Et si les querelles métaphysiques du Moyen Âge éclairaient certaines dérives du débat contemporain ? Marc Reisinger, psychiatre et anthropologue, revisite la querelle des universaux pour dénoncer ce qu’il considère comme une substitution des mots aux réalités. Du conflit israélo-palestinien à l’immigration, des qualifications politiques aux décisions de l’État, il interroge la manière dont le langage peut devenir un instrument idéologique. Une réflexion polémique sur une question ancienne, mais toujours actuelle : faut-il partir des choses pour les nommer, ou des mots pour définir les choses ?
Antijudaïsme et arguties métaphysiques
Une querelle métaphysique, dénommée « querelle des universaux », a passionné le Moyen Âge chrétien. Il s’agissait de savoir si les idées générales précèdent l’existence des choses ou si elles sont déduites des choses. « L’humanité », la « justice » précèdent-elles leur existence réelle ?
Cette question absurde semblait importante à une époque où la raison cherchait surtout à se soumettre à la foi. On se torturait les méninges pour savoir si l’idée de Trinité devait être déduite de l’existence de trois personnes divines (ce qui aurait été du polythéisme), ou si seul Dieu était réel, ce qui aurait été de l’unitarisme – une autre hérésie…
Par rapport à la priorité des idées, deux positions philosophiques se démarquaient :
a) Le « nominalisme », pour lequel les idées générales ne sont que des mots décrivant le réel.
b) Le « réalisme », pour lequel les idées précèdent l’existence des choses (le « réalisme » ne s’opposait pas à « l’idéalisme » comme à notre époque).
Les nominalistes considéraient comme seules réalités les individualités, caractérisées par le fait que si on les divise on les détruit : « l’homme » existe réellement ; « l’humanité » n’est qu’une idée ou un idéal.
Cette querelle philosophique, absurde du point de vue du bon sens et de l’approche scientifique, regagne aujourd’hui du terrain. Ses conséquences éthiques et politiques ont été soulignées par le philosophe Henri Meschonnic dans Heidegger ou le national-essentialisme (2007).
Le nominalisme, qui fait mine de sacraliser les mots, mène à les manipuler pour masquer la réalité : les mots finissent par remplacer les choses. Exemples actuels :
Le « génocide » de Gaza n’a pas besoin d’être démontré par son adéquation à une définition, par ses conséquences démographiques ou par un jugement pénal. Le mot suffit à « réaliser » la chose. L’auteur Maarten Boudry signalait ainsi qu’un quotidien belge (De Standaard) a organisé un « débat » sur Israël et le génocide entre deux antisionistes parfaitement d’accord entre eux plutôt qu’entre les tenants de deux thèses opposées.
Les miliciens du Hamas, mouvement terroriste qui assassine et enlève des civils israéliens et utilise sa propre population civile comme bouclier humain, sont qualifiés de « résistants ».
Le qualificatif « d’extrême droite » est utilisé pour toute opinion divergeant des idées de La France insoumise : 500 000 pétitionnaires cherchent à faire interdire CNews, qualifiée de « chaîne d’extrême droite », dont l’audience est de 45 millions de spectateurs.
Un « ordre de quitter le territoire français » (OQTF) est parfaitement compatible avec un séjour prolongé en France, puisque seuls 10 % d’entre eux sont exécutés.
L’immigration musulmane n’est pas décrite par ses conséquences réelles observables, mais définie a priori comme « une chance pour la France ». Édouard Philippe a eu le malheur de parler au 20 heures de TF1, à propos des pillards du 17 octobre, des « ratés de l’intégration ». Sur quoi Jean-Luc Mélenchon a annoncé qu’il refuserait de parler sur cette chaîne. Les données du ministère de la Justice confirment pourtant qu’il s’agissait en majorité de jeunes issus de l’immigration.
Édouard Philippe a aussi rappelé la phrase de Péguy : « Il faut voir ce que l’on voit », c’est-à-dire voir les choses avant de les nommer, ce qui a rendu la gauche furieuse. Entre les « nominalistes » qui nomment les choses et les « réalistes » (au sens médiéval), qui remplacent les choses par des noms, on trouve des « opportunistes » – comme Macron, capable de reconnaître un jour que « l’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme » (tout en refusant de participer à la marche contre l’antisémitisme), et de reconnaître le lendemain un État palestinien qui ne vise qu’à éliminer l’État juif.
Marc Reisinger
Marc Reisinger est psychiatre et anthropologue. Il est notamment l’auteur de Opération Merah et Lacan l’insoutenable.


