Que révèlent les positions européennes sur la Judée, la Samarie et Jérusalem ? À partir de trois documents des années 1970 et 1990, Bat Ye’or développe sa lecture des relations euro-arabes et de leurs conséquences pour Israël. Une tribune qui prolonge ses travaux sur les rapports entre l’Europe, le monde musulman et le peuple juif.
Qui s’est jamais soucié de ce que signifiait ces noms quasi préhistoriques, mentionnés dans des livres abandonnés aux oubliettes ? Et pourtant aujourd’hui ces mots risquent de faire exploser la planète. Pourquoi les 27 pays de l’Union européenne, sous le drapeau de la Commission européenne se dressent-ils comme un seul homme pour écraser, au besoin avec des bombes, un minuscule pays sur la rive orientale de la Méditerranée, Israël ? 452 millions de personnes contre 10 millions. Israël contient-il des richesses inépuisables que voudraient s’approprier les Européens ? Que représentent pour eux cette superficie de 5 500 km² à 5 878 km² d’espaces généralement arides et déserts ? eux qui parcoururent continents et océans et colonisèrent des terres fertiles illimitées.
Que représentent ces territoires pour l’Union européenne et que représentent-ils pour l’Etat hébreu, deux entités aujourd’hui à couteaux tirés. Pour le peuple d’Israël et les chrétiens qui se disent rattachés par Jésus au peuple d’Israël et à son histoire dont la Bible est le récit, ces territoires furent le théâtre de l’histoire biblique dont ils exposent encore de visu les témoignages concrets en dépit des destructions des envahisseurs. Sur le plan du droit international, la Société des Nations en 1923, avait reconnu dans le contexte du démembrement de l’empire colonial turc, le droit inaliénable du peuple juif à rétablir sa souveraineté nationale dans sa patrie ancestrale dont il avait été chassé par les invasions successives. Ce territoire avait été délimité sur la base des indications historiques bibliques et des écrits juifs, grecs et romains postérieurs. Il s’étendait de la Méditerranée au Jourdain et comprenait Jérusalem-Est, la Judée et la Samarie, les territoires précisément sur lesquels l’UE se prévaut d’un droit décisionnaire quant à leur usage. Des considérations politiques de l’époque avaient amené la Grande-Bretagne à retirer du projet initial de l’Etat juif, 87% de terres de sa surface pour créer un Etat arabe sur la rive orientale du Jourdain, la Transjordanie.
La restauration du peuple juif dans sa patrie enfreignait les préjugés religieux du Vatican et d’un nombre important d’Eglises. Celles-ci maintenaient une théorie conçue par des Pères de l’Eglise au IVe et Ve siècles et qui fondait sur l’exil du peuple juif et la légitimité de le persécuter, la preuve de la véracité du christianisme et de son élection. On ne refera pas ici les péripéties complexes des relations judéo-chrétiennes. Il suffit de rappeler que l’opposition chrétienne au retour des Juifs dans leur patrie et l’obligation morale de haïr le peuple déicide, prit diverses formes. Ce mouvement combattit le principe de l’émancipation des Juifs, l’égalité des droits religieux et civils dans les pays chrétiens et les réformes du Concile Vatican II (1961-65). Dès le XIXe siècle, il rallia les musulmans de l’empire ottoman pour bloquer le mouvement chrétien sioniste évangéliste. Dans les années 1930 et 1940 la collaboration des mouvements des Frères musulmans avec les partis fascistes et nazis et l’enrôlement de contingents militaires musulmans dans les formations SS et de la Wehrmacht s’étendit sur tout le territoire européen du IIIe Reich, de l’Ukraine aux pays baltes, de la France aux Balkans. Cette collaboration qui entremêlait des thèmes antisémites nazis à des versets coraniques, créa une idéologie dénommée par les spécialistes de ce domaine, nazi-islamisme.
Loin de disparaître après la paix en 1945, le mouvement antisioniste, violant la loi internationale, tenta de bloquer l’émergence de l’Etat d’Israël par la Résolution 181 votée par l’Assemblée Générale de l’ONU (1947). On peut suivre dans l’après-guerre les diverses résurgences de l’alliance nazi-islamiste qui émergea avec force après la victoire d’Israël en 1967. En effet, Israël put reprendre ses propres territoires dont la Judée, la Samarie et l’est de Jérusalem qui avaient été conquis par l’agression militaire de la Transjordanie en 1949 et vidés de leur population juive millénaire par la colonisation arabe.
