Au sortir d’un récital, quelques notes continuent de résonner. Sergioo Parolinn y entend autre chose encore : la présence de ceux que nous avons aimés, la fragilité de ce qui passe et cette étrange victoire que la beauté, parfois, arrache à l’oubli. De la dernière note d’un piano au crâne de Yorick, une méditation sur ce qui demeure lorsque tout semble s’être tu.
Pensée d’un retour de récital
Le silence après le dernier accord est peut-être la plus bouleversante des musiques.
Ce soir, en quittant la salle, je portais encore en moi les résonances du piano. Quelques notes suspendues, quelques harmonies obstinées qui refusaient de mourir tout à fait.
La musique possède ce mystère : elle disparaît au moment même où elle naît, et pourtant elle demeure.
Comme un amour.
Comme un souvenir.
Je songeais alors à ceux que nous avons aimés. À ceux qui nous ont façonnés par leur présence, leur rire, leur regard.
Nous croyons les perdre et pourtant ils continuent de vibrer en nous, à la manière d’une corde qui résonne longtemps après qu’on l’a frappée.
L’amour et la musique partagent cette étrange condition : ils ne peuvent être retenus. Dès que l’on cherche à les posséder, ils s’échappent. Ils n’existent que dans l’instant offert, dans la fragilité d’un geste, d’une caresse, d’une mélodie.
Et puis la mort se tient là, discrète, au fond de toutes choses. Non comme une ennemie, mais comme celle qui donne leur prix aux instants.
Les mots de Shakespeare me sont revenus :
« Hélas, pauvre Yorick !
Je le connaissais, Horatio… »
Cette tête de mort dans les mains d’Hamlet n’est pas seulement celle du bouffon disparu. C’est le miroir tendu à chacun de nous.
Où sont les rires ?
Où sont les chansons ?
Où sont les lèvres embrassées, les visages aimés, les fêtes et les promesses ?
« Ma gorge se serre.
Ici pendent ces lèvres que j’ai embrassées je ne sais combien de fois. »
Dans ces mots résonne toute la tragédie humaine : nous sommes des êtres faits pour aimer ce qui passe.
Et pourtant, je suis sorti du concert avec un sentiment qui n’était pas le désespoir.
Car la musique nous enseigne autre chose. Une sonate n’est pas moins belle parce qu’elle se termine. Un amour n’est pas moins vrai parce qu’il est mortel.
Peut-être même est-ce l’inverse.
Leur beauté naît précisément de leur fragilité.
Les dernières notes du récital se sont éteintes. Le musicien a quitté la scène. Un jour, nous quitterons la nôtre.
Mais tant qu’il restera quelqu’un pour se souvenir d’un sourire, d’une voix, d’un regard ou d’une mélodie, quelque chose continuera de résister au néant.
Peut-être est-ce cela que j’ai entendu ce soir, derrière les accords du piano : cette fragile victoire de la beauté sur l’oubli.
Et tandis que la nuit refermait doucement ses portes sur le monde, les mots d’Hamlet ne me semblaient plus seulement une lamentation. Ils devenaient une invitation.
Aimer davantage.
Écouter plus profondément.
Vivre plus intensément.
Avant que la musique ne s’arrête.
Sergioo Parolinn


