À l’heure où se croisent la mémoire du 11-Septembre, celle du 13-Novembre, l’après-7-Octobre et Rosh Hashana 5787, Louise Gaggini signe un texte de colère, de fidélité et de création. Des bougies de la fête à son atelier, de la tête de poisson à Babel, elle dit cette obstination essentielle : reconstruire ce que les hommes détruisent.
HIER DANS MON ATELIER, J’AI ÉCOUTÉ LE PAPE FAIRE FUSIONNER LES ONDES
Celles de la concorde et de l’intelligence.
Pourtant je ne crois pas aux intermédiaires religieux.
Je préfère traiter en direct avec le divin.
Mais hier, tandis que le Pape faisait un long discours sur Babel et la nécessité du lien, mes mains sur la toile faisaient surgir Babel du néant. Une demande de Milan sur lequel je travaille depuis des semaines.
C’était étrange…
Babel a été détruite par le courroux d’un Dieu agacé par l’arrogance de ses enfants élus, et depuis l’enfance, je lui en voulais, les enfants sont sans nuances.
Adulte je n’ai eu de cesse de recréer la tour parce que je voulais que les hommes se parlent, s’apprennent, s’aiment, et en 2020 je l’ai réalisée et appelée « Babel Réinventée».
Un monument par sa dimension, dans lequel on pouvait entrer, être livre dans le livre. C’était surtout une ode aux liens que les mots font naître, à leurs savoirs, à l’amour qu’ils portent, avec la compassion et la conscience de l’autre. De tous les autres.
Alors, en écoutant hier ceux de Léon XIV, les mêmes que les miens, j’ai été émue, touchée par ces ondes qui nous traversent sans hiérarchie ni limites.
Le monde pouvait être beau et je pouvais continuer à le dire, à l’écrire et le peindre.
Un moment intense de communion où la paix était revendiquée par la personnalité la plus haute du monde chrétien, avec des paroles universelles pour l’ensemble de l’humanité.
Une prouesse politique aussi, qui m’a fait jubiler parce qu’il a été sans concession sur l’euthanasie, au moment où la France vient d’adopter une loi sur l’aide à mourir.
Entre autres recentrages qui ont dû faire enrager notre Narcisse qui s’est probablement dit devant « le succès » du Pape fêté comme une star mondialisée « P….n, j’aurais dû faire pape !
« Babel Réinventée » naquit dans une joie presque de maternité.
L’art nous met sous emprise aussi bien qu’un amoureux.
Mais depuis des semaines, pour une déclinaison de son concept, je vis entourée de plâtre et de bois, de toiles et de peinture, de pigments qui piquent les yeux et la peau, dans une effervescence d’autant plus grande que j’ai eu du mal à m’approprier ce travail.
Ligotée par la thématique, j’avais traîné et perdu des heures dans mon atelier, contemplative et incertaine…
Et puis c’est arrivé.
D’un coup, un jour, ma main a compris la résurgence de Babel émergée de la destruction et du chaos.
J’avais créé « Babel Réinventée », pour son sens, mais peut-être plus pour l’art et la beauté, alors qu’en ce moment, sous mes mains qui vraiment font ce qu’elles veulent, elle émerge de l’obscurité, par petits bouts, par petits mots, flamboyante entre les ombres qui l’enserrent, résistante, résiliente, déterminée à être.
Comme Israël.
Depuis hier c’est Souccot, et les cabanes ont fleuri sur les balcons et terrasses d’Israël, baroques, sublimées ou de bric et de broc, c’est sans importance, l’important sont les cieux que les regards découvrent entre les branches des toits, qui rappellent que tout peut toujours recommencer, que rien n’est jamais perdu.
Ce que je crois.
Et Léon XIV aussi.
Frondeuse, je n’y peux rien si parfois je suis provocatrice, en écoutant les paroles du pape, j’ai été effleurée par l’idée que la France n’était pas la fille aînée de l’Église, mais bien l’Église qui était la fille aînée d’Israël.
On ne se refait pas, mais tandis que les mots de Léon XIV résonnaient sur ma toile où Babel tentait la résurrection, la paix fut pour quelques heures, là où j’étais.



