Après l’amour du pays et le devoir de fidélité, ce quatrième Carnet retrouvé passe de l’autre côté de la frontière. Pourquoi part-on ? Que cherche-t-on ailleurs ? Et lorsqu’on arrive, entre-t-on seulement sur un territoire — ou chez un peuple ? De l’Amérique à l’Europe, Francis Moritz conduit Tocqueville jusqu’à la question qui affleure derrière toutes les autres : celle de la souveraineté.
Tocqueville, retour en Amérique — Francis Moritz
Avant de demander ce qu’un pays doit à celui qui arrive, peut-être faut-il demander pourquoi celui-ci a quitté le sien.
Après l’amour du pays et le devoir de fidélité, ce quatrième Carnet retrouvé passe de l’autre côté de la frontière. Pourquoi part-on ? Que cherche-t-on ailleurs ? Et lorsqu’on arrive, entre-t-on seulement sur un territoire — ou chez un peuple ? De l’Amérique à l’Europe, Francis Moritz conduit Tocqueville vers une question qui finira par en faire surgir une autre : celle de la souveraineté.
Je venais d’achever mon enquête sur le patriotisme lorsqu’une question, laissée dans mon carnet, me contraignit à le rouvrir.
J’avais voulu comprendre ce qu’un homme devait au pays auquel il appartenait.
Je m’étais retrouvé devant une frontière.
Il me fallait maintenant la franchir.
Mais je m’aperçus aussitôt que je la regardais du mauvais côté.
Je demandais :
« Qui entre ? »
Je n’avais pas encore demandé :
« Pourquoi part-il ? »
Cette omission me troubla.
Car nul ne naît immigrant.
On le devient en quittant quelque chose.
Une maison. Une langue. Une famille. Un village. Une ville.
Des morts enterrés quelque part.
Parfois une patrie.
Je décidai donc, avant d’interroger ceux qui accueillaient, de regarder ceux qui partaient.
Pourquoi quitte-t-on son pays ?
Je rencontrai des hommes qui n’avaient guère choisi.
L’un fuyait une guerre. Un autre une prison. Un troisième appartenait à une minorité que son gouvernement persécutait.
Une femme craignait pour ses enfants.
Un homme savait que, s’il rentrait, il risquait de mourir.
Je compris sans peine leur départ.
Depuis que les hommes ont tracé des frontières, d’autres hommes les ont franchies pour échapper à ceux qui voulaient les tuer.
Un homme poursuivi cherche un refuge.
Une famille menacée cherche un abri.
Le mot asile me parut soudain retrouver son sens le plus ancien.
Mais tous ceux qui partaient n’étaient pas poursuivis.
Beaucoup voulaient simplement vivre mieux.
La formule paraissait modeste.
Elle ouvrait pourtant un monde.
Que signifie vivre mieux ?
Gagner davantage ? Soigner ses enfants ? Les envoyer à l’école ? Échapper à la corruption ? Trouver du travail ? Vivre librement ? Rejoindre un frère déjà parti ?
Ou seulement espérer ailleurs ce que l’on n’attend plus de chez soi ?
Je compris alors que la frontière séparait des pays, mais aussi des espérances.
Et l’espérance, contrairement aux hommes, ne demande aucun visa pour circuler.
Qui lui a dit de partir ?
Cette question me vint presque par hasard.
Je demandai à un homme pourquoi il avait choisi l’Amérique.
Il me répondit :
— Mon cousin y vit.
Un autre me montra son téléphone. Un troisième connaissait déjà le salaire qu’il espérait gagner. Un autre savait dans quelle ville il voulait se rendre alors qu’il n’avait jamais quitté sa région.
Je fus surpris.
L’émigrant d’autrefois partait souvent avec des récits.
Celui d’aujourd’hui partait avec des images.
Il voyait les rues. Les maisons. Les voitures. Les magasins. Les hôpitaux. Les écoles.
Il voyait surtout ceux qui étaient partis avant lui et qui montraient rarement ce qu’ils avaient perdu.
Je me demandai alors qui fabriquait le désir d’ailleurs.
La famille ? Les diasporas ? Les passeurs ? Les employeurs ? Les réseaux sociaux ? Les gouvernements eux-mêmes ? Les récits de réussite ?
Ou cette immense rumeur qui traverse désormais le monde et répète à des millions d’hommes que la vie véritable commence peut-être de l’autre côté de la frontière ?
Je notai :
« Avant de franchir une frontière réelle, l’émigrant a souvent déjà habité longtemps le pays imaginaire qu’on lui a raconté. »
Cette pensée m’inquiéta.
