À Paris, une œuvre avait réuni les drapeaux du monde pour célébrer la paix et la coexistence. Dans la nuit du 14 au 15 septembre, celui d’Israël a été aspergé de peinture rouge. Il a été retiré. Et il n’a pas été remplacé. La Ville de Paris dit avoir demandé qu’il le soit et regretter la décision contraire des organisateurs. Reste cette image, terrible dans sa simplicité : la violence s’est exercée contre Israël et c’est Israël qui, à la fin, manque au tableau. À quelques jours de Kippour, à quelques semaines du troisième anniversaire du 7-Octobre et avant les élections israéliennes, ce petit rectangle vide, place de la Bastille, raconte peut-être beaucoup plus que l’incident lui-même.
Il manque un drapeau à la Bastille. Il n’a pas été oublié: il était là. Puis quelqu’un l’a recouvert de rouge. Alors on l’a enlevé.
Et le geste du vandale a finalement produit ce résultat : Israël a disparu.
Voilà toute l’histoire. Et voilà pourquoi elle est grave.
Une œuvre pour la paix
L’installation s’appelle La Re-prise de la Bastille. Imaginée par Claire Renard et Jean-Sébastien Blanc dans le cadre de la Paris Design Week, elle déploie autour de la colonne de Juillet les drapeaux des 195 États membres et observateurs des Nations unies, auxquels les artistes ont ajouté un drapeau blanc. Le drapeau de la paix. Les étendards ont été fabriqués à la main à partir de vêtements usagés. Les artistes expliquaient avoir voulu parler de paix, de coexistence et de « vivre-ensemble ».
C’était donc une très belle idée. Mettre le monde ensemble. Pas seulement les pays que nous aimons. Pas seulement les démocraties. Pas seulement les gouvernements que nous approuvons. Non: le monde. La Russie est là. La Chine est là. La Corée du Nord est là. Israël aussi était là.
Et c’est précisément ainsi que devait fonctionner l’œuvre : un drapeau n’est pas un certificat de bonne conduite décerné à un gouvernement. Il signifie qu’un pays existe et qu’il appartient à la communauté des nations. Jean-Sébastien Blanc l’a d’ailleurs relevé lui-même après les faits : représenter ensemble toutes les nations ne signifie pas cautionner tous leurs gouvernements. L’incident mettait aussi en lumière cette singularité : alors que les drapeaux de la Russie, de la Chine ou de la Corée du Nord figuraient dans l’installation, c’est celui d’Israël qui a été pris pour cible.
C’est exactement là que commence notre problème.
Dans la nuit, du rouge
Dans la nuit du 14 au 15 septembre, le drapeau israélien a été aspergé de peinture rouge. Le symbole est presque trop parfait. Du rouge sur Israël.
Puis le drapeau est retiré: les artistes ont expliqué ne pas vouloir conserver dans leur œuvre un drapeau donnant l’impression d’être taché de sang. Ils ont également invoqué son caractère unique — chaque étendard avait nécessité plusieurs heures de confection — et la crainte de nouvelles dégradations si un drapeau israélien était réinstallé.
Ces explications doivent être rapportées, mais elles ne changent pas le résultat.
Car il faut regarder ce qui s’est réellement produit. : quelqu’un s’en prend au symbole d’un État, et c’est le symbole de cet État qui est retiré.
Quelqu’un exerce une violence, et l’espace public est ensuite modifié conformément au geste du violent.
Il n’est même pas nécessaire de connaître son identité ni ses intentions exactes pour constater cela: la violence a produit son effet.
Il faut être juste avec la Ville de Paris
Et ici, il faut être précis: cette installation n’est pas une œuvre commandée par la Ville de Paris. La Paris Design Week n’est pas organisée par elle. Surtout, selon la Ville, dès qu’elle a appris la dégradation, elle a demandé aux organisateurs que le drapeau israélien soit remplacé. Elle dit regretter qu’ils aient choisi une autre solution.
C’est important, parce qu’un journal n’a pas à fabriquer un coupable commode lorsqu’il dispose des faits. La position de la Ville ne peut donc pas être confondue avec la décision finale de ne pas réinstaller le drapeau.
L’ambassade d’Israël avait, de son côté, proposé de fournir un nouveau drapeau aux dimensions requises: il aurait été différent, il n’aurait pas été fait des mêmes vêtements, il n’aurait peut-être pas respecté parfaitement le protocole artistique initial.
Soit. Mais Israël aurait été là. Entre l’intégrité absolue d’un dispositif artistique et la disparition symbolique d’un pays parce que son drapeau a été vandalisé, il existait un choix.
Ce choix n’a pas été fait.
Le privilège extraordinaire du vandale
C’est ici que l’affaire dépasse la Bastille: nous sommes en train d’accorder au vandale un privilège exorbitant : le droit de décider de ce qui peut rester visible. Il suffit alors de dégrader suffisamment un symbole pour rendre sa présence problématique. Il suffit de menacer de recommencer pour que son remplacement devienne dangereux. Il suffit encore que la violence soit prévisible pour que celui qui risque de la subir soit prié, en pratique, de céder la place?
C’est une mécanique redoutable. Car appliquons-la ailleurs: une étoile de David suscite des dégradations ? Retirons l’étoile. Une conférence consacrée à Israël provoque des menaces ? Annulons la conférence. Un artiste israélien déclenche des manifestations ? Déprogrammons l’artiste. Un drapeau israélien risque d’être à nouveau attaqué ? Ne remettons pas le drapeau.
