Israël compte ses morts, prononce leurs noms, porte leur mémoire. Mais il existe une autre comptabilité, plus secrète : celle de ce que près de huit décennies de guerres ont déposé dans les vivants. Dans les soldats, les parents, les enfants — et jusque dans l’idée que le pays se fait de lui-même. Serge Siksik pose ici une question vertigineuse : comment un peuple revenu à la souveraineté apprend-il à exercer la puissance sans renoncer à son âme ?
De 1948 au 7 octobre, le prix invisible de la souveraineté
« Nous sommes revenus pour vivre. »
Israël sait compter ses morts. Il connaît leurs noms, leurs visages, leurs unités, parfois leurs dernières paroles. Le pays s’arrête pour eux. Une sirène suffit pour immobiliser une autoroute entière et faire descendre les hommes de leur voiture.
Peu de nations ont construit un rapport aussi intime à ceux qui sont tombés pour elles. Mais il existe une autre comptabilité que nous avons beaucoup moins entreprise : que reste-t-il de la guerre chez ceux qui ne sont pas morts ?
Que reste-t-il dans l’enfant qui a vu partir son père en uniforme, dans la femme qui s’endort pendant des mois avec son téléphone posé près d’elle, dans le soldat qui revient dîner avec ses enfants après avoir passé des semaines à Gaza, dans celui qui a tué parce qu’il devait tuer, dans celui qui n’a pas réussi à sauver son camarade ?
Que reste-t-il dans ces parents qui entendent une voiture ralentir devant leur maison et dont le cœur s’arrête une seconde parce que, depuis toujours en Israël, certaines voitures apportent des nouvelles qu’aucune famille ne veut recevoir ?
Nous parlons des guerres d’Israël comme d’une succession d’événements historiques : 1948, 1956, 1967, 1973, le Liban, les Intifadas, Gaza, le Hezbollah, le 7 octobre, puis cette guerre devenue longue, multiple, presque sans frontières précises. Nous racontons les batailles, les opérations, les erreurs des gouvernements, les exploits militaires, les territoires conquis ou abandonnés, les accords signés, les ennemis éliminés.
Mais peut-être avons-nous négligé l’histoire la plus profonde : celle de l’homme israélien que toutes ces guerres ont progressivement fabriqué. Car une guerre ne s’achève jamais complètement lorsque les armes se taisent. Elle continue dans les familles, dans les corps, dans les silences, dans les réflexes, dans la manière d’éduquer les enfants, d’aimer, de voter, d’avoir peur, de faire confiance et d’imaginer l’avenir.
Israël constitue à cet égard une expérience humaine presque sans équivalent. Le combattant de 1948 a pu devenir le père du soldat de 1973, le grand-père du soldat du Liban et l’arrière-grand-père du réserviste mobilisé après le 7 octobre.
Quatre générations, quatre uniformes, une même famille, et toujours cette phrase : il faut défendre la maison.
C’est ici que commence peut-être le paradoxe le plus vertigineux du sionisme. Le projet sioniste devait mettre fin à l’impuissance juive. Il l’a fait. Le Juif n’attend plus qu’un roi, un gouvernement, une police ou un voisin accepte de le protéger. Il possède une frontière, une armée, des avions, des services de renseignement, une souveraineté.
Mais sortir de l’impuissance signifie entrer dans la responsabilité de la puissance. Et la puissance possède elle aussi ses blessures.
Pendant près de deux mille ans, la grande question juive fut : comment survivre sans pouvoir ?
Depuis 1948, une autre question s’est ajoutée : comment exercer le pouvoir sans perdre quelque chose de soi ? L’Histoire avait habitué le Juif à être celui sur lequel la violence pouvait s’abattre. La souveraineté lui impose désormais d’être également celui qui, parfois, doit exercer la violence pour empêcher qu’elle ne s’abatte sur lui. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une équivalence morale entre l’agresseur et celui qui se défend. Un soldat qui protège sa population n’est pas moralement identique à celui qui cherche à la massacrer.
Mais la légitimité d’une guerre n’annule pas ce qu’elle produit dans l’âme de celui qui la mène. C’est peut-être même parce que certaines guerres sont nécessaires que leur prix intérieur est si difficile à regarder.
La psychologie contemporaine connaît le trouble de stress post-traumatique. Mais réduire ce que vit Israël au seul traumatisme clinique serait passer à côté de l’essentiel.
Il existe des hommes et des femmes qui ne feront jamais de cauchemars, qui retourneront travailler, riront, aimeront leurs enfants, reprendront leur voiture et leur vie, et qui pourtant ne seront plus exactement les mêmes. La guerre laisse parfois une blessure qui n’est pas seulement psychologique. Elle est morale. Ce que les spécialistes appellent la « blessure morale » apparaît lorsque l’être humain a vu, fait, subi ou n’a pu empêcher quelque chose qui vient heurter la représentation qu’il avait de lui-même et du monde.
