Le 2 octobre, Mohammed Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, doit être reçu à Bruxelles dans le cadre prestigieux du Palais d’Egmont. Huit ans après que la Belgique a mis fin à la gestion saoudienne de la Grande Mosquée de Bruxelles, Isaac Hammouch interroge cette nouvelle séquence : la Ligue a-t-elle réellement rompu avec son passé, ou sa diplomatie de la « modération » lui permet-elle aujourd’hui de retrouver une légitimité institutionnelle en Europe ?

La venue annoncée à Bruxelles, le 2 octobre, de Mohammed bin Abdulkarim Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale et ancien ministre saoudien de la Justice, pourrait être présentée comme une rencontre diplomatique ordinaire. Placée sous le signe du dialogue, de la modération et de la cohésion sociale, organisée dans le cadre prestigieux du Palais d’Egmont et accompagnée d’une rencontre avec le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, elle porte pourtant une signification politique beaucoup plus profonde.
Mohammed Al-Issa ne dirige pas une institution religieuse sans histoire. La Ligue islamique mondiale a constitué, pendant des décennies, l’un des principaux instruments du rayonnement religieux de l’Arabie saoudite. Elle appartient à une architecture internationale d’influence grâce à laquelle une conception rigoriste, littéraliste et socialement conservatrice de l’islam a été diffusée bien au-delà de la péninsule Arabique. Le recevoir officiellement sans replacer cette visite dans son contexte historique reviendrait à transformer une question politique majeure en simple cérémonie de courtoisie.
Le problème ne réside pas dans le principe même d’une rencontre. La diplomatie suppose de parler à des États, à des institutions et à des responsables dont on ne partage ni l’histoire ni les orientations. Mais recevoir n’est jamais un acte neutre lorsque l’accueil se déroule dans l’un des lieux les plus symboliques de la diplomatie belge. Le protocole, le prestige du lieu, la présence ministérielle et le vocabulaire employé produisent une légitimité. Ils peuvent faire passer une organisation historiquement controversée du statut d’acteur surveillé à celui de partenaire reconnu du vivre-ensemble. Dialoguer n’oblige pas à réhabiliter ; accueillir n’oblige pas à consacrer. C’est précisément cette frontière que la Belgique risque de brouiller.
Une histoire que la Belgique ne peut effacer
La présence saoudienne dans l’organisation de l’islam belge appartient à l’histoire documentée du pays. Pendant près de quatre décennies, la Grande Mosquée de Bruxelles, installée au cœur du quartier européen, a été administrée dans le cadre d’une convention accordant à l’Arabie saoudite une influence exceptionnelle. Cette situation ne concernait pas seulement la gestion d’un lieu de prière. La Grande Mosquée constituait un centre de formation, de rayonnement et de légitimation religieuse. Elle occupait une position privilégiée dans un pays qui, faute d’expertise, de connaissance linguistique et de politique cohérente, avait largement sous-traité l’encadrement institutionnel du culte musulman à des acteurs étrangers.
Cette délégation résultait d’une conception administrative aussi commode que dangereuse. L’État belge voulait disposer d’interlocuteurs structurés, capables d’organiser un culte reconnu et de parler au nom d’une population musulmane de plus en plus importante. L’Arabie saoudite possédait les ressources financières, les réseaux internationaux, les prédicateurs et les institutions nécessaires. Ce qui pouvait apparaître comme une solution pratique est progressivement devenu un dispositif d’influence. En confiant l’organisation d’une partie de l’islam belge à une puissance étrangère, la Belgique ne facilitait pas seulement l’exercice d’une liberté religieuse : elle permettait à cette puissance de sélectionner les références doctrinales, de former des cadres religieux et de façonner durablement l’environnement idéologique de nombreux lieux de culte.