Car un homme peut risquer sa vie pour une réalité.
Mais il peut aussi la risquer pour une illusion.
Le pays des immigrés ferme sa porte
Je retournai vers l’Amérique.
Cela me parut naturel.
J’avais autrefois décrit une nation qui se construisait sous mes yeux.
Des Européens y arrivaient par milliers. Ils fuyaient la pauvreté, les persécutions, l’absence de terres, parfois simplement l’immobilité des vieilles sociétés.
L’Amérique les recevait.
Elle ne les recevait pas toujours bien.
Je me garderai d’embellir ce que j’avais vu.
Les préjugés y étaient puissants.
Les catholiques inquiétaient les protestants. Les Irlandais furent méprisés. Les Italiens longtemps regardés comme étrangers. Les Chinois rejetés.
Les Noirs, dont la présence ne procédait nullement d’une immigration volontaire, portaient le poids d’une histoire autrement tragique.
L’Amérique n’était pas innocente.
Mais elle possédait une certitude :
elle croyait être l’Amérique.
Je revins près de deux siècles plus tard et trouvai le pays déchiré par l’immigration.
La frontière du Sud était devenue une question nationale.
On discutait des entrées clandestines, de l’asile, des expulsions, des familles, du pouvoir fédéral et de celui des États.
Les uns parlaient d’invasion.
Les autres de devoir moral.
Les uns invoquaient la souveraineté.
Les autres rappelaient que presque tous les Américains descendaient d’hommes venus d’ailleurs.
Je demandai à un homme :
— Pourquoi refusez-vous aujourd’hui ce que vos ancêtres ont eux-mêmes fait ?
Il me répondit :
— Mes ancêtres sont venus pour devenir américains.
Je notai la phrase.
Elle ne résolvait rien.
Elle simplifiait peut-être une histoire beaucoup plus complexe.
Mais elle révélait quelque chose.
Je demandai ensuite à une femme qui défendait les nouveaux arrivants :
— Que doivent-ils devenir ?
Elle me regarda avec surprise.
— Ce qu’ils veulent.
Je notai également cette réponse.
Entre ces deux phrases, je crus apercevoir une grande partie de la crise américaine.
Entrer quelque part
Je me souvins alors de mon enquête précédente.
L’Américain m’avait parlé d’allégeance.
Il m’avait expliqué que son pays ne donnait pas seulement des droits.
Je compris maintenant que la question se posait avant même l’allégeance.
Lorsqu’un homme entre dans un pays, chez qui entre-t-il ?
Dans un territoire ? Dans un État ? Dans un système de droits ? Dans un marché du travail ? Dans une histoire ?
Ou chez un peuple ?
Ces réponses n’étaient pas équivalentes.
On peut pénétrer sur un territoire sans connaître son histoire.
On peut bénéficier de droits sans éprouver d’attachement.
On peut travailler dans un pays sans souhaiter lui appartenir.
On peut même y vivre longtemps en conservant pour seul horizon le pays que l’on a quitté.
Je notai alors une question qui me parut presque inconvenante :
« Pour qu’un homme puisse entrer quelque part, faut-il encore que quelqu’un puisse dire : ici, vous entrez chez nous ? »
Devenir américain
J’assistai à une cérémonie de naturalisation.
Je vis des hommes et des femmes venus de pays différents, parlant des langues différentes, portant des histoires différentes.
On leur demandait pourtant d’entrer dans une même citoyenneté.
Je retrouvai le drapeau.
Le serment.
L’affirmation publique de l’appartenance.
Je ne fus plus aussi surpris que lors de ma précédente enquête.
Je comprenais mieux ce que je voyais.
L’Amérique ne disait pas au nouvel arrivant qu’il devait oublier d’où il venait.
Elle lui demandait cependant de reconnaître qu’il entrait quelque part.
Cette nuance me parut essentielle.
Un homme pouvait conserver la mémoire de son pays d’origine et devenir américain.
Il pouvait honorer ses ancêtres sans nier la nation qu’il rejoignait.
Du moins était-ce la promesse.
Car cette promesse elle-même était désormais contestée.
Certains ne croyaient plus à l’ancien modèle d’assimilation.
D’autres considéraient que le pays avait été trop injuste pour exiger quoi que ce fût de ceux qui arrivaient.
D’autres encore redoutaient que l’immigration ne transforme la composition politique, culturelle et linguistique de la nation.