Que devient alors une société lorsque cette expérience cesse d’être exceptionnelle et que la guerre entre progressivement dans son rythme biologique ?
À dix-huit ans, l’enfant devient soldat. Quelques années plus tard, le soldat devient père. Puis le père redevient soldat parce qu’il est réserviste. Il quitte la chambre de ses enfants pour retourner vers la guerre. Le soir, deux univers qui ne devraient jamais se toucher se rejoignent : un homme peut parler avec ses enfants en visioconférence depuis une zone de combat, raccrocher, remettre son casque et repartir.
La frontière entre le foyer et le front s’est effondrée.
Et ceux qui restent connaissent une autre forme de mobilisation : attendre, organiser, remplacer, continuer à travailler, élever les enfants, ne pas montrer son inquiétude, regarder les informations puis décider de ne plus les regarder, répondre aux enfants lorsqu’ils demandent quand papa ou maman reviendra.
Puis accueillir celui qui revient. Mais qui revient ? Le même homme ? La même femme ? Peut-être extérieurement. Pas toujours intérieurement.
Et les enfants voient tout. Ils apprennent très tôt qu’un uniforme peut être accroché dans l’entrée et qu’une arme peut se trouver dans une maison où traînent des Lego. Ils savent reconnaître une sirène avant de connaître certaines chansons. Ils apprennent le mot mamad.
Ainsi se produit ce que la sociologie mesure difficilement : la transmission invisible de la guerre. On ne transmet pas seulement un traumatisme. On transmet une manière d’habiter le monde : une vigilance, une méfiance, une rapidité de réaction, une extraordinaire capacité d’adaptation, un humour parfois féroce, une solidarité presque inexplicable dans les moments de catastrophe.
Mais peut-être aussi une difficulté croissante à croire que la paix puisse être autre chose qu’une parenthèse. Voilà l’un des dangers les plus profonds : lorsque la guerre dure suffisamment longtemps, elle ne transforme pas seulement notre présent, elle colonise notre représentation de l’avenir.
On cesse progressivement de demander : « Quand cela finira-t-il ? » On demande : « Quelle sera la prochaine guerre ? »
Israël possède une capacité de résilience extraordinaire. Après le 7 octobre, alors même que l’État avait failli dans plusieurs de ses fonctions essentielles, la société civile s’est levée avec une puissance stupéfiante. Des citoyens ont nourri des soldats, hébergé des familles déplacées, créé des réseaux logistiques en quelques heures, remplacé des administrations défaillantes, accompagné les blessés et soutenu les familles.
Mais il faut se méfier d’un mot devenu presque un réflexe : résilience. Être capable de supporter l’insupportable est une force, mais cela peut aussi devenir un piège. À force de célébrer notre capacité à nous relever, nous risquons de ne plus nous demander combien nous coûte chaque relèvement.
Nous sommes fiers de recommencer, et nous avons raison. Les cafés rouvrent, les mariages reprennent, les enfants retournent à l’école, les plages se remplissent. Quelqu’un plaisante dans un abri pendant une alerte et tout le monde rit. C’est magnifique.
Mais ce rire n’efface pas nécessairement la blessure. Il permet parfois simplement de continuer avec elle. Nous ne devons jamais devenir tellement résilients que l’insupportable cesse de nous paraître insupportable.
Il faut continuer à être bouleversé par la mort d’un garçon de vingt ans, continuer à trouver scandaleux qu’un enfant doive courir vers un abri, continuer à souffrir de voir un père quitter ses enfants pour retourner au front.
Non parce qu’Israël serait faible, mais parce qu’une société qui ne souffrirait plus de cela aurait commencé à perdre quelque chose de plus précieux encore que sa tranquillité : sa sensibilité à la vie.
Il existe cependant une transformation plus vertigineuse encore. En trois générations à peine, nous avons demandé au Juif d’accomplir une révolution anthropologique presque impossible. Le grand-père avait appris à se cacher. Le père a appris à se défendre. Le petit-fils a appris à tuer pour empêcher qu’on ne recommence à tuer les siens. Des hommes arrivés en Israël portaient encore sur l’avant-bras le numéro d’Auschwitz. Quelques années plus tard, leurs fils portaient un fusil israélien. Aujourd’hui, leurs arrière-petits-enfants entrent dans Gaza ou combattent sur d’autres fronts.
Nous sommes passés du Juif que personne ne défendait au Juif chargé de défendre les autres. C’est une victoire historique immense.
