Elle était en Israël le matin du 7-Octobre. Trois ans plus tard, elle ne refuse ni l’analyse ni les questions de responsabilité. Elle en interroge la limite : que reste-t-il d’un événement lorsque nous en avons recherché les causes, reconstruit les heures, nommé les fautes — et que quelque chose, pourtant, demeure inassimilable ?
J’ai lu d’abord l’entretien de Delphine Horvilleur dans Libération sur le fil, puis, presque aussitôt, ce texte de Sarah Cattan que je partage ici.
Le premier m’a profondément choquée. Quel déni, mais quel déni… Et surtout cette manière de revenir encore et encore à nous-mêmes : qu’avons-nous mal vu, mal compris, pas assez pensé ? Quel serait encore notre angle mort ? Cette espèce d’examen moral permanent me fatigue de plus en plus.
Le texte de Sarah Cattan est tout autre. Il répond à Delphine Horvilleur, à ses contradictions, à son « je », à ce qu’elle pensait hier et à ce qu’elle pense aujourd’hui. C’est évidemment légitime puisque c’est précisément son sujet.
Mais, en lisant les deux à la suite, je me suis rendu compte que, moi, je suis ailleurs.
J’étais en Israël le 7 octobre.
J’étais réveillée avant même la première sirène, vers 5 h 30 du matin, sirotant mon café. Puis les sirènes ont commencé à hurler, sans que je m’y attende.
Il fallait se précipiter dans un endroit protégé. Dès que cela s’arrêtait, je retournais devant le poste de télévision, allumé aussitôt pour essayer de comprendre. Et souvent, très vite, une nouvelle alerte arrivait et il fallait repartir.
À l’écran, nous commencions à voir des hommes lourdement armés entrer en Israël, en voiture, à moto, en parapente. Nous ne savions pas combien ils étaient, où ils étaient, jusqu’où ils pouvaient aller. Et surtout, nous ne voyions pas l’armée.
Ce matin-là, ce n’était pas tellement la peur pour nous-mêmes. C’était la peur pour Israël.
Pendant quelques heures, il y a eu une sensation de basculement, une précarisation brutale de tout ce que nous pensions solide : la frontière, l’armée, la capacité du pays à nous protéger. Je crois que c’est difficile à comprendre aujourd’hui, parce que maintenant nous savons ce qui s’est passé. Mais ce matin-là, nous ne savions rien. Nous avions parfois vraiment l’impression que tout pouvait s’effondrer.
Et cette impression était telle qu’on se disait presque tous la même chose : il faut aller défendre Israël. Moi-même, je me disais qu’il fallait trouver un uniforme, apprendre à tirer, faire quelque chose, n’importe quoi. Pas parce que nous étions des soldats, mais parce qu’à ce moment-là nous avions réellement le sentiment que chacun allait devoir participer à la défense du pays.
Puis d’autres images sont arrivées.
Mon fils venait à peine de terminer son service militaire. Il était encore dans un groupe WhatsApp lié à l’armée où circulaient des images beaucoup plus terribles que celles que montrait la télévision.
J’en ai regardé avec lui.
Ces images me hantent encore.
J’ai vu des hommes tirer au RPG sur des voitures, tirer sur des gens, des corps dans les rues, des scènes de massacre. J’étais sidérée. Tétanisée. Il y avait des choses que mon esprit avait du mal à enregistrer comme réelles.
Puis nous avons commencé à apprendre ce qui s’était passé dans les kibboutzim, les enlèvements, les massacres, les violences sexuelles. Pendant quelques jours, le mot qui me vient est vraiment celui d’apocalypse. Nous avions l’impression que c’était la fin du monde tel que nous le connaissions.
Et, en contrepoint, il y avait toujours les sirènes, les abris, les roquettes, et cette peur que d’autres fronts s’ouvrent encore autour d’Israël.
Presque trois ans après, certaines de ces images sont toujours là.
Et je crois que c’est pour cela que je repense tellement, en ce moment, à Éliane Amado Lévy-Valensi et à cette idée qui m’a arrêtée : « On ne peut éviter l’analyse, mais on ne peut pas non plus s’y limiter. »
Évidemment qu’il faut analyser.
On peut parler de Netanyahou, des responsabilités politiques et militaires, des fautes, des défaillances, de Gaza, du Hamas, de l’histoire du conflit, des idéologies, de tout ce qui a précédé et de tout ce qui a suivi.
Mais, à un moment, je me demande : est-ce qu’expliquer toujours davantage signifie réellement comprendre davantage ?