C’est de cette époque que date la fabrication par le mouvement européen antisioniste, d’un peuple arabe pseudo-palestinien, victime d’un Israël incarnation du nazisme. Conçue en termes christiques, tissée dans le récit juif biblique, cette palestinité arabe modelée dans la tragédie juive de l’exil, vise à dépouiller les Israéliens de leur identité pour se l’approprier et les supplanter. Cette politique prit une forme institutionnelle dans des déclarations de la Communauté européenne en novembre et décembre 1973 après la victoire d’Israël contre l’agression militaire égypto-syrienne. Parmi une accumulation massive de documents, je n’en citerai ici que trois exposant l’importance de ces provinces israéliennes dans la politique de l’UE.
En décembre 1973, la Communauté européenne, étouffée économiquement par le boycott du pétrole imposé par la Ligue arabe et l’Organisation de la Conférence Islamique se soumet aux conditions de ces deux organisations parmi lesquelles : la reconnaissance d’un pseudo-peuple arabo-palestinien, de son seul représentant, Arafat, et de l’Organisation de Libération de la Palestine. Cette décision implique que la CEE adopte, approuve et légitimise l’idéologie jihadiste de destruction d’Israël qui est celle de l’OLP, à laquelle elle s’associe. D’allié, l’Etat hébreu devient l’ennemi. Il n’est plus un Etat agressé en légitime défense, mais un occupant étranger que l’Europe s’ingéniera à affaiblir, diffamer, disloquer pour le forcer à organiser son propre suicide. Ce fut le départ d’une nouvelle politique entièrement orientée vers le remplacement de l’Etat d’Israël par une pseudo-Palestine. Ce projet cependant, s’intégrait et était la pierre fondamentale d’une stratégie plus vaste visant à lier indissolublement le monde arabo-musulman et l’Europe dans une vision mondialiste multiculturelle d’alliances et de partenariats. Ce projet est décrit par le premier ministre français Pierre Messmer, dans une réponse (9 mars 1974) adressée à Lucien Bitterlin (Secrétaire Général) et John Reddaway (Trésorier) signataires du Comité Eurabia :
Votre lettre du 25 janvier me fait part de la satisfaction ressentie par le Comité Européen de Coordination des Associations d’Amitié avec le Monde Arabe (EURABIA) à la suite de la déclaration des Neuf, du 6 nov. I973, sur le conflit du Proche-Orient. Ainsi que vous le savez, les Chefs d’Etat européens, réunis à Copenhague le 14 décembre, en ont réaffirmé la teneur. […..]
Quant à la question palestinienne, elle ne sera résolue que par le règlement de paix, dont elle doit être partie intégrante. L’Europe des Neuf va engager avec le monde arabe − cela résulte de la réunion des ministres des Affaires Etrangères européen le 4 mars à Bruxelles − un dialogue qui portera sur l’ensemble des relations avec lui, notamment dans les domaines de l’économie, de la technologie, de la culture, des affaires sociales, etc…
Chaque premier ministre des neuf pays membres de la Communauté européenne envoyèrent au même comité Eurabia une lettre semblable confirmant l’ouverture de relations rapprochées avec le monde arabe dans tous les secteurs.
Le soutien de la Communauté européenne au jihad palestiniste contre Israël lui ouvrit les marchés arabes. Le domaine économique fut entièrement subordonné à la guerre européenne contre Israël et à son soutien à Arafat en principe pour la paix. Ce rapprochement initia une nouvelle stratégie d’immigration provenant des pays musulmans et de fusion euro-arabe dans tous les domaines, parrainés par la Commission européenne et la Ligue arabe. Le combat pour instaurer la Palestine en Israël devint l’élément majeur et fondamental du rapprochement avec l’islam et le facteur essentiel à l’expansion exponentielle du rayonnement et des marchés européens, rivaux des intérêts américains.