Je retrouvai alors une question ancienne :
À partir de combien de changements une société cesse-t-elle seulement d’évoluer et commence-t-elle à devenir autre chose ?
Je ne trouvai personne capable de me répondre.
Je traversai l’Atlantique
Je gagnai l’Europe.
On m’y parla immédiatement de règlements, de procédures, d’asile, de séjour, de répartition, de solidarité, de frontières extérieures et de libre circulation intérieure.
Je fus impressionné.
Les Européens avaient développé un art administratif que l’Amérique elle-même aurait pu leur envier.
Ils avaient des textes pour définir l’entrée, le séjour, l’asile, la protection, l’éloignement et le recours.
Je posai alors une question simple :
— Qui accueille ?
On me répondit :
— L’Europe.
Je demandai :
— Mais où l’homme arrive-t-il réellement ?
La réponse fut plus longue.
Car l’immigrant n’entre pas dans une abstraction.
Il débarque en Italie. Il franchit une frontière en Grèce. Il rejoint une famille en France. Il demande l’asile en Allemagne. Il travaille en Espagne.
Il rencontre des peuples qui n’ont ni la même histoire, ni la même langue, ni la même démographie, ni la même conception de la nation, ni la même expérience de l’immigration.
Je compris qu’on pouvait harmoniser des procédures.
Je ne savais pas encore si l’on pouvait harmoniser l’appartenance.
Je décidai de ne pas poursuivre davantage cette question.
Elle me conduisait vers une autre enquête.
Puis je revins en France
Je croyais connaître ce pays.
Je découvris que c’était précisément mon erreur.
La France avait longtemps possédé une conception exigeante de l’appartenance.
Elle ne demandait pas nécessairement à l’étranger de prouver ses ancêtres.
Elle lui demandait davantage :
devenir français.
La langue y jouait un rôle immense.
L’école également.
L’histoire nationale formait un récit commun.
L’État imposait ses règles.
La République, lorsqu’elle vint, ne détruisit pas entièrement cette mécanique ; elle la reprit à son compte.
On pouvait naître ailleurs et devenir français.
Mais devenir signifiait quelque chose.
Je cherchai ce que cela signifiait encore.
On me parla d’intégration.
Je demandai :
— À quoi ?
On me répondit :
— Aux valeurs de la République.
Je demandai quelles étaient ces valeurs.
On me cita la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité.
Je reconnus la grandeur des principes.
Mais une difficulté m’apparut.
La liberté existe ailleurs.
L’égalité est revendiquée ailleurs.
La fraternité appartient à l’humanité.
La laïcité elle-même ne suffit pas à raconter l’histoire d’un peuple.
Je demandai alors :
— Qu’est-ce qui fait qu’un Français est français ?
Le silence fut plus long.
Assimilation, intégration, inclusion
Je m’intéressai aux mots.
Les peuples révèlent souvent leurs hésitations par le vocabulaire qu’ils abandonnent.
La France avait parlé d’assimilation.
Le terme devint suspect.
Elle parla d’intégration.
Le terme parut bientôt insuffisant.
Elle parla d’inclusion.
Je cherchai la différence.
Assimiler supposait qu’il existât un modèle assez assuré pour demander au nouvel arrivant de s’en rapprocher.
Intégrer supposait qu’il existât un ensemble dans lequel il devait trouver sa place.
Inclure supposait surtout qu’on ne le laissât pas dehors.
Je ne méprisai aucun de ces mots.
Chacun répondait à une injustice possible.
Une société peut humilier au nom de l’assimilation.
Discriminer au nom de l’intégration.
Exclure au nom de l’identité.
Mais je remarquai que, de mot en mot, l’exigence semblait se déplacer.
La société demandait de moins en moins :
— Que devez-vous faire pour nous rejoindre ?
Et de plus en plus :
— Que devons-nous changer pour que vous ne vous sentiez pas étranger ?
La question était légitime.
Je me demandai seulement si elle pouvait être la seule.
Le jeune homme français
Je rencontrai un jeune homme né en France.
Ses parents étaient venus d’un autre pays.
Il parlait français mieux que beaucoup de Français que j’avais rencontrés.
Il avait fréquenté l’école de la République.
Il travaillait.
Il payait ses impôts.
Je lui demandai :
— Vous sentez-vous français ?
Il sourit.
— Quand la France gagne au football.
Je crus d’abord à une plaisanterie.
Il ajouta :
— Pour le reste, ça dépend.
— De quoi ?
— De qui me pose la question.
Je refermai un instant mon carnet.
