À la Fête de l’Humanité, un mot a suffi : « camarade ». Prononcé pour être refusé, il ouvre une question autrement plus profonde que celle des candidatures. Fundji Benedict interroge ce qui demeure d’un monde commun lorsque ceux qui prétendent encore former une famille politique ne se reconnaissent plus comme appartenant aux mêmes.
À la Fête de l’Humanité, un mot a été retiré à un homme de gauche, en public et en chanson. Ce que cette scène donne à voir est plus grave que la division.
Samedi 12 septembre, à Brétigny-sur-Orge, sous la chaleur épaisse du chapiteau de La France insoumise, la foule attend Jean-Luc Mélenchon et chante. Entre deux slogans antifascistes, une phrase monte, que le reportage de LCP a relevée : « Non, Roussel n’est pas un camarade ! »
À quelques centaines de mètres, Fabien Roussel s’apprête à lancer sa campagne présidentielle sur la grande scène Angela Davis de la Fête de L’Humanité, chez lui en quelque sorte, sur le terrain d’un Parti communiste qui avait soutenu Jean-Luc Mélenchon en 2012 puis en 2017. Le mot circulait alors entre les deux maisons. Ce samedi, il ne circule plus.
Un peu plus tôt, un militant insoumis avait proposé à deux jeunes femmes des Jeunesses communistes de venir entendre son candidat. L’une refuse presque instinctivement, puis s’excuse de la forme : la consigne de son organisation est de ne pas attaquer les autres forces de gauche. Elle n’ira pas davantage au meeting. Y entrer, dit-elle, reviendrait déjà à soutenir.
Tout est là. Une tente est devenue une frontière. Quelques dizaines de mètres suffisent désormais pour franchir une frontière d’appartenance et un mot, dont la gauche française s’est servie pendant plus d’un siècle pour reconnaître comme proches des hommes qui ne se connaissaient pas, vient d’être retiré à l’un des siens.
Ce qui est en cause n’est pas encore un programme. C’est la possibilité de continuer à se reconnaître.
Les chiffres ne font pas une parenté. Ils disent seulement que ceux à qui l’on demande ensuite de s’additionner n’habitent déjà plus tout à fait le même monde social. L’enquête Ipsos réalisée les 6 et 7 juin 2024 pour France Télévisions, Radio France, France 24-RFI et Public Sénat-LCP, auprès de 8 923 inscrits, donnait à la liste PS-Place publique conduite par Raphaël Glucksmann 20 % des voix des cadres, à égalité exacte avec celle de Jordan Bardella ; chez les électeurs se déclarant des catégories populaires, la même liste plafonnait à 14 %, quand le Rassemblement national en prenait 38.
L’écart n’est pas seulement sociologique. Il se mesure aussi dans les affects politiques. Selon l’enquête Ipsos bva-CESI menée pour Le Parisien du 31 août au 2 septembre auprès de mille cinq cents inscrits, Jean-Luc Mélenchon inquiète « beaucoup » 71 % des Français, et parmi eux 57 % des proches du Parti socialiste, 40 % des proches des Écologistes. La fracture ne sépare pas des états-majors au-dessus d’électeurs unanimes. Elle passe entre des gens qui votent du même côté.
On additionne pourtant. Les intentions de vote de gauche relevées le 13 septembre par Ipsos bva-CESI pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, auprès de plus de treize mille inscrits, atteignent trente-quatre pour cent dans la première hypothèse testée, un point de plus que Marine Le Pen, et le porte-parole du PCF, Léon Deffontaines, évalue de son côté la gauche entière à trente et un ou trente-deux. On peut additionner des suffrages. On n’additionne pas des appartenances. Dans le sondage OpinionWay réalisé pour CNEWS les 2 et 3 septembre, le second tour où figure Jean-Luc Mélenchon est d’ailleurs celui qui produit le plus de refus de choisir, 31 % des votants ne s’y prononçant pas, contre 24 % dans un duel entre Marine Le Pen et Édouard Philippe.
Fabien Roussel, lui, a donné une adresse à ceux qu’il cherche : les ronds-points, les sous-préfectures, le siège de TotalEnergies, celui de Rubis qui distribue le carburant en Corse. Il y appelle à se rassembler pour arracher une baisse de trente à cinquante centimes sur l’essence, sans quoi il promet une « nationalisation-sanction », vocabulaire emprunté au traitement réservé à Renault au sortir de la guerre. Un rond-point appartient à l’ordinaire contraint des circulations : on le traverse chaque matin pour aller travailler, on ne l’a pas choisi, et l’on peut le bloquer. Le canton rural de l’Allier, dont le député Yannick Monnet estime que Roussel sait en parler la langue, complète la carte, et Léon Deffontaines revendique d’être le seul à parler aux ouvriers, à ceux qui ne votent plus, à ceux qui votent pour le Rassemblement national. Un tel ensemble a une adresse ; il se transmet davantage qu’il ne se convoque, et l’on peut en sortir.
Il se compte en fidélités. Les 2,28 % de 2022 n’ont empêché ni la réélection de Roussel à la tête du parti en juillet, à 70,1 %, ni son investiture de septembre par 72 % des adhérents, et il a renvoyé samedi les compteurs de sondages à leur boutique pour mettre en avant le nombre de salariés et d’abstentionnistes que les communistes convaincront. La contestation, chez eux, monte de l’intérieur : Stéphane Peu, qui préside le groupe Gauche démocrate et républicaine à l’Assemblée, dit son incompréhension devant une candidature isolée et précise qu’il respecte le vote des militants sans s’y estimer tenu.