L’influence wahhabite et salafiste ne s’est pas limitée à des institutions officielles. Elle s’est propagée par les livres, les brochures, les bourses d’études, les prédicateurs, les formations religieuses et les réseaux associatifs. Elle a bénéficié de moyens considérables face à des communautés musulmanes immigrées souvent dépourvues de structures locales solides. Elle a progressivement marginalisé d’autres traditions de l’islam, plus spirituelles, populaires, pluralistes ou culturellement enracinées dans les pays d’origine. Elle a également contribué à banaliser une vision dans laquelle la norme religieuse prétend régir non seulement la foi personnelle, mais les comportements sociaux, les rapports entre les sexes, l’éducation des enfants, la relation aux non-musulmans et la place de l’individu dans la communauté.
À la suite des attentats de Bruxelles et des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les mécanismes de radicalisation, cette politique est devenue impossible à défendre. En 2018, le gouvernement belge a mis fin à la convention qui organisait la gestion saoudienne de la Grande Mosquée. Cette décision traduisait une prise de conscience tardive mais essentielle : la liberté de culte des citoyens belges ne devait plus être confondue avec la liberté d’influence d’un État étranger.
La visite de Mohammed Al-Issa intervient donc au cœur d’une contradiction historique. Moins d’une décennie après avoir tenté de réduire l’emprise institutionnelle saoudienne, la Belgique semble prête à accorder au secrétaire général de la Ligue islamique mondiale une reconnaissance diplomatique de premier plan. Une telle évolution ne pourrait être justifiée que par une transformation profonde, documentée et vérifiable de cette organisation.
La nouvelle diplomatie de la modération
Depuis son accession à la tête de la Ligue islamique mondiale en 2016, Mohammed Al-Issa a profondément transformé l’image internationale de l’organisation. Ancien ministre de la Justice, juriste religieux et responsable parfaitement familiarisé avec le langage des relations internationales, il se présente désormais comme un promoteur de la coexistence, de la paix religieuse et du dialogue entre les civilisations. Il multiplie les rencontres avec des chefs d’État, des ministres, des dignitaires chrétiens et juifs, des universitaires et des représentants d’organisations internationales. La Ligue communique moins sur l’expansion religieuse que sur la lutte contre l’extrémisme, la dignité humaine et la coopération entre les confessions.
Cette métamorphose correspond à une évolution plus vaste de la stratégie saoudienne. Le royaume cherche à diversifier son économie, à attirer les investissements, à renforcer son influence culturelle et à se présenter comme une puissance moderne, stable et incontournable. Pour réussir cette transformation, il doit se dégager de l’image internationale associée à l’exportation du wahhabisme, au rigorisme social et à la restriction des libertés. Le dialogue interreligieux devient dès lors un instrument de puissance douce, au même titre que les investissements sportifs, culturels, universitaires et technologiques.
Une telle évolution pourrait être sincère. Mais elle ne peut être validée par la seule répétition d’un vocabulaire consensuel. La modération ne se mesure pas à la capacité de prononcer les mots que les démocraties occidentales souhaitent entendre ; elle se mesure aux libertés que l’on accepte de défendre lorsqu’elles contredisent sa propre doctrine. Elle exige une position claire sur la liberté de conscience, le droit de changer de religion ou de n’en avoir aucune, l’égalité complète entre les femmes et les hommes, la liberté de critiquer les religions, les droits des minorités et la primauté de la loi civile.
Le vivre-ensemble ne peut pas être réduit à la coexistence polie de responsables religieux. Il suppose que l’individu soit protégé contre toutes les formes d’emprise, y compris celles exercées au nom de Dieu, de la famille ou de la communauté. Une institution qui revendique un rôle international dans la promotion de la tolérance doit reconnaître sans ambiguïté le droit d’un musulman à abandonner l’islam, celui d’une femme à refuser les prescriptions qu’on lui impose et celui d’un citoyen à vivre sans affiliation confessionnelle.
L’évaluation sérieuse de la Ligue islamique mondiale doit donc porter sur ses actes, ses financements, ses publications, ses partenariats, les prédicateurs qu’elle soutient et les contenus qu’elle diffuse dans les différentes langues et régions où elle intervient. Les démocraties n’ont pas à juger des intentions secrètes ; elles doivent contrôler les structures visibles. La transparence financière, doctrinale et institutionnelle reste le seul moyen crédible de distinguer une réforme authentique d’un repositionnement stratégique.
