Un réveil avec la gueule de bois, des gâteaux au miel de Roch Hachana, quelques épisodes de Fauda — et la nouvelle de la mort de Catherine Ringer. Daniel Sarfati est médecin : il connaît ces instants où il n’y a plus de coup à jouer. De Spinoza à un lit d’hôpital, du souvenir du 7-Octobre à cette année que l’on voudrait pourtant « bonne et douce », il écrit sur ce triste privilège : savoir reconnaître la mort, sans jamais parvenir à accepter certaines de ses cruautés.
Un peu la gueule de bois ce matin, avec un reflux acide gastro-œsophagien. Une gélule d’oméprazole avec mon café. J’ai, certes, abusé de gâteaux au miel, chocolats, et confiture de coings, il faut que l’année à venir soit douce, hein ! J’ai dormi d’un sommeil lourd, tardif, après avoir enchaîné les épisodes de la saison 5 de FAUDA. Un sommeil presque sans rêves, et à mon réveil une mauvaise nouvelle, Catherine Ringer s’en est allée définitivement dans son monde. Un cancer foudroyant. Même pas le temps d’une dernière danse. … J’ai appris à accepter la souffrance et la mort. Je sais reconnaître, plusieurs coups à l’avance, une fin de partie. Échec et mat. Le triste privilège d’être médecin. … Il y a trois ans, un mois avant le 7 octobre, j’étais à Jérusalem , à l’hôtel Inbal, pour prendre un thé avec une femme. Autour de nous de nombreux couples d’orthodoxes, pour des Shidourim, ces rencontres arrangées pré-nuptiales. Ça n’était pas notre cas. Nous étions de vieux amis. Elle voulait me parler de son mari, en stade terminal d’un cancer, me montrer son dossier. N’y avait-il pas une dernière chance, un remède miracle auquel personne n’avait pensé ? Son mari était un éminent philosophe israélien, spécialiste de Spinoza, qui m’avait expliqué un jour, que l’esprit et le corps ne faisait qu’un, une même substance. Sur son lit à Hadassah, il avait parfaitement conscience de son état. Il gardait toute sa lucidité et son sourire. Que pouvaient lui promettre sans mentir les médecins ? Que pouvais-je dire de plus ? Qu’il n’y avait plus aucun coup à jouer ? Un corps souffrant et un esprit clair, moi je n’y voyais que de la dualité. Mais je ne suis pas philosophe, encore moins spécialiste de Spinoza. … Dans mon souvenir, l’annonce de son décès et ceux du 7 octobre se sont mêlés. Son corps sans vie sur un lit aux draps blancs, et le souvenir de son visage plein de bonté et d’intelligence. Les corps massacrés du festival Nova. Où est cette seule et unique substance spinozienne ? … Je ne suis pas philosophe. Le triste privilège d’être médecin. Un cancer foudroyant. La réalité d’un lit de réanimation, encombré de tuyaux, l’interruption brutale du scope, l’équipe soignante qui se précipite. En vain. Je l’ai vécu tant de fois. Catherine Ringer devait être sur ce lit, dans la nuit du lundi au mardi. Ils ont dû faire le maximum. .. J’ai, depuis longtemps, accepté la mort mais certaines morts me paraissent plus odieuses et plus cruelles. … Il faut que l’année à venir, soit bonne et douce selon la formule consacrée. Si comme le pensait Spinoza, Dieu est en chacun de nous, je lui demande, je nous demande d’être moins cruel envers les vivants.
Daniel Sarfati


