Dans un Paris à peine décalé du nôtre, où les écrans envahissent l’espace, où la violence devient ordinaire et où les identités se fragmentent, trois personnages improbables entreprennent de résister au chaos. Avec AvatarS, son cinquième roman, Daniella Pinkstein interroge notre rapport à la mémoire, à la transmission et à cette part de nous-mêmes qui refuse de disparaître. Mais derrière l’inquiétude affleure une conviction plus lumineuse : la littérature pourrait encore nous aider à nous relever. Rencontre avec un écrivain pour qui créer demeure l’une des formes les plus exigeantes de la résistance.
Quand la littérature refuse l’effacement
Il y a des romans qui racontent leur époque. Et d’autres qui semblent pressentir ce qu’elle est en train de devenir.
AvatarS, de Daniella Pinkstein, appartient à cette seconde famille.
Dans un Paris légèrement futuriste, dont les désordres ressemblent singulièrement aux nôtres, Alice, jeune thérapeute confrontée à une disparition, et Salomon, veuf octogénaire engagé dans un projet clandestin, évoluent au milieu d’une société où les images prolifèrent tandis que les repères s’effacent. Trois destins s’entremêlent. Trois existences cherchent leur chemin dans un monde qui semble avoir perdu jusqu’au sens de sa propre direction.
Le roman avance sans bruit, presque sans effets spectaculaires, mais avec une précision qui finit par déranger.
Car ce qu’il donne à voir dépasse la seule inquiétude d’une société sous surveillance. Il interroge quelque chose de plus intime, de plus universel : notre manière contemporaine d’habiter notre propre identité.
Nous vivons à l’âge des doubles, des profils, des représentations démultipliées de nous-mêmes. Nous avons fait de cette multiplicité une promesse de liberté. Être plusieurs, ce serait pouvoir se réinventer indéfiniment, échapper aux assignations, refuser de se laisser enfermer dans une seule définition de soi.
Mais à force de ne jamais vouloir coïncider avec soi-même, que reste-t-il de notre unité ?
L’époque appelle cela la fluidité. Le roman en laisse entrevoir l’envers : une fatigue d’être, une dispersion progressive, presque imperceptible. Le moi ne s’effondre pas nécessairement. Il peut aussi s’effacer par petites touches, se dissoudre dans ses propres reflets.
Et pourtant, réduire AvatarS à cette inquiétude serait passer à côté de ce qui fait sa singularité.
Car le double n’y est pas seulement une menace. Il pourrait aussi être une chance. Une manière de découvrir, au plus profond de soi, cette part encore capable de se dresser lorsque tout semble céder.
Car si le moi peut se disperser, il peut aussi se dresser.
C’est là que le roman introduit une tension autrement plus féconde : entre la dissolution contemporaine et la possibilité d’un relèvement. Entre la tentation de disparaître dans ses propres représentations et l’exigence, plus ancienne, de demeurer fidèle à quelque chose qui nous dépasse.
On aurait tort, dès lors, de voir dans AvatarS un simple roman sur les nouvelles technologies. Il s’agit d’une interrogation sur l’homme lui-même, sur ce qui le constitue, sur ce qu’il transmet et sur ce qu’il risque de perdre lorsqu’il rompt avec sa propre histoire.
Et c’est ici que l’œuvre rejoint une mémoire autrement plus ancienne.
Celle des écrivains yiddish, des voix arrachées à l’oubli, des existences que l’Histoire a voulu effacer, mais dont les mots continuent de nous parvenir.
Celle, surtout, d’Emmanuel Ringelblum, historien et fondateur des archives clandestines du ghetto de Varsovie, auquel Daniella Pinkstein a dédié son roman.
Au cœur même de la catastrophe, alors que l’anéantissement des Juifs d’Europe était en cours, des hommes et des femmes avaient entrepris de recueillir les traces de leur propre existence. Ils rassemblaient des témoignages, des journaux, des dessins, des documents. Ils savaient que leurs vies étaient menacées, mais ils voulaient que leurs voix leur survivent.
Ce geste, d’une grandeur bouleversante, dépassait la seule volonté de témoigner.
Il disait qu’au milieu des ténèbres, l’homme pouvait encore choisir la mémoire, la pensée, la beauté, la transmission.
L’écriture devenait alors une forme de résistance à l’effacement.
Ce n’est donc pas seulement la mémoire de la Shoah que convoque AvatarS. C’est cette question universelle : qu’est-ce qui permet à des êtres humains de préserver leur dignité lorsque le monde autour d’eux semble renoncer à la sienne ?
Daniella Pinkstein ne propose pas de réponse dogmatique. Son roman, malgré les ombres qui le traversent, demeure ouvert à une possibilité de salut. Ses personnages ne sont pas des héros au sens traditionnel. Ils sont vulnérables, parfois déconcertants, quelquefois dérisoires. Mais quelque chose en eux refuse d’abdiquer.
Et cette résistance n’est pas sans rapport avec la place que l’écrivaine accorde à la littérature.
