Huit mois de prison avec sursis et 4 000 euros d’amende ont été requis contre Barbara Lefebvre pour des propos tenus sur Gaza. Le jugement sera rendu le 13 novembre. Depuis le 7-Octobre, propos sur Israël, le Hamas, les Juifs et les Gazaouis ont donné lieu à une multitude de plaintes, classements, poursuites, condamnations et relaxes. HaBayta a voulu confronter quelques-unes de ces affaires. Non pour décider à la place des juges, mais pour poser une question : où passe désormais, en France, la frontière entre la violence du discours politique et le discours pénalement punissable ?
Je ne suis pas une proche de Barbara Lefebvre. Nous avons des amis communs. Je connais ses positions. Certaines de ses formulations ont pu me paraître excessives — même si je préfère sans discuter ce franc-parler aux discours couards, ouatés, vides, de nombre de ses contempteurs— . Barbara Lefebvre est clivante, volontiers jusqu’au-boutiste, je n’écrirais pas nécessairement ce qu’elle écrit, ni comme elle l’écrit.
Et c’est précisément pourquoi son procès m’intéresse.
Parce que la liberté d’expression ne se mesure pas à la sympathie que nous éprouvons pour celui qui parle.
Depuis hier, un élément supplémentaire me conduit cependant à regarder son cas autrement. Barbara Lefebvre vient de rompre le silence qu’elle dit s’être imposé pendant plus d’un an et demi sur ses procédures judiciaires et administratives.
Et lorsque l’on reconstitue la succession des événements, il faut reconnaître qu’elle est lourde. Une première procédure pour ses propos sur les gens du voyage a conduit, le 15 avril dernier, à sa condamnation à 1 000 euros d’amende. Elle a fait appel. Une seconde procédure l’a ramenée cette semaine devant la 17e chambre correctionnelle pour ses propos sur Gaza. Le parquet a requis huit mois d’emprisonnement avec sursis et 4 000 euros d’amende. Le jugement sera rendu le 13 novembre.
Entre-temps, elle a été écartée de l’antenne de RMC après sa première condamnation. Et s’y ajoute désormais un autre front, professionnel celui-là : Barbara Lefebvre affirme avoir été sanctionnée par l’Éducation nationale de six mois de suspension sans traitement à l’issue d’une procédure disciplinaire portant notamment sur son activité médiatique parallèle. Elle conteste cette sanction devant la juridiction administrative.
Ces procédures ne sont pas juridiquement identiques. Elles n’ont pas les mêmes auteurs, les mêmes objets ni les mêmes règles. Les additionner ne suffit donc pas à démontrer l’existence d’une persécution politique.
Mais faire comme si leur accumulation n’existait pas serait tout aussi artificiel.
Et c’est ici que ma position devient personnelle: je ne suis toujours pas devenue une inconditionnelle de Barbara Lefebvre. Mais je n’ai pas besoin d’être d’accord avec elle pour m’inquiéter de ce qui lui arrive. C’est même exactement à cet endroit que la liberté d’expression cesse d’être un principe confortable.
Défendre la liberté de ceux qui parlent comme nous ne coûte rien: la question commence lorsque celui que l’on défend parle trop fort, trop brutalement, parfois même d’une manière que l’on désapprouve.
Alors oui : aujourd’hui, je veux que Barbara Lefebvre puisse se défendre. Et je veux comprendre.
Les mots pour lesquels elle est poursuivie
Le 23 septembre, devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, huit mois d’emprisonnement avec sursis et 4 000 euros d’amende ont été requis contre Barbara Lefebvre. Elle est poursuivie pour provocation publique à la haine ou à la violence et apologie de crime contre l’humanité à raison de propos tenus le 20 février 2025 sur i24NEWS.
Il ne faut pas les réduire à une seule phrase. Barbara Lefebvre avait déclaré que « les civils à Gaza sont autant responsables que les membres du Hamas et du Jihad islamique », qu’ils devaient « payer au prix fort » et qu’il fallait « vider la bande de Gaza ».
