerald Posner sont nécessaires.
Non parce qu’ils devraient constituer un catéchisme inverse.
Non parce qu’Israël devrait être soustrait à l’examen du droit.
Mais précisément parce qu’Israël a droit au droit.
À tout le droit.
Aux accusations qui peuvent être prouvées.
Aux responsabilités qui peuvent être établies.
Et à l’acquittement des accusations qui ne le peuvent pas.
La vérité prendra peut-être encore des années.
Elle a toujours eu ce défaut : elle arrive beaucoup plus lentement que la propagande.
La propagande voyage avec des slogans.
La vérité traîne derrière elle des archives, des pièces, des expertises, des contradictions, des notes de bas de page et des milliers de pages de procédure.
Elle est moins séduisante.
Elle fait de mauvaises pancartes.
Elle tient difficilement dans un tweet.
Mais elle possède une qualité dont les foules devraient se méfier davantage : elle survit à ceux qui criaient.
Un jour, les cortèges se dispersent.
Les hashtags disparaissent.
Les étudiants quittent les campus.
Les gouvernements tombent.
Les indignations changent d’objet.
Alors restent les faits.
Restent les archives.
Restent les jugements.
Et l’Histoire, qui a beaucoup plus de temps que nous, recommence son travail.
Elle ouvre les dossiers.
Elle enlève les slogans.
Elle regarde les preuves.
Et elle compte.
Mais puisque ces lignes paraissent à l’heure où commence Yom Kippour, peut-être ne faut-il pas s’arrêter au compte.
Il faut aussi savoir demander pardon.
Pardon à ceux des Juifs qui, depuis le 7 octobre, ont été sommés de répondre personnellement d’une guerre parce qu’ils étaient juifs.
Pardon à ceux à qui l’on a demandé de se désolidariser d’Israël pour mériter de ne pas être soupçonnés.
Pardon à ceux qui ont entendu, sous des mots nouveaux et des indignations parfois parfaitement sincères, résonner de très vieilles accusations.
Pardon à ceux dont les synagogues, les écoles, les commerces ou les personnes ont dû être davantage protégés parce qu’une guerre au Proche-Orient avait soudain rendu leur vie quotidienne moins sûre à Paris, Bruxelles, Londres, New York ou ailleurs.
Et, si demain le droit établit que le mot « génocide » avait été employé avec une certitude que les preuves ne permettaient pas, pardon également pour cette légèreté terrible avec laquelle le crime des crimes aura été attaché à Israël avant que le juge ait parlé.
Ce pardon ne retrancherait rien aux souffrances palestiniennes.
Il ne rendrait aucun mort à sa famille.
Il ne dispenserait Israël d’aucune responsabilité que le droit viendrait à établir.
Le pardon n’est pas l’effacement de la vérité.
Il en est peut-être exactement le contraire.
Il commence lorsqu’on accepte enfin de regarder ce que l’on a fait de faux, de cruel ou d’injuste sans chercher aussitôt l’excuse qui permettra de continuer à dormir.
Yom Kippour nous rappelle peut-être cela, même à ceux qui n’en partagent pas la foi : certaines fautes ne sont réparables qu’à la condition d’être d’abord nommées.
Alors, si les faits et le droit devaient un jour défaire cette accusation qui aura pesé si lourdement sur Israël et, par ricochet, sur tant de Juifs qui n’avaient rien demandé à personne, il faudra plus qu’une note en bas de page, plus qu’un rectificatif discret, plus qu’un changement de vocabulaire.
Il faudra avoir l’élégance — et peut-être simplement la décence — de dire : nous nous sommes trompés.
Et pour le mal que cette erreur aura fait, pardonnez-nous.
© Sébastien Xhayet