Journaliste de formation, ancienne attachée parlementaire, linguiste et spécialiste de Stéphane Mallarmé, Daniella Pinkstein a traversé différents univers politiques, culturels et intellectuels européens. Son écriture porte l’empreinte de ces expériences, mais aussi une fidélité profonde aux grandes voix littéraires qui l’ont précédée.
Elle ne considère la littérature ni comme un divertissement ni comme un refuge commode. Elle y voit l’un des lieux où une civilisation peut encore se penser, se comprendre et, peut-être, se reconstruire.
Une civilisation se défait-elle seulement lorsque ses institutions vacillent ? Ou commence-t-elle à disparaître lorsqu’elle renonce à transmettre ce qui lui donnait sens ?
Cette interrogation traverse le roman, mais aussi notre époque.
Car nous vivons un temps où les mots sont parfois détournés de leur sens, où les images prétendent se substituer au réel, où la mémoire elle-même devient un territoire de confrontation.
Dans un tel monde, écrire pourrait sembler dérisoire.
Daniella Pinkstein défend la conviction inverse : la littérature n’est pas un ornement de nos sociétés. Elle participe de ce qui les maintient vivantes.
C’est autour de cette conviction que nous avons échangé.
« Sans artiste, il n’y a pas de société »
Sarah Cattan — Daniella, nous vous accueillons pour votre cinquième ouvrage, AvatarS. Nous connaissons vos écrits et ce qu’ils viennent engager de culture, de transmissions juives, mais surtout de dialogues avec les hommes et les femmes d’hier et d’aujourd’hui. AvatarS est cependant un roman extraordinaire, tout d’abord parce qu’il est étonnant d’audace, mais aussi parce qu’il reflète avec une étrange justesse un monde dont on voit avancer les ombres.
Et en effet, cette Europe se désarticule, l’ensemble de nos sociétés s’effiloche et un danger réel menace chaque jour un peu plus les Juifs. Dans ce contexte, la culture, les romans ne sont-ils pas devenus presque accessoires ?
Daniella Pinkstein — Sans artiste, il n’y a pas de société. Le rôle de l’artiste est énorme, disait Tarkovski : « S’il ne peut interagir avec un public, des hommes, des femmes dont il est aussi la conscience, la société se détériorera. Dans cette société, les individus ne pourront plus remplir leur fonction, celle qui explique pourquoi ils sont là, sur cette terre. Quand le dernier poète disparaîtra, la vie aura perdu toute signification. » [1]
Il faut indiscutablement de l’audace pour créer, pour écrire un roman qui s’inscrit dans ce monde avec authenticité, mais aujourd’hui, il faut effectivement plus encore de bravoure et d’ingéniosité.
Il est vrai aussi qu’à chaque temps de bascule, la littérature se réincarne. Elle sort d’elle-même, de sa forme, de son corps. Comme un poisson s’éloigne au seuil de l’eau, le voilà aussi qui s’enfonce, disparaît, puis revient à la surface, mais ailé cette fois.
Symbolisme, expressionnisme, futurisme, surréalisme, primitivisme, imagisme, vorticisme, Nouveau Roman : métamorphose incessante, enchantée ou au contraire désenchantée, qui n’épargne pas les écrivains yiddish, Yung Yiddish, Yung Vilno, innzikhisme, dans une nouveauté véritablement explosive, à laquelle s’adjoint pour eux tout un imaginaire biblique.
Les nouvelles réalités, cette chose disloquée, se reconstituent à chaque étape, dans un autre ordre.
Pour tout repenser, pour espérer plus grand, plus vaste, plus prestigieux…
Ces femmes qui ont fait entrer le monde dans leurs livres
Sarah Cattan — Les femmes ont-elles également joué un rôle, fileuses du temps, modelant elles aussi l’image de ce monde ?
Daniella Pinkstein — Les femmes, dans l’ourlet de la littérature, comme le disait Jane Austen, n’ont pas toujours couru après les courants, les humeurs, les modes, les convenances, leur chair engendrant d’autres chairs. Peut-être ont-elles su se confondre seulement à l’air d’un temps immémorial.
Leur littérature était traditionnelle et audacieuse au mieux, étonnamment subversive le plus souvent.
Les femmes juives, n’en déplaise à nos détracteurs, étaient pour une majorité particulièrement lettrées, pouvant aussi bien commenter le foie haché et sa cuisson que la Guemara. Elles eurent une part très active dans la littérature yiddish.
Nul besoin pour ces femmes d’exhiber un « genre », de mettre du woke dans le poulet, nul besoin d’être en rupture avec les hommes ou l’univers. Il leur était au contraire fondamental de forcer le dialogue, ce face-à-face fou entre l’homme et la femme, entre l’individu et le monde, entre le monde et Dieu.
« Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi » [2] : déjà le Cantique des cantiques nous enhardissait à ce dialogue impossible, à ce dialogue magnifique.
Gregor von Rezzori évoquait dans ses romans autobiographiques, rappelant dans certains chapitres des passages du Monde d’hier de Stefan Zweig, la liberté de ces femmes juives cultivées austro-hongroises qui influaient sur la société bourgeoise de l’époque.