Un fréro-wahhabisme adapté aux sociétés européennes
Le wahhabisme, le salafisme et le frérisme ne se confondent pas entièrement. Ils possèdent des histoires, des organisations et des stratégies distinctes. Mais leurs rivalités ne doivent pas dissimuler les convergences idéologiques qui ont facilité leur implantation dans les sociétés européennes. Ces courants partagent, à des degrés différents, une conception englobante de la religion, qui ne se limite pas à la spiritualité personnelle mais prétend organiser la famille, l’éducation, la morale, les rapports sociaux et, à terme, la norme politique.
Dans l’espace européen, cette convergence a produit une forme adaptée de fréro-wahhabisme. Elle ne consiste pas nécessairement à réclamer ouvertement l’application de la charia ou la création immédiate d’un État islamique. Elle procède de manière plus progressive, en s’appuyant sur les libertés démocratiques, le tissu associatif, la lutte légitime contre les discriminations et la recherche d’interlocuteurs communautaires par les autorités publiques. Elle transforme les revendications religieuses en demandes identitaires, puis les demandes identitaires en droits collectifs permanents. Elle cherche à devenir l’intermédiaire obligé entre les institutions et les citoyens musulmans.
Cette stratégie n’est pas nécessairement centralisée. Elle fonctionne comme un écosystème dans lequel plusieurs organisations, parfois concurrentes, participent à une même dynamique de communautarisation. Toutes ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs, mais leurs actions peuvent converger vers un résultat commun : faire de l’appartenance religieuse le principal cadre d’identification des citoyens issus de l’immigration musulmane.
Le danger ne réside donc pas uniquement dans la violence jihadiste. Une organisation peut condamner sincèrement le terrorisme tout en défendant un projet social profondément illibéral. Elle peut rejeter la violence tout en contestant l’égalité entre les sexes, en exerçant une pression morale sur les femmes, en combattant la liberté de conscience ou en cherchant à soustraire progressivement certains comportements à la norme commune. La non-violence ne constitue pas, à elle seule, un brevet de compatibilité démocratique.
La démocratie belge doit être capable de reconnaître cette réalité sans transformer les musulmans en suspects collectifs. Ceux-ci ne forment ni un bloc doctrinal ni une communauté politique homogène. Ils sont croyants, agnostiques, athées, conservateurs, libéraux, pratiquants occasionnels ou indifférents à la religion. Certaines femmes choisissent le voile ; d’autres cherchent à pouvoir l’enlever sans subir de pression familiale ou communautaire. Réduire cette diversité à une représentation religieuse centralisée constitue moins une reconnaissance qu’une assignation.
L’une des grandes erreurs de la politique belge a précisément consisté à chercher des « représentants des musulmans », comme si des centaines de milliers de citoyens devaient nécessairement être incarnés par des autorités religieuses. En sélectionnant comme interlocuteurs les organisations les plus visibles, les mieux financées et les plus disciplinées, les pouvoirs publics ont parfois renforcé ceux qui avaient le plus intérêt à fabriquer une communauté homogène et à parler en son nom.
Le rôle de l’État n’est pas de produire un islam officiel ni d’importer une autorité religieuse étrangère pour encadrer ses citoyens. Il consiste à garantir la liberté de religion à l’intérieur d’un ordre juridique commun. Cette liberté protège le croyant dans l’exercice de son culte, mais également l’individu contre la contrainte de sa famille, de son groupe ou de son institution religieuse. La liberté religieuse n’est complète que lorsqu’elle garantit aussi la liberté de ne plus croire.
Une rencontre qui exige des comptes
La venue de Mohammed Al-Issa pourrait devenir l’occasion d’une clarification nécessaire, à condition que la Belgique refuse d’en faire une cérémonie de réhabilitation. L’identité des organisateurs, le financement de l’événement, la liste des participants, les objectifs politiques de la rencontre et les engagements susceptibles d’en résulter devraient être rendus publics. La présence d’un ministre belge et le choix du Palais d’Egmont donnent à cette rencontre une portée institutionnelle qui oblige l’État à la transparence.
