Il y a des maîtres qu’on choisit, et il y a ceux qu’on rencontre. Siegi Hirsch fut, pour moi, de la seconde espèce — ce qui veut dire, à la fin, qu’il fut vraiment un maître.
Avant d’être le thérapeute et le superviseur que j’ai connu, Siegi fut un jeune homme déporté — il avait dix-sept ans, l’un des convois de 1942, depuis Malines. Il en est revenu, ce qui n’allait pas de soi, et il a fait de ce retour une mission. Éducateur d’abord, puis directeur de homes d’enfants juifs orphelins pendant treize ans, il a passé les années d’après-guerre à s’occuper de ceux que l’Histoire venait de casser : orphelins, rescapés, enfants qu’il fallait réapprendre à faire tenir debout.
Sa clinique est née là, avant les livres et les théories. Il nous en a décrit plusieurs fois le dispositif, avec cette précision qu’il avait pour les choses simples. Il avait pensé le Home comme une maison, comme un lieu de vie. Il refusait qu’on traite ces enfants comme des rescapés — il fallait qu’ils vivent, pas qu’ils survivent. Pas de travail sur les parents disparus, pas de culpabilité du survivant transmise, pas de psychiatre
pour leur faire associer sur ce qu’aurait dit leur mère. Ce qu’il opposait à cela, c’était un lieu — une maison, des ateliers, du théâtre, du cinéma, des sorties, des mariages fêtés sur place, une vie juive tenue à sa manière. Et surtout ceci, qu’il tenait pour le vrai principe : l’éducateur devait être aussi vulnérable que l’enfant, et chacun tenir compte de la vulnérabilité de l’autre. Rester un mensch, disait-il. Rien de plus, rien de moins.
Cela rejoignait, sans qu’il eût besoin de le souligner, ce qu’il nous avait raconté de son expérience concentrationnaire. À Birkenau, il avait monté avec deux camarades un cabaret qui jouait chaque soir, les cheminées derrière eux. Il parlait bien l’allemand, connaissait des ballades ; le commandant du camp venait l’écouter. Un jour où il avait été sélectionné pour la chambre à gaz, ce commandant, passant par hasard, l’a reconnu à l’une des chansons qu’il chantait — et l’a sorti de la file. Le matin, disait-il, on se levait en pensant à la représentation du soir. C’est peut-être là, d’ailleurs, que tout a commencé — l’idée qu’un lieu tient parce qu’on y fabrique, ensemble, quelque chose qui ressemble à de la vie. De ce lieu-là, il n’est plus jamais vraiment parti.
Il m’a formé, puis supervisé, en groupe d’abord et ensuite en individuel, pendant une vingtaine d’années. Je le vouvoyais, il me tutoyait ; l’asymétrie n’a jamais bougé, et c’était juste ainsi. De ces années il me reste des carnets, des formules qui reviennent quand je travaille, et une certaine manière de me tenir devant un patient. Trois dettes, pour dire vite : envers l’homme, envers le juif, envers le psy. Elles ne se séparent pas.
L’homme.
Siegi n’expliquait pas la clinique, il la montrait en se tenant d’une certaine façon dans la pièce. Une attention qui n’était pas de la bienveillance affichée, mais une présence sans complaisance, capable d’entendre l’implicite et de le renvoyer sans le blesser. Il m’a appris qu’on peut être rigoureux sans être raide, et chaleureux sans être mou. Quand on sait d’où il venait, on comprend que cette tenue-là n’était pas un style : c’était une décision.
Le juif.
Siegi tenait l’humour juif pour un outil de pensée, pas pour un ornement. Le vitz, chez lui, ne servait pas à détendre l’atmosphère ; il servait à déplacer une évidence, à faire craquer un diagnostic qui commençait à figer un sujet, à introduire cette petite distance irrévérencieuse sans laquelle la clinique devient une liturgie. Chez quelqu’un qui avait traversé ce qu’il avait traversé, cet humour-là n’avait rien de léger : c’était une manière de tenir le réel à la bonne distance, et d’y faire tenir les autres avec soi. C’est de là que vient, très directement, Le Divan Juif : je ne fais que prolonger, à ma manière et avec mes moyens, ce qu’il m’avait mis dans l’oreille.
Le psy.
Ce qu’il transmettait n’était pas une école ni une technique, mais un socle éthique : maintenir le patient comme sujet, assumer la dissymétrie du soin sans en abuser, tracer les décisions, écouter ce qui ne se dit pas encore. Les techniques peuvent varier selon ce que chaque patient peut recevoir ; le socle, lui, ne bouge pas. C’est à ce socle que je reviens quand je doute, et c’est de lui que je me réclame quand j’écris.
Alors si les blagues qui vont suivre font sourire, tant mieux ; et si elles font penser longtemps après, mieux encore. Elles viennent d’un divan où l’on riait souvent — et où l’on savait pourquoi.
Michel Deroover



