Il aurait pu se taire. Il aurait même été tellement plus simple de se taire. Boy George a choisi autre chose : rappeler le 7-Octobre, dire son soutien aux Juifs et à Israël, et chanter que ceux de Nova danseront encore. Dans un monde culturel où certaines causes sont devenues signes d’appartenance, cette liberté-là porte aujourd’hui un nom presque embarrassant : le courage.
Il y eut un temps où l’on n’aurait pas employé ce mot: courage.
Pas pour une chanson. Pas pour une phrase. Pas pour un chanteur disant qu’il aime un pays, qu’il pense à des massacrés, qu’il refuse de rayer un événement de l’histoire parce que l’époque a décidé de déplacer son regard ailleurs.
Et pourtant.
Boy George vient de nous rappeler à quelle étrange époque nous sommes parvenus : une époque où un artiste mondialement connu doit presque accomplir un acte de dissidence pour prononcer quelques mots devenus extraordinairement difficiles à entendre dans une partie du monde culturel :
Je me souviens du 7-Octobre.
Je n’abandonne pas les Juifs.
Sa chanson s’appelle We Will Dance Again. En hébreu, Od Nirkod.
Nous danserons encore.
Ce n’est pas un titre choisi au hasard. C’est la promesse née de Nova. Là où de jeunes gens étaient venus danser et où 378 personnes ont été tuées le 7 octobre 2023, tandis que des dizaines d’autres étaient enlevées vers Gaza. La phrase est devenue celle des survivants : vous avez voulu tuer la danse ; nous danserons encore. JTA
Boy George aurait pu en rester là. La compassion universelle. Les victimes. La paix. Deux ou trois mots soigneusement disposés afin que personne ne puisse vraiment lui reprocher quoi que ce soit.
Il ne l’a pas fait. Il a écrit cette phrase, brutale dans sa simplicité :
« You say genocide, I say war. »
Il ne s’agit pas ici de transformer un chanteur en juriste international ni de prétendre qu’une chanson tranche une qualification juridique qui fait l’objet d’un débat politique et judiciaire considérable. Il s’agit de constater autre chose : Boy George refuse le vocabulaire obligatoire de son milieu. Et cela, aujourd’hui, a un prix.
La réaction fut immédiate. Colère, injures, accusations. Certains lui ont promis la fin de sa carrière. D’autres lui ont expliqué qu’il avait « vendu son âme ». euronews
C’est précisément là que son geste devient intéressant. Parce que Boy George n’est pas juif. Parce qu’il n’est pas israélien. Parce qu’il n’a aucune obligation familiale, nationale ou communautaire de dire ce qu’il dit.
Il pourrait regarder ailleurs. Il pourrait surtout faire comme tant d’autres dans le monde culturel : apprendre le lexique, brandir le bon drapeau, répéter la formule consacrée, acquitter ainsi sans difficulté son impôt de respectabilité morale.
Il a décidé de ne pas le faire.
Quelques mois auparavant, alors qu’on lui demandait en substance pourquoi il refusait de se joindre au boycott d’Israël, il avait répondu qu’il avait des amis juifs depuis son adolescence et qu’il ne leur tournerait pas le dos. Il avait reçu naguère des injonctions de Roger Waters à ne pas se produire en Israël. Sa réponse, racontée en septembre à Vancouver, tient en quelques mots : il est allé en Israël quand même. JTA
Voilà peut-être ce que nous avions oublié. La solidarité n’est pas très impressionnante lorsqu’elle est gratuite. Elle devient autre chose quand elle coûte.
Boy George sait parfaitement de quel côté souffle aujourd’hui une partie du vent culturel. Il connaît les scènes, les festivals, les producteurs, les réseaux sociaux, les réflexes de corporation. Il sait le prestige que confère désormais l’indignation contre Israël et le risque attaché à celui qui introduit dans ce grand récit une question gênante :
Et le 7-Octobre ?
C’est d’ailleurs l’un des reproches essentiels de sa chanson : cette mémoire sélective qui condamne avec une précision extraordinaire tout ce qui advient après, mais devient soudainement myope dès qu’il s’agit de ce qui advint avant.
Habayta travaille depuis des mois sur cet étrange déplacement du regard. Pour refuser qu’en regardant Gaza on efface Be’eri, Kfar Aza, Nir Oz, Nahal Oz, Nova ; qu’à force d’expliquer l’après on rende l’avant presque inconvenant à rappeler.
Boy George, lui, le rappelle. Et peut-être faut-il entendre aussi ce que dit son titre. We Will Dance Again.
Ce n’est pas : nous nous vengerons. Ce n’est pas : vous paierez. C’est : nous danserons.
Le choix est magnifique parce qu’il oppose à ceux qui ont voulu faire de la musique un lieu de massacre exactement ce qu’ils voulaient détruire : la musique, les corps libres, la fête, la jeunesse, la vie.
Et puis il y a cette phrase. Trois mots seulement :
« I stand with the Jews. »
Il faut mesurer l’étrangeté du moment pour comprendre que cette phrase-là, en 2026, puisse être reçue comme une provocation.
C’est peut-être ici que me revient la formule féroce de mon amie D. K. parlant du « palestinisme, ce champignon hallucinogène de haute portée ». La formule est polémique. Elle dit pourtant quelque chose de ce phénomène qui dépasse infiniment la solidarité envers les Palestiniens : lorsqu’une cause cesse parfois d’être une cause pour devenir un système complet d’appartenance, avec ses signes, ses mots de passe, ses interdits et ses excommunications.
Alors celui qui déroge n’est plus simplement en désaccord. Il devient suspect.
Boy George a dérogé. Avec ses chapeaux insensés, son maquillage, cette voix que plusieurs générations reconnaissent en quelques secondes, celui qui aura passé sa vie à ne ressembler à personne vient peut-être de faire ce qu’il sait faire depuis toujours :
ne pas entrer dans l’uniforme.
Et quand, à Vancouver, on l’a applaudi dans une synagogue pour cette chanson, il a eu cette phrase presque désarmante : il ne se considère pas comme courageux. Il cherche simplement, disait-il en substance, à se conduire en être humain. Times of Israel
C’est peut-être la phrase la plus terrible de toute cette histoire. Car lorsque se conduire en être humain commence à ressembler à du courage, ce n’est pas seulement Boy George qu’il faut regarder: c’est l’époque.
Et à Boy George, Habayta a simplement envie de dire : Toda.
Toda pour la chanson.
Toda pour Nova.
Toda pour les mots prononcés quand tant d’autres choisissent les mots attendus.
Et surtout pour cette promesse que personne ne devrait pouvoir leur prendre :


