En 2024, une menace inscrite sur un mur de Marseille. En 2026, une adresse de conférence tenue secrète. Bernard-Henri Lévy revient dans la cité phocéenne pour présenter son nouveau livre. Mais ce qui devrait être une simple rencontre littéraire raconte désormais autre chose de notre pays.
Il y a des photographies qui ne demandent presque aucun commentaire. Il suffit de les regarder. Puis de mesurer ce qu’elles signifient.
Sur un mur de Marseille, deux inscriptions.
« FREE GAZA ».
Et, quelques mètres plus loin :
« BHL TU PAYERAS POUR LE GÉNOCIDE ».
La première relève du slogan politique. On peut l’approuver, la discuter, la contester. Elle appartient au débat public.
La seconde n’est pas un argument. Elle désigne un homme. Elle lui impute une responsabilité personnelle et lui annonce qu’il devra payer. Ce n’est plus une opinion. C’est une menace.
Cette photographie date d’avril 2024. Bernard-Henri Lévy venait alors présenter Solitude d’Israël à Marseille. Les inscriptions avaient été découvertes face à la Grande Synagogue.
Octobre 2026. Le philosophe revient à Marseille pour Mémoires provisoires. Et voici qu’il raconte que le lieu de sa conférence doit être tenu secret, communiqué à ses lecteurs au terme d’un parcours compliqué.
Il remercie les organisateurs du FSJU, les fonctionnaires chargés de sa protection, ceux qui feront malgré tout le déplacement. Puis il pose une question d’une simplicité désarmante : cette situation est-elle normale ?
Non. Elle ne l’est pas.
On peut ne pas aimer Bernard-Henri Lévy. Ne pas partager sa philosophie, ses engagements, ses prises de position sur Israël, ses interventions dans les conflits du monde. On peut le critiquer vivement, parfois durement.
Mais depuis quand faut-il aimer un écrivain pour défendre son droit à rencontrer ses lecteurs ? Depuis quand la liberté de parole dépend-elle de la sympathie que nous inspire celui qui parle ? Et depuis quand une conférence littéraire doit-elle s’organiser avec des précautions qui ressemblent à celles d’une opération à haut risque ?
Ce qui nous frappe dans cette photographie, ce n’est pas seulement la violence des mots. C’est leur familiarité. Cette manière presque ordinaire de transformer un désaccord politique en condamnation personnelle. Cette facilité avec laquelle une accusation devient une menace. Et cette étrange résignation collective qui finit par accueillir les dispositifs de protection comme des éléments normaux de la vie intellectuelle.
On dira que Bernard-Henri Lévy est un homme public, exposé, controversé. Précisément: la démocratie n’a jamais promis aux hommes publics d’être aimés. Elle leur a promis le droit de parler sans être menacés.
Il y a quelque chose de profondément triste à imaginer un écrivain qui, après cinquante années de rencontres avec ses lecteurs dans une ville, doit désormais expliquer pourquoi ceux-ci ne peuvent connaître librement l’adresse où il les attend. Et quelque chose de plus inquiétant encore à penser que nous pourrions finir par nous y habituer.
La photographie de 2024 et le témoignage de 2026 ne racontent pas exactement le même événement.
Mais leur rapprochement fait apparaître une continuité que nous aurions tort de banaliser.
Un pays ne perd pas sa liberté seulement lorsque les livres sont interdits. Il en perd déjà quelque chose lorsque ceux qui les écrivent doivent être protégés pour pouvoir en parler.