La Ligue islamique mondiale devrait exposer clairement la nature actuelle de ses activités en Europe, l’origine et la destination de ses financements, ses relations avec les mosquées, associations, écoles et centres de formation, ainsi que les mécanismes mis en place pour empêcher la diffusion de discours contraires aux libertés démocratiques. Elle devrait également accepter de revenir sur son rôle historique dans l’expansion internationale du rigorisme religieux. Une organisation ne peut prétendre incarner un islam renouvelé tout en refusant d’examiner l’héritage dont elle cherche précisément à se démarquer.
Reconnaître cette responsabilité ne signifie pas attribuer directement à la Ligue islamique mondiale les crimes commis par des terroristes en Europe. Le passage du rigorisme religieux à la violence jihadiste n’est ni automatique ni linéaire. Mais il serait tout aussi irresponsable d’écarter la question du rôle joué par certains environnements idéologiques dans la rupture progressive avec la société démocratique.
La Belgique doit également s’interroger sur ses propres responsabilités. Elle a trop longtemps considéré l’organisation du culte musulman comme une question administrative pouvant être confiée à des interlocuteurs étrangers. Elle a parfois privilégié la tranquillité institutionnelle au détriment de l’examen doctrinal et laissé la fragmentation de ses compétences fédérales, régionales, communautaires et communales créer des espaces dans lesquels les responsabilités se diluent.
La visite du 2 octobre ne devrait pas reproduire cette culture de l’évitement. Si Mohammed Al-Issa vient en Belgique comme partenaire du dialogue, il doit accepter un dialogue réel, contradictoire, documenté et ouvert aux sujets qui dérangent.
Le vivre-ensemble ne se construit pas dans les salons
La cohésion sociale ne se mesure pas au nombre de dignitaires capables de se saluer devant les caméras. Elle se vérifie dans une école où un professeur peut enseigner librement, dans une famille où une jeune femme peut refuser un mariage, dans une rue où une femme voilée n’est pas agressée et dans une communauté où celle qui retire son voile n’est pas menacée. Elle se manifeste lorsqu’un croyant peut pratiquer sa religion sans discrimination et lorsqu’un ancien croyant peut l’abandonner sans craindre pour sa sécurité ou sa dignité.
Le vivre-ensemble n’est pas l’effacement des désaccords pour protéger les susceptibilités religieuses. Il est l’organisation pacifique de ces désaccords sous l’autorité d’une loi commune. Il repose sur la primauté de l’individu, l’égalité juridique, la liberté de conscience et le refus de toute tutelle communautaire.
Si la Ligue islamique mondiale adhère véritablement à ces principes, sa venue à Bruxelles peut ouvrir une discussion utile. Mais cette adhésion doit être explicite et vérifiable. La Belgique ne peut se satisfaire d’un vocabulaire généreux sur la tolérance en laissant de côté les libertés qui en constituent la substance.
En 2018, la Belgique avait décidé de reprendre ses distances avec une influence religieuse étrangère qu’elle avait trop longtemps accueillie sans contrôle suffisant. En 2026, elle semble disposée à offrir une nouvelle légitimité au dirigeant de l’organisation historiquement associée à cette influence. Peut-être la Ligue islamique mondiale a-t-elle profondément changé. Mais il lui appartient de le démontrer, et il appartient à l’État belge de le vérifier avant de lui offrir le prestige de ses institutions.
Recevoir n’est pas se soumettre. Dialoguer n’est pas oublier. La Belgique doit juger la Ligue islamique mondiale non selon les mots qu’elle emploie aujourd’hui, mais selon son histoire, ses actes, ses financements et les libertés qu’elle est réellement disposée à défendre.
Une démocratie qui renonce à sa mémoire au nom du dialogue ne construit pas le vivre-ensemble. Elle prépare la répétition de ses propres erreurs.
Isaac Hammouch
Journaliste, analyste politique et président de Bruxelles Média