Mais personne ne nous avait expliqué ce qu’elle coûterait intérieurement. Après avoir appris pendant des siècles à mourir en Juifs, il nous a fallu apprendre quelque chose de beaucoup plus troublant : combattre en Juifs. Et peut-être même tuer en restant juifs.
La phrase dérange. Elle doit déranger. Car la souveraineté commence précisément là où cessent les abstractions. Lorsque quelqu’un entre dans votre maison pour assassiner vos enfants, la morale ne consiste pas à disserter sur la violence. Elle consiste d’abord à l’arrêter.
Mais lorsque vous l’avez arrêté, lorsque vous avez gagné, lorsque vos enfants sont vivants, une autre responsabilité commence : ne pas laisser celui qui voulait vous transformer en victime vous transformer autrement, en façonnant l’homme que vous deviendrez après lui.
Voilà peut-être le combat le plus long d’Israël. Nous avons dû nous endurcir, mais jusqu’où ? Nous avons dû nous méfier, mais de qui ? Nous avons dû apprendre à frapper, mais comment empêcher le geste nécessaire de devenir une manière de penser ? Nous avons dû enseigner à nos enfants qu’il existe des hommes qui veulent les tuer, mais comment le leur enseigner sans leur apprendre à regarder tout homme comme un ennemi potentiel ?
Ces questions ne fragilisent pas Israël.
Au contraire.
Seul celui qui possède la force peut véritablement s’interroger sur l’usage qu’il en fait.
Le danger n’est donc pas seulement que nous soyons traumatisés. Le danger serait que nous nous habituions. Et c’est précisément ici que le 7 octobre constitue une rupture.
Car quelque chose s’est brisé ce matin-là qui dépasse la sécurité : une certitude. L’idée que, quoi qu’il arrive, l’État serait là, que l’armée arriverait, que la frontière tiendrait. Nous avions construit la souveraineté juive pour qu’un Juif ne soit plus jamais abandonné devant ceux qui viennent le tuer. Et pendant des heures interminables, certains Juifs ont attendu.
Cette attente restera probablement dans la conscience israélienne pendant des générations. Le 7 octobre a ainsi réveillé deux mémoires que nous pensions presque contradictoires : celle du Juif souverain et celle du Juif abandonné.
Tsahal et la Galout se sont rencontrés pendant quelques heures dans la même conscience. Peut-être est-ce cela qui explique la violence particulière de la blessure.
Ce n’était pas seulement une attaque contre Israël. C’était l’irruption brutale d’une question que le sionisme pensait avoir définitivement repoussée : sommes-nous réellement à l’abri chez nous ?
C’est précisément là que la pensée juive et la Kabbale peuvent ouvrir une voie. Non pour expliquer pourquoi cela nous arrive. Encore moins pour prétendre que cette souffrance était nécessaire. Il existe des souffrances devant lesquelles l’explication devient presque indécente.
La Kabbale n’est pas ici une justification, elle est une direction. Elle ne nous dit pas : voilà pourquoi le vase devait se briser. Elle nous demande : maintenant qu’il est brisé, que vas-tu faire de ses fragments ?
La shevirat hakelim, la brisure des vases, constitue l’une des images les plus puissantes de la Kabbale lourianique.
Une réalité se brise, les fragments tombent, les étincelles se dispersent. Mais l’histoire ne s’arrête pas à la brisure.
C’est précisément là qu’elle recommence pour l’homme. Car il existe des étincelles à relever, du birour à accomplir, du tikkoun à construire. Et il faut comprendre ce mot dans toute sa puissance.
Réparer ne signifie pas revenir en arrière.
Nous ne reviendrons pas au 6 octobre. Les familles des morts ne reviendront pas au matin où leurs enfants étaient encore là. Les survivants ne redeviendront pas ceux qu’ils étaient. Les soldats ne pourront pas désapprendre ce qu’ils ont vu. Le tikkoun ne promet pas l’effacement. Il propose quelque chose de beaucoup plus exigeant : faire surgir de la brisure une possibilité de vie qui ne nie pas la brisure.
C’est peut-être cela que nous devons maintenant transmettre à nos enfants. Pas seulement la capacité de survivre. La capacité de vivre.
Il existe une différence immense entre les deux. Survivre consiste à empêcher la mort de gagner. Vivre consiste à empêcher la mort de décider de notre manière d’exister.
Et soudain toute l’histoire d’Israël peut être relue à partir de cette distinction.
Nous n’avons pas traversé deux mille ans d’exil simplement pour survivre sur une autre terre. Nous ne sommes pas revenus à Jérusalem pour construire le meilleur système d’abris antimissiles du monde. Nous n’avons pas ressuscité l’hébreu pour disposer d’une langue dans laquelle annoncer le nom de nos morts. Nous n’avons pas construit des universités, planté des forêts, créé des villes, fait naître des enfants et rassemblé des exilés uniquement pour être plus difficiles à tuer.