Le parquet considère que ces différentes formulations doivent être lues ensemble et qu’elles visent collectivement la population gazaouie. Pour l’accusation, « vider » Gaza renvoie à un transfert forcé de population et « payer au prix fort » au recours à la force.
Barbara Lefebvre conteste cette interprétation. Elle explique aujourd’hui qu’elle soutenait le projet de déplacement temporaire de la population pendant la reconstruction de Gaza et qu’elle visait notamment les civils ayant participé aux crimes du 7-Octobre, détenu des otages ou participé aux scènes de célébration.
Le tribunal tranchera.
Mais son procès donne envie d’ouvrir d’autres dossiers.
Les mêmes tribunaux, des frontières parfois difficiles à lire
Depuis le 7 octobre 2023, la justice française a été saisie d’un nombre considérable de propos liés au conflit, et l’examen des décisions interdit les conclusions trop faciles.
Prenons Inès Corbière. Des messages lui avaient été attribués, dont : « Qui se chauffe pour aller casser du sioniste là ? » Elle en contestait être l’auteure. En juillet 2025, le tribunal correctionnel de Paris l’a condamnée à trois mois d’emprisonnement avec sursis, considérant que ces mots constituaient une provocation directe à commettre des atteintes volontaires à l’intégrité physique. Mais il l’a relaxée du chef d’apologie du terrorisme. Son avocat a annoncé faire appel.
Voilà donc déjà une première donnée : lorsqu’un appel explicite à la violence contre des « sionistes » est considéré comme établi, la justice condamne.
Autre cas. En décembre 2024, un homme qui avait circulé dans le métro parisien avec un maillot portant l’inscription « anti juif » a été condamné à six mois d’emprisonnement avec sursis probatoire.
La justice ne laisse donc pas systématiquement impunis les discours visant les Juifs. Il faut le dire aussi.
Mais continuons.
Quand le 7-Octobre devient « résistance »
Jean-Paul Delescaut, responsable de la CGT du Nord, avait été condamné en première instance à douze mois d’emprisonnement avec sursis pour apologie du terrorisme à la suite d’un tract diffusé trois jours après le massacre du 7-Octobre. On pouvait notamment y lire que les « horreurs de l’occupation illégale » recevaient « les réponses qu’elles ont provoquées ». Le tribunal avait considéré que le texte tendait à amoindrir la réprobation morale des attaques. Puis la cour d’appel de Douai l’a relaxé.
Mêmes mots. Mais appréciation judiciaire différente.
À l’inverse, le 31 mars 2026, la Cour de cassation a confirmé dans une autre affaire une condamnation pour apologie du terrorisme concernant la diffusion d’un texte présentant les attaques du 7-Octobre comme un « acte de résistance ». Pour la Cour, présenter ainsi des actes terroristes pouvait conduire le public à porter sur eux ou sur leurs auteurs un jugement favorable.
Quelques mots, leur contexte et l’appréciation qu’en font les juges peuvent donc déplacer la frontière pénale.
Et les responsables politiques ?
Une autre donnée mérite d’être examinée. Au début de 2024, alors que les procédures pour apologie du terrorisme se multipliaient, Le Monde rapportait que les autorités judiciaires avaient choisi de ne pas convoquer Danièle Obono et Thomas Portes, députés de La France insoumise, à la suite de déclarations concernant le 7-Octobre et la notion de « résistance ».
Dans le même temps, d’autres militants, syndicalistes ou personnalités étaient convoqués pour des déclarations relatives aux mêmes événements.
Cela ne suffit pas à démontrer un traitement judiciaire de faveur. Les mots, leur contexte, leur diffusion et les qualifications susceptibles de leur être appliquées doivent être examinés séparément.
Mais la comparaison mérite d’être faite. D’autant que Thomas Portes déclarait quelques mois plus tard que « les sportifs israéliens ne sont pas les bienvenus aux Jeux olympiques à Paris », provoquant une importante controverse.
Là encore, une déclaration politique extrêmement contestable n’est pas nécessairement une infraction pénale.