À chaque fois, on pourra expliquer que l’on ne cède à personne. On pourra dire que l’on protège. Que l’on apaise. Que l’on évite l’incident.
Et à la fin, curieusement, c’est toujours ce que l’on menaçait de faire disparaître qui a disparu.
Le champignon hallucinogène
Une mienne amie me disait hier cette phrase féroce : “Le palestinisme est le champignon hallucinogène le plus puissant actuellement disponible sur le marché” !
La formule choque. Elle est faite pour cela.
Mais j’y repense devant ce mât vide. Non pas parce que soutenir les droits ou les aspirations nationales des Palestiniens relèverait d’une quelconque hallucination. Ce serait absurde, et ce n’est pas ce dont il est question ici.
J’appelle ici « palestinisme » autre chose : le moment où la cause palestinienne cesse d’être la défense d’un peuple pour devenir, chez certains, une grille de lecture totale dans laquelle Israël ne peut plus être seulement critiqué, combattu politiquement ou tenu responsable de ses actes : il doit être retranché.
Retranché de la carte. De la culture. De l’université. Du sport. Des festivals. Et maintenant, pour quelques jours au moins, d’une œuvre représentant les nations du monde.
C’est cette mutation qu’il faut regarder. Parce qu’elle permet une opération intellectuelle extraordinaire, extravagante : appeler « paix » un universel dont Israël peut être absent.
Le drapeau blanc est resté
Et c’est peut-être l’image que je n’arrive pas à chasser. Le drapeau blanc est resté. Le drapeau de la paix. Il flotte toujours dans cette installation conçue pour la coexistence. Mais le drapeau israélien, lui, n’y est plus.
Il y a quelque chose de presque obscène dans cette juxtaposition involontaire. Non parce que les artistes l’auraient voulue. Rien ne permet de leur prêter cette intention. Mais parce que le réel, parfois, fabrique ses propres symboles. La paix est là. Israël n’est plus là. Comme si l’on pouvait conserver l’idée abstraite de paix après avoir accepté la disparition concrète de celui qui vient d’être attaqué.
À quelques jours de Kippour
Et nous sommes à Paris. Pas dans une abstraction. Pas dans quelque colloque. Pas sur un campus américain.
Nous sommes à Paris. À quelques jours de Kippour. À quelques semaines du 7-Octobre. Trois ans bientôt depuis que des Israéliens ont été massacrés, enlevés, violés, brûlés, pour certains jusque dans leurs maisons. Trois ans pendant lesquels quelque chose s’est déplacé dans une partie du débat occidental.
Bien sûr qu’un gouvernement israélien doit pouvoir être contesté. Bien sûr que les opérations militaires israéliennes doivent pouvoir être examinées, critiquées, documentées. Bien sûr que la souffrance palestinienne existe et qu’elle doit être regardée.
Mais précisément: un gouvernement se critique. Une politique se combat. Un État ne s’efface pas.
Cette distinction devrait être élémentaire. Elle ne l’est manifestement plus.
Et avant le vote des Israéliens
Le 27 octobre, les Israéliens éliront leur prochaine Knesset. Ils décideront eux-mêmes de leur gouvernement. Ils débattront de Benyamin Netanyahou, de ses adversaires, du 7-Octobre, de la guerre, des otages, de la responsabilité des dirigeants, de la sécurité, de Gaza, de la conscription, de leur avenir. C’est leur démocratie.
On peut soutenir une politique ou la combattre. Mais c’est justement parce qu’Israël est un État politique, avec des élections, des oppositions et des citoyens qui se disputent férocement son avenir, que réduire son drapeau à la politique d’un gouvernement constitue une falsification.
Le drapeau qui était à la Bastille n’était pas celui de Benyamin Netanyahou: c’était celui d’Israël.
Il manque un drapeau
Alors revenons à la Bastille. Regardons: il y avait les drapeaux du monde. Parmi eux, celui d’Israël. Quelqu’un l’a couvert de rouge. On l’a retiré. On ne l’a pas remplacé. Une pancarte explique désormais son absence. Peut-être cette pancarte est-elle destinée à condamner le vandalisme. Mais une pancarte disant qu’Israël devrait être là n’est pas Israël. Une explication n’est pas un drapeau. Et une absence commentée reste une absence.
Voilà pourquoi il fallait le remplacer. Même imparfaitement. Même provisoirement. Même avec un drapeau acheté le matin même. Et s’il avait été vandalisé à nouveau, il aurait fallu le remplacer à nouveau. Et encore.
Parce qu’à un moment donné la réponse démocratique à celui qui veut effacer un symbole ne peut pas être de lui expliquer pourquoi, pour des raisons raisonnables, le symbole restera effacé.
À quelques jours de Kippour, je ne sais pas si cette histoire appelle le pardon. Elle appelle d’abord la lucidité. À quelques semaines du 7-Octobre, elle appelle la mémoire. Et Place de la Bastille, lieu français s’il en est, elle appelle quelque chose de beaucoup plus simple: Remettez le drapeau.
Pas pour Netanyahou. Pas pour son gouvernement. Pas contre les Palestiniens. Pas pour choisir un camp dans une guerre. Mais précisément pour que demeure possible cette idée magnifique que l’œuvre voulait défendre : tous les peuples sous le même ciel.
Tous.
Sinon le drapeau blanc ne signifie plus grand-chose.
Il reste deux jours. Remettez le drapeau.
Sarah Cattan


