Ils sont sept ou huit, chaque mardi, autour de la même table. Des avocats, des personnalités que presque tout sépare, des caractères bien trempés. Ils discutent, s’interrompent, se disputent parfois vingt minutes sur une virgule. Puis quelqu’un tape sur la table : « Bon. Allez. On revient au sujet. » Celui-là s’appelle Guy Attal. Il préside le BNVCA. HaBayta ouvre aujourd’hui une série consacrée à celles et ceux qui font vivre, souvent loin des regards, cette institution singulière.
Au BNVCA, on peut se disputer vingt minutes pour une virgule.
Ce n’est pas une image. La virgule peut être juridique. Elle peut modifier la portée d’un communiqué, introduire une ambiguïté, fragiliser une formulation. Alors les avocats argumentent. L’un tient à son mot, l’autre au sien. Puis la linguiste que je suis s’en mêle et explique parfois que, cette fois, le droit devra bien s’accommoder de la syntaxe française.
Le ton monte. Il arrive que quelqu’un se lève.
— Bon, moi, je pars.
Le manteau est déjà attrapé.
— Mais reste !
Les autres protestent, discutent encore, recommencent.
Et puis Guy Attal tape sur la table.
— Bon. Allez. On revient au sujet.
Et, curieusement, on revient au sujet.
Une drôle de troupe
Ils sont sept, huit, selon les mardis. Ils n’ont ni les mêmes métiers, ni les mêmes tempéraments, ni toujours la même manière d’envisager les choses. Ils peuvent se chamailler copieusement.
Mais chaque mardi, quoi qu’il arrive dans leurs vies respectives, ils sont là pendant quatre heures — parfois davantage.
C’est peut-être cela que l’on connaît le moins du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme.
On connaît ses communiqués. Ses plaintes. Ses interventions. Les dossiers judiciaires qu’il accompagne et dont certains ont abouti après des années de procédure.
On sait beaucoup moins les heures données. Les appels. Les signalements qu’il faut vérifier. La victime qu’il faut écouter. L’administration à saisir. L’école ou la synagogue dont il faut parler avec les autorités. Les textes que l’on relit encore et encore parce qu’un mot de trop peut être aussi dommageable qu’un mot qui manque.
Et l’on connaît moins encore les personnes.
C’est précisément pour cela que HaBayta a décidé de les présenter.
Un par un.
Mais il fallait commencer par celui qui préside cette drôle de troupe.
Guy Attal ne préside pas en occupant la pièce. Il la tient.
Cela n’a rien à voir.
Il peut donner l’impression d’être légèrement en retrait. Il écoute beaucoup. Laisse parler. Laisse même parfois les discussions aller beaucoup plus loin que je ne les aurais laissées aller moi-même.
Et puis il intervient.
Il synthétise. Tranche. Relance.
Parfois, une idée lui vient brutalement.
Tout s’arrête.
— Il faut appeler untel.
Ou :
— Il faut avoir cette avocate de Toulouse en Zoom.
Il dit cela comme si le BNVCA disposait d’un plateau de télévision, de techniciens, d’un régisseur et d’une équipe numérique cachée derrière une porte.
Il n’en est rien.
Alors on se débrouille.
Et généralement, le Zoom finit par se faire.
Il possède cette forme d’intelligence très particulière qui consiste à comprendre vite ce qui peut débloquer une situation — puis à considérer que, puisque cela doit être fait, il suffit de le faire.
Les sorbets
Il y a aussi les sorbets.
Ce détail n’en est pas vraiment un.
C’est Guy qui a commencé à apporter de petits sorbets individuels pour les réunions.
Puis j’ai apporté moi aussi des gourmandises.
Puis d’autres s’y sont mis.
Ainsi se fabriquent parfois les habitudes d’une maison : sans note de service et sans discours sur la convivialité.
L’homme qui, vingt minutes plus tôt, avait tapé sur la table pour remettre tout le monde au travail pense aussi à apporter quelque chose à partager.
On pourrait appeler cela de la gentillesse: ce serait insuffisant.
« On le ménage »
Un jour s’est posée une question plus difficile. Un membre ancien du Bureau ne pouvait plus assumer certaines tâches avec la même rigueur. Le problème était réel. Il fallait le traiter.
Une solution radicale fut évoquée : retirer nettement certaines responsabilités, expliquer les choses sans détour.
J’essayais pour ma part de dire qu’il fallait aussi prendre garde à la manière dont on le ferait. Qu’on ne pouvait pas seulement gérer une fonction ; qu’il y avait un homme derrière.
Guy écoutait.
Puis il a tranché.
— On le ménage.
Trois mots.
Il n’avait pas nié le problème. Il n’avait pas davantage décidé que tout continuerait comme avant: il avait seulement fixé une limite à la manière de le résoudre : l’efficacité ne dispense pas de l’humanité.
Je ne suis pas certaine qu’il existe beaucoup de meilleures définitions d’une autorité juste.
Et puis il y eut cette nuit
Il y a peu, au milieu de la nuit, Guy m’a écrit.
Il venait de recevoir, d’une tierce personne, la maquette particulièrement aboutie d’un projet de journal.
Dans la rubrique « À propos », j’y étais présentée comme directrice.
Le problème était simple : je n’en savais absolument rien.
Son message commençait pourtant ainsi :
« Très heureux pour toi, mais légèrement frustré de tes cachotteries… »
Au réveil, j’ai d’abord cru à un malentendu total.
Dès qu’il fut une heure décente, je l’ai appelé.
Je lui ai expliqué que je découvrais cette maquette exactement comme lui, que je n’avais rien caché et que j’allais immédiatement répondre à son auteur en le mettant en copie.
Puis je lui ai demandé :
— Mais enfin, Guy, qu’est-ce que tu as pensé quand tu as vu ça ?
Il m’a répondu :
— La première chose que j’ai pensée, j’étais content pour toi.
Je crois que cette phrase dit presque tout.
Avant la question de la loyauté. Avant l’étonnement. Avant même cette petite frustration qu’il avait exprimée avec humour, son premier mouvement avait été la joie pour quelqu’un d’autre.
Il y a des phrases qui renseignent mieux sur un homme qu’un curriculum vitae.
Celle-ci en est une.
HaBayta présentera désormais, dans “Le Bureau du mardi”, celles et ceux qui font vivre le BNVCA. Pas pour produire une galerie officielle. Pour montrer les personnes derrière les communiqués, les plaintes, les dossiers — leurs caractères, leurs désaccords, leur humour et ce qui, tous les mardis, les ramène autour de la même table.