C’est là que quelque chose résiste pour moi.
À force d’analyse, de dialectique, de causes, de conséquences, de responsabilités et de précautions morales, on finit presque par faire entrer le 7-Octobre dans quelque chose d’intelligible.
Et pourtant, non. Je ne crois pas que nous ayons vraiment compris.
Il reste quelque chose d’irréductible.
Pour moi, le 7-Octobre ne peut pas non plus être séparé de toute l’histoire de l’antisémitisme, des persécutions, des pogroms, de cette vulnérabilité juive que l’existence d’Israël avait précisément vocation à transformer.
C’est peut-être aussi cela qui s’est brisé ce matin-là. Pas seulement un sentiment de sécurité. Quelque chose de beaucoup plus profond dans notre rapport à l’Histoire.
Je repense à une conversation que j’avais eue il y a quelques années avec un ami profondément religieux que j’admire beaucoup. Je lui demandais comment Dieu avait pu laisser advenir la Shoah.
Il m’avait répondu : « Il y a des questions qu’il est interdit de se poser. »
Cette phrase m’avait beaucoup troublée.
Et avec le temps, moi, j’en ai tiré autre chose. Je me suis demandé s’il n’existait pas aussi des questions devant lesquelles notre intelligence rencontre simplement sa limite.
Je ne compare évidemment pas la Shoah et le 7-Octobre dans leurs dimensions historiques. Mais je retrouve cette même question : comment des êtres humains peuvent-ils en arriver là ? Comment de tels événements ont-ils pu arriver ?
On peut connaître les idéologies, les circonstances, les causes.
On peut reconstruire ce qui s’est passé minute après minute. Et malgré tout, cette question demeure.
C’est aussi pour cela que j’ai du mal avec la nécessité presque automatique de faire entrer Gaza dès que l’on parle du 7-Octobre.
Je ne veux pas feindre une équivalence émotionnelle que je n’éprouve pas.
Je ne souhaite la souffrance de personne. Mais je ne ressens pas cette équivalence. C’est ainsi.
Et je ne crois pas que penser moralement nous oblige à replacer immédiatement une autre souffrance en face de celle dont nous parlons, comme s’il fallait rétablir un équilibre pour que notre pensée reste acceptable.
Le judaïsme nous enseigne énormément de choses sur l’autre, la justice, la responsabilité, la compassion, l’examen de soi, le pardon.
Mais il ne nous enseigne pas l’effacement.
Il nous enseigne aussi à protéger la vie, à ne pas rester passif devant celui qui vient tuer, à savoir se défendre.
Je ne vois pas de contradiction là-dedans.
Finalement, ce qui m’intéresse aujourd’hui n’est peut-être même plus de savoir qui analyse le mieux le 7-Octobre.
Ce qui m’intéresse, c’est la limite de l’analyse elle-même.
À quel moment nous éclaire-t-elle réellement ? Et à quel moment commence-t-elle à rendre supportable, ordonné, presque assimilable, quelque chose qui ne l’est peut-être pas encore ?
Je ne sais pas si certaines questions auront un jour une réponse.
Mais je crois de plus en plus qu’il faut pouvoir accepter qu’un événement garde une part d’inassimilable sans pour autant renoncer à penser.
Comprendre n’est peut-être pas toujours expliquer jusqu’au bout.
Et surtout, expliquer ne doit pas finir par diminuer ce que nous essayons justement de comprendre.
Je conseille vraiment de lire les deux textes : l’entretien de Delphine Horvilleur dans Libération et cette réponse de Sarah Cattan. C’est leur lecture l’un après l’autre qui m’a conduite à cette réflexion, puis à replonger dans la vidéo de cette magnifique chanson de Boy George, We Will Dance Again.
Cela fait resurgir l’espoir d’un véritable humanisme qui rime avec courage, malgré les pleurs qui me déchirent devant les images terribles de ces jeunes, d’une beauté presque irréelle, qui dansent sans se douter des scènes apocalyptiques dont ils deviendront, quelques heures plus tard, les protagonistes.



Ou etiez vous exactement Rachel ? Car moi a Hadera , je n ai eu que des images TV qui ressemblaient a un film.c est mon fils qui m a alerté au telephone de France car je n allume la TV que le soir et ce que je retiens de cette journee noire c est des images sans commentaires qui nous laissaient paralysés par le choc , mais sans reelle comprehension , et aussi sans alerte ici bien plus au nord