Pendant quarante ans, le rabbin Michel Serfaty a fait vivre à Ris-Orangis une communauté juive et une certaine idée de la France : celle où les cultes pouvaient être voisins, où l’on priait pour la République et où le « vivre ensemble » n’était pas encore une formule. Julien Bahloul y a grandi. Aujourd’hui, le rabbin prend sa retraite. La communauté, elle, a presque disparu. Ce texte est un adieu à un homme — et le récit, autrement plus vertigineux, d’un monde qui s’est effacé.
J'ai grandi dans une communauté qui a disparu. Dans un idéal qui a disparu. Dans une France qui a disparu. Hier a eu lieu le dernier Shabbat de mon rabbin, Michel Serfaty. Pendant 40 ans, il a officié dans la synagogue de Ris-Orangis, où je suis né et j'ai grandi, près d'Evry en banlieue parisienne. Pendant des décennies il a incarné une certaine France qui, petit à petit, s'est effacée. Lorsque j'étais enfant, nous étions des dizaines de familles juives dans cette petite ville. Nous y vivions heureux. Notre synagogue partageait un terrain avec une église protestante. Au bout de la rue se trouvait une église catholique. Plus tard, grâce à l'aide du rabbin Serfaty, un local de prière pour les Musulmans a été ouvert. Également dans cette même rue. Monsieur Serfaty avait décidé de prendre sur lui une mission : le vivre ensemble. Tous les cultes seront voisins et nous vivrons en bonne harmonie. Rien ne l'arrêterait dans cette mission. Malheureusement, j'ai vu au fil des années cet idéal s'écrouler. En 2003, alors qu'il était en chemin à pied pour la synagogue, il a été tabassé dans la rue devant son fils par des inconnus. Je me souviens de cette époque comme si c'était hier. Les agressions antisémites étaient quotidiennes. Dans la rue, à l'école. Partout. Avec, à chaque fois, "la Palestine" en prétexte. Sarkozy était venu à la synagogue exprimer sa solidarité. Avant qu'il ne reparte, le rabbin avait demandé au ministre de rester un instant de plus pour avoir le temps de réciter une prière en présence de tous les fidèles : celle de la bénédiction pour la République française, dite chaque Shabbat dans les synagogues. "Que la France vive heureuse et prospère. Qu'elle soit forte et grande par l'union et la concorde. Que les rayons de Ta lumière éclairent ceux qui président aux destinées de l’État et font régner l’ordre et la justice. Amen." Je me souviens avec amertume de cette époque, de cet immense sentiment d'abandon d'une partie de la classe politique, surtout de gauche. "Pas de vague", pour ne pas donner mauvaise image à l'établissement scolaire, pour ne pas stigmatiser. Lorsque j'étais enfant, la communauté juive de Ris-Orangis était immense. Les jours de fêtes on pouvait à peine s'y assoir. Les événements culturels et associatifs étaient fréquents. Aujourd'hui, il ne reste presque plus personne. Ceux de ma génération ont quitté la ville dès que l'occasion s'est présentée. Pour aller à Paris, ou dans d'autres villes de France où il est moins dangereux d'élever des enfants juifs. D'autres, comme moi, sont partis en Israël. Une fois à la retraite, la génération de nos parents est aussi partie, surtout pour se rapprocher de leurs petits enfants. Aujourd'hui seul le carré juif du cimetière de Ris-Orangis témoigne du passé de cette belle communauté. La ville et les alentours se sont vidés de leurs juifs. Au-delà de ses activités en dehors de la synagogue, le rabbin a été surtout et avant tout un extraordinaire chef de communauté. Un homme prêt à rouler des heures en voiture seul pour aller assister dix minutes à l'enterrement de mon grand-père. Un homme qui avait à cœur que toutes les familles trouvent leur place dans la synagogue. Quelles soient religieuses ou non. Qu'elles prennent part à la vie communautaire. Que ce soit en étant simplement assises avec les autres, en s'inscrivant à des conférences, en priant, en organisant des opérations logistiques, ou que cela soit pour certains enfants simplement en étant dans le couloir à jouer. Le plus important pour lui était que nous soyons tous là Que nous soyons ensemble. Que le lien ne se brise jamais. Hier, après plusieurs décennies, le rabbin a pris sa retraite. Une retraite plus que méritée. Avec son départ se tourne une page de l'histoire du judaïsme français dans certaines banlieues du pays. Et une page de ma vie et de mon enfance. Merci pour tout monsieur le Rabbin. Profitez bien de cette retraite plus que méritée.