Cet homme n’était pas un immigré.
Il était né en France.
Pourtant, la question de l’immigration continuait à vivre en lui parce que la société continuait parfois à la lui poser.
Je compris alors que l’échec pouvait venir des deux côtés.
Une nation peut ne pas savoir accueillir.
Mais elle peut également ne plus savoir reconnaître comme sien celui qu’elle a accueilli.
Je notai cette contradiction avec soin.
Le droit de rester soi-même
Je rencontrai ensuite ceux qui défendaient une société multiculturelle.
Ils me dirent qu’il était injuste d’exiger d’un homme qu’il abandonnât sa culture pour être accepté.
Je trouvai l’argument puissant.
Pourquoi un Italien devrait-il oublier l’Italie ?
Pourquoi un Juif devrait-il renoncer à sa mémoire ?
Pourquoi un musulman devrait-il cacher sa foi ?
Pourquoi un Africain devrait-il effacer ses origines ?
Je n’avais aucune réponse satisfaisante à leur opposer.
Puis une autre question me vint.
Si chacun possède le droit de conserver son identité, la société qui accueille possède-t-elle le même droit ?
La question produisit un malaise.
Je compris que j’approchais du cœur du problème.
On reconnaissait volontiers aux minorités le besoin de mémoire, de transmission et de continuité.
Mais lorsque la majorité parlait de sa propre continuité, on soupçonnait parfois le nationalisme, l’exclusion ou la nostalgie.
Je me demandai si une démocratie pouvait durablement vivre avec cette asymétrie.
Pourquoi emporter ce que l’on quitte ?
Une contradiction finit alors par me poursuivre.
Je rencontrai des hommes qui avaient quitté leur pays parce qu’ils n’y voyaient plus d’avenir.
Certains fuyaient la pauvreté.
D’autres l’arbitraire.
D’autres encore des sociétés où la religion pesait sur la loi, où la famille décidait davantage que l’individu, où les femmes ne possédaient pas les mêmes libertés que les hommes, où l’on supportait mal celui qui croyait autrement, ou ne croyait pas.
Ils étaient venus chercher ailleurs davantage de sécurité, de liberté ou de possibilités.
Je crus d’abord que leur départ constituait en lui-même un choix.
Puis je découvris que les hommes quittent plus facilement une terre qu’un monde.
Certains, une fois arrivés, cherchaient à retrouver la langue qu’ils avaient quittée.
Je le compris.
La nourriture de leur enfance.
Je le compris encore.
Leurs fêtes. Leurs prières. Leurs familles. Leurs souvenirs.
Je ne voyais là rien d’étrange.
Un homme ne devient pas sans mémoire parce qu’il franchit une frontière.
Mais parfois la demande allait plus loin.
On souhaitait retrouver des règles sociales. Des séparations. Des interdits. Des rapports entre les sexes. Des autorités religieuses.
Des manières de vivre ensemble qui ressemblaient précisément à celles du monde que l’on avait quitté.
Je m’arrêtai.
Pourquoi partir si loin pour reconstruire si près ce que l’on avait laissé derrière soi ?
La question me parut brutale.
Je m’en méfiai.
Car peut-être commettais-je une erreur.
Un homme peut fuir la pauvreté sans rejeter sa religion.
Il peut fuir une dictature sans renoncer à sa culture.
Il peut chercher un travail sans souhaiter devenir semblable à ceux qui l’accueillent.
Il peut quitter son gouvernement tout en aimant profondément la société dont il vient.
Je compris alors que j’avais confondu le départ avec le reniement.
Quitter son pays ne signifie pas nécessairement le condamner tout entier.
Mais la contradiction ne disparaissait pas.
Je notai dans mon carnet :
« Peut-on quitter un ordre dont on souffre tout en emportant avec soi les principes qui l’ont produit ? »
Je relus la phrase.
Elle me parut sévère.
Je la conservai pourtant.
Car une autre question venait de surgir :
« Venait-on chercher la liberté, ou seulement la liberté pour soi ? »
Je songeai à celui qui réclamait pour lui-même le droit de vivre selon ses convictions mais supportait mal que ses enfants en choisissent d’autres.
À celui qui avait fui une société autoritaire mais continuait d’exiger l’obéissance absolue dans sa famille.
À celui qui revendiquait la liberté religieuse mais acceptait difficilement la liberté de quitter sa religion.
À celui qui demandait l’égalité devant la loi mais conservait, dans sa vie privée, une idée profondément inégale des hommes et des femmes.
Francis Moritz