Rokhl Brokhes (Minsk, 1880-1942 ?), pourtant loin de cette bourgeoisie viennoise, était aussi d’une étonnante modernité et d’une irrévérence insensée, comme si rien, ni le mot ni le monde, ne pouvait clore ses phrases.
Fradl Shtok (1888-1952 ?) invente pareillement un monde hors du monde, hors de ces chemins que l’on emprunte pour ne pas cheminer seul.
Mais tant d’autres encore « fendront la mer gelée », pour reprendre un mot célèbre de Kafka à propos du rôle dévolu au livre.
Dora Schulner, Miriam Raskin, Ida Maze, Esther Singer Kreitman, Sarah Hamer-Jacklin, Lili Berger, Blime Lemple, Malka Lee, Celia Dropkin, Chava Rosenfarb, Kadia Molodowsky, Chava Slucka-Kestin, Rachel Korn, Reïzl Zychlinskyn, Rikudah Potash…
Le courage, l’intrépidité, l’impudence, la ferveur de ces femmes sont incommensurables. Quel trésor majestueux de pouvoir s’y refléter !
Toutes ces écrivaines feront écho à d’autres femmes, juives elles aussi, qui renverseront à leur tour la littérature tête-bêche, sans rien en revendiquer.
Si ce n’est la place qu’elle mérite, et ce dialogue encore qui ouvre chaque entrée dans le Temple.
« Où est parti ton bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? Où s’est tourné ton bien-aimé, que nous le cherchions avec toi ? » [3]
Mary Antin, Anzia Yezierska, ou plus récemment Jane Bowles, Dorothy Parker, Cynthia Ozick, Nicole Krauss… Elles osent ! Avec talent, avec force, avec liberté.
La littérature, notre patrie dans l’exil ?
Sarah Cattan — La littérature est-elle, selon vous, en partie salvatrice ? Est-elle l’un de nos refuges ? Exil dans l’exil, est-elle aussi notre patrie ?
Daniella Pinkstein — Cet amour que ce peuple entier — hommes et femmes, l’un face à l’autre — partage du récit du monde, lettre à lettre, avait fait dire à Simon Doubnov que « pour cette nation de scribes et de savants, la littérature a toujours eu beaucoup plus d’impact sur leur vie que leur vie sur la littérature ».
Cet espace à l’envers, ce ciel sur terre, est quelquefois l’espoir qui nous berce d’illusions — forcés soudain de partir une fois encore en toute hâte, tant nous avons espéré — mais il est aussi notre miracle.
Il l’est aujourd’hui avec d’autant plus d’envergure et de feu sacré qu’il s’oppose radicalement au contexte mondial irradié par la folie, le complot maniaque, l’inversion des mots, de leur sens, la soumission aux images vraies et fausses tout à la fois, et le regain de pulsions sadiques qui forcent à l’effacement de l’homme et de son histoire.
La littérature doit aujourd’hui, encore, retourner à ses fantômes, retrouver ses profondeurs et y gagner un autre souffle, vivant et ailé, une nouvelle fois.
Toutes les littératures.
D’elle dépend aussi la société de demain.
AvatarS n’est pas un livre juif, ni sur les Juifs. Cependant, à l’instar du Manifeste des Yunge [4], pour qui tout ce qui était écrit en yiddish était d’âme juive, que le sujet soit profane ou prosaïque, ce roman est à l’image de ceux qu’il invoque.
En leur courant après, essoufflée, haletante, en les exhortant de m’attendre, mes prédécesseurs, écrivains d’hier ou d’antan, ont fini par y laisser leur trace et un peu de leur âme.
Juive.
Et je l’espère. Car, dor va dor, de génération en génération, il ne faut plus se lâcher la main ni le cœur. Il faut continuer, malgré la nuit qui s’étend, cette promesse d’une terre qui se reflète sur un horizon luminescent, d’une beauté éternelle. [5]
Daniella Pinkstein à la rencontre de ses lecteurs
À l’occasion de la parution d’AvatarS, Daniella Pinkstein participera à une rencontre littéraire dimanche 25 octobre 2026, à 11 h 30, au Café des Psaumes, 16 ter, rue des Rosiers, Paris 4e, au cœur du Marais.
Une occasion de prolonger avec elle la conversation sur la littérature, la mémoire, la transmission et les interrogations que soulève son roman.
Le livre
AvatarS — Daniella Pinkstein
Éditions Constellations, 410 pages.
Découvrir le livre sur le site de l’éditeur
Notes
[1] Référence à Andreï Tarkovski, Journal 1979-1986.
[2] Cantique des cantiques, 5, 4.
[3] Cantique des cantiques, 6, 1.
[4] Les Yunge (« les Jeunes ») : groupe de poètes et prosateurs yiddish constitué aux États-Unis à partir de 1907, notamment autour de Mani Leyb, Zishe Landoy, Dovid Ignatov et Joseph Opatoshu.
[5] Référence au dernier vers de Neiges, de Dovid Hofstein.
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