C’est précisément toute la difficulté.
Le cas Rima Hassan
On entend souvent deux affirmations contradictoires : Rima Hassan serait continuellement poursuivie pour ses opinions ; ou, au contraire, elle pourrait tout dire sans jamais répondre de rien. Les faits racontent quelque chose de plus compliqué. Pendant plus de deux ans, de nombreux signalements et plaintes ont visé ses déclarations. Treize procédures ont notamment été classées sans suite en avril 2026. Parmi les propos concernés figurait son affirmation selon laquelle « le Hamas a une action légitime du point de vue international ».
Dans d’autres affaires, le parquet a considéré l’infraction insuffisamment caractérisée. Mais une autre publication a finalement conduit à sa garde à vue puis à son renvoi devant le tribunal correctionnel pour apologie du terrorisme : un message faisant référence à Kozo Okamoto, l’un des auteurs de l’attentat de l’aéroport de Lod en 1972. Elle doit donc répondre de cette affaire devant la justice.
Encore une fois : ni impunité générale, ni répression systématique. Mais une frontière qu’il faut aller chercher dossier par dossier.
Et Barbara Lefebvre ?
Revenons alors à elle. Le parquet estime que la combinaison de ses phrases franchit cette frontière. Sa défense soutient qu’elle exprimait une position politique, aussi brutale soit-elle, dans le débat sur le sort de Gaza après le 7-Octobre. Nous saurons le 13 novembre ce qu’en pense le tribunal.
Mais le dossier permet déjà de poser une question plus large. Que doit protéger la liberté d’expression ? Les propos raisonnables ? Les opinions convenables ? Les formulations que nous aurions nous-mêmes employées ?
Ce serait une étrange conception de cette liberté. Le véritable test commence précisément lorsque les mots heurtent, choquent ou révoltent. Cela ne signifie pas que tout soit permis. L’appel à la violence, la provocation à la haine, l’apologie du terrorisme ou de crimes répondent à des incriminations précises.
Cela signifie que la frontière qui les sépare de la parole politique doit pouvoir être comprise.
Une justice cohérente ?
L’examen de ces quelques affaires ne permet pas d’écrire qu’il existerait une justice pour ceux qui parlent contre Israël et une autre pour ceux qui défendent Israël. Les condamnations pour propos antisémites existent. Les poursuites et condamnations pour apologie du 7-Octobre existent également.
Mais il montre autre chose: des propos proches peuvent connaître des destins judiciaires très différents. Une présentation du 7-Octobre comme « résistance » peut aboutir à une condamnation confirmée par la Cour de cassation dans une affaire et à une relaxe dans une autre. Des déclarations politiques extrêmement violentes peuvent être classées parce que l’infraction est jugée insuffisamment caractérisée. D’autres conduisent devant la 17e chambre.
Et Barbara Lefebvre se trouve aujourd’hui au croisement de plusieurs procédures, judiciaires et administratives, dont l’accumulation mérite au minimum d’être regardée.
Pas pour lui fabriquer une immunité. Pas davantage pour transformer toute décision qui lui serait défavorable en persécution politique. Mais pour demander quelque chose d’élémentaire à un État de droit : que la règle soit suffisamment cohérente pour être comprise, et qu’elle vaille pour tous.
Je veux que Barbara Lefebvre puisse se défendre. Je veux aussi pouvoir continuer à ne pas être d’accord avec elle. Ces deux phrases ne se contredisent pas: elles devraient même être au fondement de notre conception de la liberté d’expression.
Alors la question n’est peut-être pas : « De quel côté se trouve la justice ? »
Elle est plutôt : « Sommes-nous encore capables de comprendre où elle place la limite ? »
Le 13 novembre, le jugement Barbara Lefebvre ajoutera une décision à une jurisprudence déjà complexe.
Nous la lirons. Nous la confronterons aux autres. Parce qu’en matière de liberté d’expression, la cohérence de la règle compte presque autant que sa sévérité.
Sarah Cattan



