On connaît Bat Ye’or l’historienne, ses travaux, ses combats et les controverses qu’ils ont suscitées. On connaît moins Bat Ye’or romancière. Avec Under the Crescent, Bat Ye’or réunit en anglais Moïse, Élie et Ghazal, les trois romans de sa fresque égyptienne. Il y a quelques mois, à Lausanne, elle m’offrait ces livres après m’avoir ouvert ses archives. Ce jour-là, j’avais entre les mains deux versants d’une même œuvre : celle qui établit, documente et argumente — et celle qui donne aux êtres des visages, des maisons et des voix.
Il y a Bat Ye’or l’historienne. Et il y a Bat Ye’or la romancière.
Gardons-nous surtout de raconter la seconde comme le refuge de la première: Bat Ye’or n’a pas cessé d’être historienne parce qu’elle écrit des romans. Et la littérature n’est pas venue consoler une œuvre historique qui aurait échoué à convaincre.
L’histoire est à la fois plus simple et plus dérangeante: depuis des décennies, Bat Ye’or travaille sur la condition historique des minorités juives et chrétiennes dans les sociétés musulmanes. Elle a développé la notion de « dhimmitude », puis, avec Eurabia, proposé une lecture des relations nouées entre l’Europe et le monde arabo-musulman dont les conclusions ont suscité des controverses considérables.
Bat Ye’or est clivante: certains la lisent comme une historienne qui a vu très tôt ce que d’autres ne voulaient pas voir. D’autres contestent radicalement ses méthodes, ses catégories et jusqu’à la validité de certaines de ses conclusions. Dans une partie du monde intellectuel et académique, le terme même d’« Eurabia » est aujourd’hui rangé parmi … les théories conspirationnistes.
Mais HABAYTA veut dire autre chose également: Bat Ye’or n’a pas été assez écoutée. Pas parce que le passage du temps aurait validé en bloc chacune de ses analyses. Il ne l’a pas fait, et prétendre le contraire affaiblirait précisément le débat que nous voulons rouvrir.
Mais parce que plusieurs des questions qu’elle posait ne peuvent plus être congédiées simplement en congédiant celle qui les posait: la place durable de l’islam dans les sociétés européennes est désormais un fait historique. L’influence d’États et d’organisations transnationales sur certaines institutions musulmanes européennes est un objet documenté de recherche. Les rapports entre islam, sécularisation, intégration, droit et valeurs politiques européennes sont devenus des objets majeurs du débat public et universitaire. Les chercheurs qui les étudient aboutissent à des conclusions très différentes de celles de Bat Ye’or — et souvent les réfutent — mais les questions, elles, sont là.
C’est précisément pourquoi le sort intellectuel réservé à Bat Ye’or mérite mieux que deux attitudes également paresseuses : la proclamer prophète ou prononcer son nom pour dispenser de la lire. On peut contester Bat Ye’or: on doit pouvoir la discuter.
Encore faut-il la lire.
Et c’est là qu’une autre Bat Ye’or apparaît. Non pas celle qui aurait remplacé l’historienne, mais celle qui a toujours vécu à côté d’elle: l’écrivain.
Une journée à Lausanne
Il y a quelques mois, j’ai eu le bonheur- l’honneur, le privilège- de passer avec des amis une journée chez Bat Ye’or, à Lausanne. Elle nous a ouvert sa maison et elle nous a montré ses archives: des papiers, des documents, des correspondances, les traces accumulées au cours d’une vie passée à chercher, à documenter, à tenter de comprendre et à transmettre.
Voir les archives d’une historienne est une expérience particulière. Ce qui, dans un livre, devient référence, date, citation ou note de bas de page retrouve soudain sa matérialité. Le papier est là. La lettre est là. Le document a traversé le temps.
Et au milieu de cette journée consacrée à la mémoire et aux archives, Bat Ye’or m’a offert trois livres. Moïse. Élie. Ghazal. Trois romans.
Un souvenir me revient aujourd’hui: si ma mémoire est exacte — je prends cette précaution parce que je n’avais alors aucune raison de retenir précisément les termes de notre conversation — elle m’avait parlé d’un projet concernant ces trois livres. Elle était restée assez vague. Elle m’avait également dit que son éditeur la pressait.
Je n’en savais pas davantage. Je ne vais donc pas reconstruire aujourd’hui, après coup, une conversation dont je n’ai pas conservé les mots exacts et prétendre qu’elle m’annonçait Under the Crescent.
Mais quelques mois plus tard, voici les trois livres que Bat Ye’or avait déposés entre mes mains réunis sous une même couverture, dans une autre langue.
Et forcément, je repense à Lausanne.
Moïse, Élie, Ghazal
La fresque porte en français un titre magnifique et grave : Bien-aimés les souffrants… Trois prénoms. Trois romans. Trois générations. Et derrière elles, près de deux siècles d’une présence juive en Égypte racontés depuis l’intérieur d’une famille.
Moïse nous ramène au Caire du XIXe siècle. Le récit commence dans l’Égypte de Méhémet Ali. Moïse appartient à un monde ancien qui commence à bouger. L’Empire ottoman, les puissances européennes, les transformations économiques et politiques, les relations entre communautés : la grande Histoire est partout. Mais elle entre dans le roman par les vies.
