Elle avait fait danser la mort avant qu’elle ne vienne la chercher. Avec Marcia Baïla, Catherine Ringer avait transformé le cancer d’une amie en couleurs, en rythme, en défi lancé à la disparition. La voici partie à son tour, emportée à 68 ans par un cancer foudroyant. Reste une voix qui mordait autant qu’elle embrassait, une liberté indocile et cette leçon : la joie n’est pas le contraire de la tristesse. Elle en est parfois la forme la plus courageuse.
Ce n’est pas une ironie. Ce serait trop petit pour elle. Trop facile. Trop sec. C’est une tristesse immense.
Catherine Ringer nous avait fait danser sur le cancer de Marcia. Elle avait transformé une disparition en rythme, une absence en couleur, une oraison funèbre en fête étrange. Marcia Baïla n’était pas seulement une chanson. C’était une façon insolente de dire à la mort : tu peux prendre un corps, mais tu ne prendras pas tout. Tu ne prendras pas la danse. Tu ne prendras pas la bouche rouge, le geste fou, la mémoire qui remue encore les épaules.
Et voilà que Catherine Ringer s’en va, elle aussi, emportée par le cancer.
Alors la chanson change de lumière. Elle ne devient pas plus triste. Elle l’était déjà. Elle ne devient pas plus belle. Elle l’était déjà. Mais elle devient plus profonde, comme si tout à coup nous entendions, sous la joie, la blessure qui avait toujours été là.
Catherine Ringer avait ce don rare : elle savait mettre de la lumière sur les plaies sans jamais les maquiller. Elle était écorchée vive, oui. Mais jamais dure. Ou alors seulement en surface, comme ces êtres qui ont dû se fabriquer une armure parce que leur tendresse était trop grande pour sortir nue dans le monde.
Elle chantait comme on mord, comme on embrasse, comme on tombe, comme on rit trop fort pour ne pas pleurer. Sa voix pouvait être râpeuse, féline, enfantine, théâtrale, insolente, fragile. Elle ne chantait pas proprement. Elle chantait vivant. Et c’est beaucoup plus rare.
Avec Fred Chichin, elle avait inventé une langue. Pas seulement un groupe. Une langue. Quelque chose d’inclassable, de bariolé, de fiévreux, de tendre et de bizarre. Les Rita Mitsouko semblaient venir d’une fête où personne n’avait été invité correctement, mais où tout le monde finissait par danser. Il y avait du rock, du théâtre, du bal populaire, du punk, du cabaret, de la mode, du chagrin, du désir, de la drôlerie, de la solitude. Il y avait cette façon de faire tenir ensemble le grotesque et le sublime, les paillettes et les larmes, la légèreté et la mort.
Catherine Ringer avait tout donné à la vie. Pas à la carrière. Pas seulement à la scène. À la vie.
Elle avait connu les détours, les jugements, les excès, les blessures, les renaissances. Elle n’a jamais eu l’air d’une artiste lisse descendue d’une affiche propre. Elle portait quelque chose de plus précieux : une vérité cabossée. Un parcours sinueux. Une liberté qui n’était pas une posture, mais une conquête. Elle avait cette lumière magique des gens qui n’ont pas été protégés de tout, mais qui ont quand même choisi d’offrir quelque chose.
Et ce quelque chose, elle nous l’a donné sans compter.
Elle nous a donné des chansons qui avaient le goût du sang et du sucre. Des refrains qu’on croyait connaître par cœur et qui, soudain, vous attrapent au mauvais endroit. Elle nous a donné des gestes, des robes, des grimaces, des cris, des silences, une manière de danser comme si le corps refusait d’être raisonnable. Elle nous a donné cette permission rare : être étrange sans demander pardon.
Il y avait chez elle quelque chose d’indomptable, mais jamais d’inhumain.
Catherine Ringer pouvait sembler extravagante, mais son extravagance n’était pas une distance. C’était sa façon d’approcher. Sa façon d’oser la vie, de l’empoigner, de la secouer, de la faire rire, de la faire danser, même quand elle tremblait. Elle n’était pas seulement une icône. Les icônes finissent souvent par devenir immobiles. Elle, jusqu’au bout, aura gardé le mouvement.
Aujourd’hui, on pense à Marcia. On pense à Fred. On pense à cette chanson qui fit danser le monde sur une douleur qu’elle ne mesurait peut-être pas entièrement. On pense à cette femme qui chantait la mort avec des couleurs de carnaval, non pour la nier, mais pour lui refuser le dernier mot.
Et l’on se dit que Catherine Ringer avait compris quelque chose d’essentiel. La joie n’est pas le contraire de la tristesse. Parfois, elle en est la forme la plus courageuse.
Elle avait fait de la scène un endroit où les morts pouvaient encore danser, où les blessés pouvaient encore rire, où les vivants pouvaient encore se sentir vivants malgré tout. Elle nous a rappelé que la vie ne devient pas plus digne quand elle se tient droite et silencieuse. Elle devient parfois plus vraie quand elle se cambre, chante faux exprès, rit trop fort, met du rouge, lève les bras, et danse au bord du gouffre.
Catherine Ringer est partie. Mais quelque chose d’elle ne sait pas mourir. Cette voix qui déraille exprès. Cette tendresse cachée sous l’insolence. Cette liberté indocile. Cette lumière venue de travers. Cette façon de nous dire que les histoires d’amour finissent mal, peut-être, mais qu’entre le début et la fin, il faut tout brûler de beauté.
Alors non, ce n’est pas une ironie. C’est une immense tristesse. Et une immense gratitude.
Merci, Catherine Ringer. D’avoir chanté les morts sans leur enlever la danse. D’avoir chanté la vie sans lui enlever ses cicatrices. De nous avoir appris qu’on peut porter le chagrin très haut, très fort, très coloré.
Comme une chanson. Comme une blessure. Comme une fête qui pleure. RIP
François Bugingo


