LES DERNIERS — ÉPISODE 1 · JULIA WALLACH
Julia Wallach vient de nous quitter à 101 ans. Rescapée d’Auschwitz, elle était l’une des toutes premières « Dernières » rencontrées par Sophie Nahum. Sa disparition nous donne aujourd’hui la triste occasion d’ouvrir un projet que HaBayta portait depuis longtemps : raconter le travail exceptionnel de cette réalisatrice qui, depuis des années, va recueillir la parole des derniers survivants de la Shoah. Nous commencerons par Julia. Parce qu’avant de parler de mémoire, Sophie Nahum parle de rencontres. Et parce qu’avant que les voix ne s’éteignent, elle a compris qu’il fallait les écouter.
Julia est morte.
Elle avait 101 ans.
Sophie Nahum l’a annoncé aujourd’hui avec des mots qui, chez celle qui voit depuis des années disparaître un à un ceux qu’elle a filmés, disent cette fois une douleur très personnelle.
Julia était, écrit-elle, l’une de leurs toutes premières « Dernières ».
Ce possessif mérite que l’on s’y arrête.
« Nos » Dernières.
Non qu’elles lui appartiennent. Tout au contraire. Mais parce qu’à force d’aller les chercher, de s’asseoir chez elles, de les écouter, de revenir les voir, Sophie Nahum a fait entrer dans son travail quelque chose qui excède l’archive : une relation.
Et Julia fut l’une de ces relations-là.
« Julia, toi, tu vas vivre »
Julia Wallach était née à Paris en 1925, fille unique de parents juifs polonais.
Sa mère fut arrêtée en juillet 1942 pendant la rafle du Vel d’Hiv. Julia ne la reverrait jamais.
En avril 1943, ce fut son tour. Elle fut arrêtée avec son père, conduite à Drancy puis déportée à Auschwitz. Elle survécut au typhus. Lorsque le camp fut évacué en janvier 1945, elle fut jetée dans la marche de la mort, passa notamment par Ravensbrück et réussit finalement à s’évader en avril 1945 avant de rejoindre les Américains.
Son père lui avait laissé une injonction :
« Julia, toi, tu vas vivre, il faudra que tu racontes toutes les horreurs que tu vas voir. »
Julia a vécu.
Et Julia a raconté.
Une femme sonne à une porte
Après la guerre, Julia revint à Paris.
Elle réussit à récupérer l’appartement familial, alors occupé par un collaborateur. Son père, maroquinier, y avait eu son atelier et avait caché dans un mur quelques pièces d’or avant leur arrestation.
Julia reprit sa vie là.
Treize mois après son retour, elle épousa un autre ancien déporté. Ils eurent deux enfants, puis cinq petits-enfants et six arrière-petits-enfants. Et Julia continua d’habiter cet appartement.
C’est là, plusieurs décennies plus tard, que Sophie Nahum vint la rencontrer.
J’aime cette scène parce qu’elle raconte à elle seule Les Derniers.
Une femme sonne à une porte.
Une vieille dame lui ouvre.
Derrière cette porte, il y a presque un siècle d’une vie et l’Histoire avec sa majuscule.
Mais Sophie Nahum, elle, commence par entrer dans un appartement.
Elle s’assied.
Et elle écoute.
Sophie Nahum avait compris l’urgence
Depuis des années, c’est ainsi qu’elle fait.
Elle va chez les témoins. Elle s’installe avec eux, souvent autour d’un café. Elle ne leur demande pas seulement de raconter la déportation, la clandestinité ou la persécution.
Elle leur demande l’après.
Comment revient-on ?
Comment aime-t-on ?
Comment fonde-t-on une famille ?
Comment vit-on avec les absents ?
Comment vieillit-on après avoir vu ce que l’on a vu ?
Et que pense-t-on du monde qui est venu après ?
C’est le principe même des Derniers : rencontrer les survivants chez eux et recueillir, dans des épisodes courts, leur enfance et la guerre, mais également leur reconstruction et leur regard sur le présent et l’avenir.
Ce déplacement paraît minuscule.
Il change tout.
Car Sophie Nahum n’a pas seulement voulu savoir comment ces femmes et ces hommes avaient survécu à la mort.
Elle a voulu comprendre comment ils étaient revenus à la vie.
Ni statues ni mausolée
C’est peut-être ce qui me touche depuis longtemps dans son travail.
Sophie Nahum n’a pas fait des survivants des statues.
Elle ne les enferme pas dans le moment le plus terrible de leur existence.
Devant sa caméra, ils peuvent être graves, évidemment. Mais ils peuvent aussi rire, s’agacer, plaisanter, se contredire. Ils ont des enfants et des petits-enfants, des habitudes, des opinions, une cuisine, un appartement, une façon particulière de prononcer un mot ou de regarder celui qui les interroge.
Ils ne sont pas seulement ceux qui ne sont pas morts.
Ils sont ceux qui ont vécu.
Et Sophie Nahum filme cela aussi.
C’est pourquoi je ne parlerais pas d’un mausolée audiovisuel.
Elle a recueilli des présences.
Devenir les témoins des témoins
Le projet s’est considérablement développé. Websérie, films, livres, podcasts, conférences : Les Derniers est devenu un ensemble documentaire destiné notamment aux nouvelles générations et aux enseignants. La plateforme recense aujourd’hui 148 vidéos consacrées aux survivants des camps et 94 aux enfants cachés.
Mais un épisode me semble raconter Sophie Nahum mieux encore que les chiffres: après le confinement, elle réunit Julia Wallach, Ginette Kolinka et Esther Senot pour un goûter. Les trois femmes se mettent à parler. Pas à « témoigner » au sens institutionnel du terme. À parler entre elles. Elles comparent leurs parcours, leurs souvenirs de Birkenau. Le soir même, Ginette Kolinka et Esther Senot appellent Sophie. Elles lui confient que, malgré toutes les fois où elles avaient témoigné, elles n’avaient jamais vraiment pris le temps de s’asseoir ensemble et de confronter ce qu’elles avaient vécu.
De cette rencontre naîtra le projet documentaire Les Dernières. Cette histoire dit quelque chose d’essentiel. Sophie Nahum n’est plus seulement celle qui pose les questions. Elle crée les conditions pour que la parole advienne.
Et aujourd’hui, Julia
Il fallait donc peut-être que cette série commence ainsi. Pas comme nous l’aurions voulu. Par une disparition.
Julia Wallach avait également transmis son histoire avec Pauline Guéna dans Dieu était en vacances. Mais la phrase de son père demeure, terrible par ce qu’elle exigeait d’une jeune fille et bouleversante par ce qu’elle est devenue : Tu vas vivre. Il faudra que tu racontes.
Son père ne revint pas. Julia, elle, revint. Elle vécut. Elle se maria. Elle eut des enfants, des petits-enfants, des arrière-petits-enfants. Elle témoigna. Elle écrivit. Et un jour Sophie Nahum sonna à sa porte.
Aujourd’hui cette porte s’est refermée. Mais la voix, elle, demeure.
Son père lui avait demandé de vivre et de raconter.
Julia a vécu. Julia a raconté. Et Sophie Nahum était là pour écouter.
Pour voir et entendre
Découvrir Les Derniers / The Last Ones
Voir le témoignage de Julia Wallach recueilli par Sophie Nahum
Avec Julia Wallach, HaBayta ouvre aujourd’hui une série consacrée au travail de Sophie Nahum et aux voix de Les Derniers. Nous reviendrons régulièrement vers celles et ceux qu’elle a rencontrés.