Avec Élie, nous avançons jusqu’aux années 1914-1948. Une autre génération, un autre monde. Les nationalismes progressent, les idéologies s’affrontent, les équilibres anciens se défont. Et pourtant on continue à vivre. À aimer. À espérer. À croire que ce qui a tenu jusqu’ici tiendra encore demain.
Puis vient Ghazal. Le Caire, 1970. Cette fois, quelque chose s’est brisé. La communauté juive d’Égypte qui formait encore un monde dans les volumes précédents n’est pratiquement plus là. La peur, la dictature, la guerre et l’idéologie ont pénétré jusque dans les relations entre les êtres.
Ce n’est donc pas l’Histoire contre le roman: c’est l’Histoire et les vies.
L’historienne ne disparaît pas lorsque la romancière écrit
C’est peut-être ce qui rend ces livres si singuliers: Bat Ye’or ne dépose pas son savoir d’historienne à la porte du roman. Il est partout: dans les situations politiques, dans les changements de statut, dans les tensions entre communautés, dans les idéologies qui arrivent, dans les mots qui changent de sens, dans les signes minuscules par lesquels un monde commence à devenir inhabitable pour certains de ceux qui y vivent.
Mais quelque chose d’autre devient possible: l’historienne peut établir une chronologie. La romancière peut faire attendre quelqu’un derrière une porte.
L’historienne peut documenter une loi. La romancière peut raconter ce que cette loi fait à celui qui apprend son existence.
L’historienne peut étudier l’exil. La romancière peut raconter celui qui, la veille du départ, regarde sa maison sans savoir encore qu’il la regarde pour la dernière fois.
L’une n’annule pas l’autre: elles ne font simplement pas le même travail.
Avant eux, il y eut une jeune fille
Avant Moïse, Élie et Ghazal, Bat Ye’or avait publié en 2019 Le dernier khamsin des Juifs d’Égypte. Et là, impossible de ne pas apercevoir derrière l’écrivaine la jeune Gisèle Orebi, née au Caire et contrainte de quitter l’Égypte avec sa famille après la crise de Suez.
Car Bat Ye’or n’a pas seulement étudié la disparition d’un monde. Elle vient de ce monde. Son pseudonyme le dit depuis toujours : Bat Ye’or. Fille du Nil.
Dès lors, les frontières deviennent moins simples. Où finit l’archive ? Où commence la mémoire ? À quel moment l’expérience personnelle devient-elle matière historique ? Et à quel moment ce que ni l’une ni l’autre ne peuvent entièrement saisir devient-il littérature ?
Under the Crescent
Depuis le 14 juillet 2026, la trilogie possède une nouvelle vie: l’éditeur américain Skyhorse a réuni Moïse, Élie et Ghazal sous un titre unique : Under the Crescent. Le volume compte 552 pages.
Il ne s’agit donc pas d’un quatrième roman: ce sont les trois romans eux-mêmes réunis en anglais.
Et cette publication change nécessairement leur audience: elle fait entrer dans l’espace anglophone une histoire encore insuffisamment présente dans la mémoire littéraire occidentale : celle des communautés juives du monde arabe racontées non seulement depuis leur disparition ou leur exil, mais depuis l’avant. Quand elles étaient là, quand les maisons étaient encore habitées, quand on se mariait, travaillait, se disputait, priait, doutait, quand on élevait ses enfants dans un pays dont on ne savait pas encore qu’il faudrait peut-être un jour partir.
Deux écritures, une même mémoire
Je repense finalement à cette journée de Lausanne. Aux archives d’abord. Puis aux trois livres. Je n’avais pas pensé, ce jour-là, à rapprocher les deux gestes.
Aujourd’hui, je le fais. Dans les dossiers se trouvait le travail d’une vie : rechercher les traces, conserver les documents, établir des faits, proposer une interprétation de l’Histoire et accepter qu’elle soit discutée — parfois âprement.
Et puis Bat Ye’or m’a donné Moïse, Élie et Ghazal. L’autre écriture. Celle qui ne démontre pas. Celle qui raconte. Celle qui invente des personnages pour approcher des existences dont les archives n’ont parfois conservé que quelques lignes — ou rien du tout.
Il y a Bat Ye’or l’historienne. Il y a Bat Ye’or la romancière. Je ne crois pas qu’il faille choisir entre elles. Elles viennent probablement du même endroit. Du Caire. D’un exil. D’une mémoire. Et de cette obstination qui traverse toute son œuvre : ne pas laisser disparaître une seconde fois ceux qui ont déjà disparu.
Sarah Cattan
À suivre sur HABAYTA — Yana Grinshpun a lu Under the Crescent. Nous lui avons demandé de nous parler de Bat Ye’or romancière, de son écriture et de cette fresque égyptienne désormais offerte au lectorat anglophone. Son entretien paraîtra prochainement.
Yana Grinshpun est linguiste et analyste du discours. Docteure en sciences du langage, elle travaille notamment sur les discours idéologiques, l’antisémitisme contemporain et les représentations d’Israël. Elle a fondé Perditions idéologiques. Elle conduit aujourd’hui un important travail de conservation et d’archivage* de l’œuvre de Bat Ye’or, auquel HaBayta consacre également ce jour un article.