Nous sommes revenus pour vivre.
Cette phrase paraît presque banale. Elle ne l’est pas. Elle constitue peut-être aujourd’hui l’affirmation la plus radicale que puisse porter Israël. Nos ennemis nous obligent continuellement à parler leur langue : frontières, missiles, tunnels, roquettes, drones, massacres, ripostes, éliminations. La nécessité nous impose cette langue, mais elle ne doit jamais devenir la seule que nous sachions parler.
Notre réponse ultime ne peut donc pas être seulement militaire. Elle doit être intellectuelle, morale, scientifique, artistique, familiale, spirituelle.
Un enfant qui naît, un arbre que l’on plante, un livre que l’on écrit, une découverte scientifique, une maison que l’on construit, un couple qui se marie, une page de Guemara étudiée, une chanson écrite en hébreu, un grand-père entouré de ses petits-enfants : voilà aussi des victoires, parce qu’elles prouvent que la guerre n’a pas réussi à définir notre horizon.
Peut-être est-ce ici que le mot tikkoun prend son sens le plus bouleversant. Le tikkoun d’Israël après toutes ces guerres ne consistera pas à oublier ses morts. Il consistera à faire en sorte que leur absence produise en nous davantage d’exigence envers la vie, et non davantage de familiarité avec la mort.
Nous devons regarder sans complaisance ce que les guerres ont fait de nous. Elles nous ont rendus courageux, solidaires, extraordinairement adaptables. Elles nous ont appris que la souveraineté possède un prix et qu’un pays n’est pas un hôtel où l’on habite mais une maison dont on porte la responsabilité.
Mais elles nous ont aussi fatigués, endurcis, parfois brutalisés. Elles ont fait entrer l’armée dans nos maisons et la mort dans le vocabulaire de nos enfants.
Il ne faut rien nier. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter là.
Car la question décisive n’est finalement plus seulement : qu’est-ce que les guerres ont fait de nous ?
Elle devient : qu’allons-nous faire de ce qu’elles ont fait de nous ?
C’est là que commence notre liberté. C’est là que commence le tikkoun. Nous pouvons transmettre la peur ou transmettre la vigilance, la haine ou la lucidité, le traumatisme ou une mémoire qui protège sans emprisonner, le culte de la force ou la responsabilité de la force. Nous pouvons apprendre à nos enfants à manier une arme lorsqu’il le faut, mais aussi leur apprendre pourquoi nous rêvons du jour où ils n’auront plus à la manier.
Car l’arme n’est pas notre identité. Elle est ce que nous sommes contraints de porter pour protéger notre identité.
Notre identité est ailleurs. Dans cette obstination presque incompréhensible à choisir la vie. La Torah l’a formulé avec une radicalité extraordinaire : « J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; tu choisiras la vie. »
Ouvaharta ba’haïm. Tu choisiras la vie.
Pas parce que la mort n’existe pas, précisément parce qu’elle existe. Pas parce que nous n’avons pas rencontré la destruction, précisément parce que nous l’avons trop rencontrée.
Peut-être est-ce finalement cela que près de huit décennies de guerres auraient dû nous apprendre. Nos ennemis peuvent nous contraindre à combattre. Ils peuvent nous obliger à mobiliser nos enfants, endeuiller nos familles, nous forcer à construire des murs, des abris, des systèmes de défense et des cimetières militaires.
Mais il existe une victoire que nous seuls pouvons leur offrir : les laisser décider de ce que nous allons devenir.
Celle-là, nous devons la leur refuser.
Alors seulement nous pourrons regarder nos enfants et leur dire que toutes ces guerres n’auront pas été le récit d’un peuple condamné éternellement à survivre. Elles auront été les terribles chapitres d’un peuple qui, revenu chez lui après deux mille ans, aura dû réapprendre la puissance sans renoncer à son âme. Un peuple qui aura porté l’épée sans en faire une idole, connu la mort sans lui donner le dernier mot, été brisé sans faire de la brisure son identité. Et qui, après avoir tant de fois été sommé par l’Histoire de choisir entre disparaître et combattre, aura fini par répondre à une question plus haute encore :
pourquoi combattre ?
Pour nos enfants et leurs enfants.
Pour qu’ils construisent, qu’ils aiment, qu’ils créent, qu’ils étudient, qu’ils rient.
Pour qu’un jour, peut-être, ils n’aient plus besoin d’être des héros.
Pour qu’ils vivent.




Un texte simplement et magnifiquement EXTRA-ORDINAIRE !!!!
Merci infiniment pour cette belle lumière,
vous êtes un magicien du ressourcement !!!