Le deuxième document date de la même époque. C’est un rapport de 1974 provenant du Département américain, déclassifié le 30 juin 2005. Il résume une conférence islamo-chrétienne tenue à Cordoue (Espagne) les 12-16 septembre 1974, juste après sa clôture. Selon le rapporteur, ses promoteurs étaient une majorité de fonctionnaires espagnols représentant divers ministères et provinces, des délégués du gouvernement égyptien, l’Eglise hispanique, des représentants des clergés des pays arabes comme le cardinal Duval d’Alger et l’évêque d’Oran. Présidée par l’évêque de Cordoba, Msg Cirarda, elle rassemblait les plus hauts délégués d’Egypte, du Liban, d’Algérie, d’Iraq, d’Arabie Saoudite, de Jordanie et de l’OLP ainsi que leurs ambassadeurs à Madrid. La célébration d’un service religieux musulman dans la cathédrale de Cordoue avait ravi l’assistance. Les délégués consacrèrent de nombreuses sessions à l’examen d’un large éventail de sujets liés à des questions doctrinales et à l’amélioration des relations islamo-chrétiennes. Elles produisirent 12 conclusions dont la dixième, de caractère politique, proclama le soutien de la conférence au peuple palestinien et à son seul et légitime représentant, l’Organisation de libération de la Palestine. Elle affirma le caractère arabe de Jérusalem et rejeta toute proposition de l’internationaliser ou de la judaïser. Selon ce rapport l’aspect le plus significatif de cette conférence résidait dans sa promotion de la politique arabe anti-israélienne. Selon l’auteur du rapport, elle fut organisée avec joie et euphorie par un comité islamo-chrétien qui existait depuis quelques années en Espagne et s’insérait parmi d’autres conférences islamo-chrétiennes analogues dans d’autres pays.
Le troisième document de juillet 1997, illustre l’intérêt passionné de l’Union européenne pour Jérusalem, la capitale d’un autre pays souverain, et de ses provinces de Judée et Samarie. Il est intitulé :
Accord d’association intérimaire euro-méditerranéen sur le commerce et la coopération entre la Communauté européenne, d’une part, et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), agissant pour le compte de l’Autorité palestinienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, d’autre part.
On peut tout d’abord remarquer ici qu’un groupe de pays prend la liberté de décider de son propre chef de changer les noms plus de trois fois millénaires de provinces appartenant à un autre pays contre sa volonté et les dotent d’un nouveau nom : Cisjordanie. Le changement de nom n’est pas innocent, il efface l’histoire des populations qui vécurent dans ces lieux. Ce document fut signé à Bruxelles pour la Communauté européenne le 24 février 1997 et entra en vigueur le 1er juillet 1997. Il fut publié dans onze langues européennes et plusieurs langues arabes mais pas en hébreu, la langue du pays où se trouvent ces provinces (art.74). Cet Accord d’association intérimaire euro-méditerranéen projette de créer dans cet espace tous les services d’un Etat souverain comme des protocoles agricoles, des règles d’exonération de droits de douane, des directives sur les produits industriels et la coopération industrielle, l’investissement et les marchés, le développement social, les transports, la propriété intellectuelle, les infrastructures et télécommunications, l’énergie, la coopération scientifique, technologique et financière – le tout géré par un Comité conjoint de l’Union européenne et de l’Autorité palestinienne. Bref, une véritable mainmise coloniale sur la Judée-Samarie, le cœur d’Israël.
On pourrait multiplier les textes sur l’ingérence de l’UE dans les affaires de l’Etat hébreu afin de le démembrer et de lui imposer sur son maigre territoire un Etat étranger destiné à l’éliminer. Les sommes consacrées à cet effort furent colossales, notamment dans la propagande et la culture pour transformer une mot en vérité.
En conclusion je préciserai que les musulmans ne connaissent la Palestine que par l’histoire juive et la médiation chrétienne qui a forgé le palestinisme, parfois en termes christiques totalement étrangers à la pensée islamique. Pour les pays musulmans, l’éradication d’Israël s’intègre à l’idéologie jihadiste visant à islamiser la planète, Europe incluse. Les deux processus sont corrélés comme le prouvent les transformations évidentes en Europe depuis le début des accords UE-OLP. La Palestine arabo-musulmane qui, avec l’aide de l’Europe, est destinée à remplacer Israël, rétablira la dhimmitude pour les Juifs et les chrétiens s’ils seront tolérés à y vivre. Elle confirmera la prééminence de la version coranique de la Bible qui affirme que tous ses personnages y compris Jésus, furent des prophètes musulmans et que les versions juives et chrétiennes de la Bible sont des versions falsifiées postérieures à l’islam. Pour le prouver, elle effacera toute l’histoire de ces deux religions dont ces territoires furent le berceau. L’alliance des pays de l’UE avec le jihad islamique, a inscrit dans le langage et la politique de l’UE un antisémitisme institutionnel par l’attribution à l’Etat d’Israël d’un caractère illégal d’occupant et par l’inculpation de provoquer la guerre et le terrorisme. Entretemps, c’est l’Europe qui piégée par ses alliances perverses et brandissant le drapeau de cette Palestine aimée aussi passionnément qu’Israël est haï, sombre dans la dhimmitude dont elle ne se remettra peut-être jamais.
Bat Ye’or
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