Raphaël Glucksmann a choisi le sommet d’une éolienne. Candidat depuis le 23 août, il est monté, casqué et encordé, sur une machine d’un parc de Charente-Maritime pour y promettre « les 100 jours de la révolution écologique », précédé sur ce perchoir par Yannick Jadot, qui en avait fait autant en 2021 et le soutient désormais, chargé de préparer un état d’urgence écologique. Une éolienne prise comme décor de campagne appartient d’abord à l’univers du projet : elle se planifie, se finance, s’autorise, et figure dans un plan avant d’exister dans un paysage. Le premier lieu part de l’existence telle qu’elle est contrainte ; le second, du territoire tel qu’on entend le transformer. Ce monde-là ne s’hérite pas ; on y souscrit, et l’échelle où il garde un sens porte un nom, l’Europe.
Jean-Luc Mélenchon, ce week-end-là, n’avait pas de lieu à lui. Il a parlé depuis un stand planté dans la fête d’un autre parti, à l’heure où ce parti tenait sa grande scène, et il a débordé son temps de parole au point que les spectateurs voulant rejoindre Roussel ont manqué le début du discours. Occuper le terrain suppose d’occuper l’horaire. Vendredi, interrogé sous le chapiteau de l’Agora par la rédaction de L’Humanité, il avait écarté toute négociation avec les autres candidatures en refusant d’aller jouer de la mandoline sous la fenêtre de qui que ce soit. Samedi, après une heure et demie sur l’inflation, les salaires et l’annulation de la dette détenue par la Banque centrale européenne, il a conclu en appelant au grand ménage et au départ de tous. La foule était là, en maillots floqués Mélenchon 27 aux couleurs de l’équipe de France ; un garçon de vingt-sept ans en portait un, et un passant d’une quarantaine d’années a jugé utile de lui hurler son dégoût en pleine allée.
Roussel désigne ceux qu’il veut retrouver. Glucksmann ceux qu’il veut agréger. Mélenchon attend de l’acte politique lui-même qu’il fasse exister le sujet auquel il s’adresse : c’est l’argument de L’Ère du peuple, hérité d’Ernesto Laclau, qui rend secondaire l’accord des organisations rivales. Les 71 % de l’enquête Ipsos en donnent le revers : un « nous » qui se constitue en désignant un adversaire produit, du même mouvement, ceux qui refusent d’en être.
Tous trois parlent au nom du peuple. Ils ne mettent pourtant pas les mêmes hommes derrière le mot.
Toute primaire commence par une question que son nom dissimule : qui a le droit de dire « nous » ? Les socialistes et Place publique y ont répondu le 9 juillet, à 55,5 %, en refusant le dispositif d’ouverture aux sympathisants pour deux euros, défendu par Olivier Faure ; le droit d’entrée pour les non-adhérents s’est finalement établi à quinze euros, dix au tarif réduit, pour un vote électronique les 9 et 10 octobre. La primaire unitaire de la gauche non mélenchoniste, lancée en novembre 2025 et fixée au 11 octobre, n’a pas survécu à ce scrutin interne : Marine Tondelier a constaté le lendemain que les adhérents du Parti socialiste avaient décidé d’enterrer la primaire, et Clémentine Autain a retiré sa candidature le surlendemain pour ne pas en ajouter une de plus à gauche. Fabien Roussel avait déjà été désigné, lui, par les 72 % d’un corps qui n’admet que ses cotisants. Le mécanisme censé produire un candidat commun a donc échoué en amont du scrutin, sur la définition même du corps habilité à trancher.
Deux hommes, samedi, tenaient encore le cadre ancien. Alexis Corbière, croisé sur le stand des écologistes quelques minutes avant la prise de parole de son ancien chef, appelait à ne pas se griser : l’applaudimètre d’une fête ne mesure pas l’adhésion d’un pays, et il ne voit pas de victoire sans union. François, cinquante-deux ans, t-shirt rouge acheté à la boutique du PCF, refusait d’entrer dans le concours de popularité en rappelant que l’adversaire était la droite et l’extrême droite. L’un et l’autre tiennent le désaccord pour une querelle de famille. Le reste de cette journée pose une question plus rude, celle de savoir si la famille existe encore.
Reste le mot.
« Camarade » n’est pas un compliment. C’est un terme de parenté. Il ne dit pas que deux hommes pensent la même chose ; il dit qu’en dépit de leur désaccord ils se reconnaissent comme appartenant au même monde. Les deux maisons se donnaient encore ce nom il y a neuf ans. Samedi, sur le terrain historique de l’une d’elles, il a été retiré en public — et mis en chanson.
La militante de vingt-quatre ans qui refuse d’entrer sous le chapiteau d’en face n’a pourtant signé aucune rupture. Elle applique quelque chose de plus ancien et de plus puissant qu’un accord électoral : une règle d’appartenance que personne n’a eu besoin d’écrire.
Voilà peut-être ce que les additions de sondages ne mesurent jamais. Des voix peuvent se reporter. Des appareils peuvent négocier. Des candidats peuvent se retirer. On peut même reconstruire une coalition.
Mais on ne décrète pas une parenté.
Un accord se signe en une soirée. Un mot que l’on se donne pour dire que l’autre est encore des siens met beaucoup plus longtemps à revenir.
Quand il revient.
© 2026 Fundji Benedict


