Il y a des choses que je sais. Et puis il y a celles que la vie m’oblige à savoir aussi.
Lorsque mon frère Paul est mort, ma mère a décidé que la shiva se tiendrait chez elle.
Ceux qui connaissent la shiva savent ce que sont ces sept jours, magnifiquement “racontés” par Ronit et Shlomi Elkabetz dans “Shiv’ah”: le temps ordinaire s’interrompt. La famille endeuillée ne s’occupe plus de rien. Elle reste là, avec son mort, avec ceux qui viennent, avec le chagrin qui entre et sort de la pièce au rythme des visiteurs.
Dj. était “la voisine”.
Elle est venue. Et elle est restée sept jours. Sept jours à cuisiner, apporter, servir, faire goûter, gâter, consoler, embrasser. Sept jours à accomplir, avec une évidence désarmante, exactement ce que les vivants doivent faire pour ceux que la mort vient de frapper : prendre en charge un peu du monde à leur place.
Elle était là.
Je pourrais chercher une phrase plus belle. Il n’y en a pas: Elle était là.
Dj. est musulmane.
Des années plus tard, ma mère s’est mise à s’éloigner de nous d’une manière autrement cruelle. Non pas en partant, mais en demeurant là, devant nous, tandis que parfois son esprit l’emporte ailleurs.
Et une autre femme est arrivée: H.
H. fait ce que je ne sais pas faire: elle touche ma mère. Elle la caresse. Elle la masse. Elle lui prend la main. Elle lui parle doucement. Elle lui dit qu’elle est belle. Elle lui parle de la Tunisie. De ce pays qui fut celui de ma mère et qui appartient aussi à son histoire. Elle retrouve des mots, des gestes, des souvenirs. Elle rassure ma mère.
Elle me rassure. Elle la console et, ce faisant, me console aussi. Dans ces moments où je me sens démunie devant celle qui m’a mise au monde, H. sait faire.
Elle est musulmane.
Je pourrais m’arrêter là et écrire l’un de ces textes dont notre époque raffole, sur la fraternité, le vivre-ensemble, les religions qui se rejoignent lorsque les êtres apprennent à se connaître. Ce serait charmant. Ce serait surtout faux.
Car entre-temps il y a eu le 7 Octobre.
Le 8 octobre, Dj. m’appelle. Pour une de ces choses minuscules qui font le quotidien entre voisins. De l’huile, du pain, du sel, du poivre, du sucre — je ne sais plus, qui lui manquaient.
Elle entend quelque chose dans ma voix.
« Tu es énervée ? Tu es fatiguée ? »
Je lui réponds :
« Non. Il s’est quand même passé quelque chose hier. »
Quelque chose.
Il n’existait pas encore de mots suffisants pour “dire” ce qui venait de se produire.
Après cela, nos rapports se sont un peu espacés. Oh: à peine. Quelque chose s’était comme “glissé” entre nous.
L’Histoire était entrée dans l’escalier.
Et pourtant nous ne nous sommes pas perdues.
Lorsque le fils de Djamila, qu’elle adore, s’est retrouvé dans une terrible histoire familiale — une épouse partie avec leur enfant, un procès — j’ai témoigné en sa faveur. Parce que je pensais que c’était juste. Parce que je connaissais cette famille. Parce que l’on ne retire pas sa parole à quelqu’un au motif que le monde s’est mis à distribuer chacun dans son camp.
Et un jour, ce sont eux qui m’ont raconté que la jeune femme était partie, influencée par des Frères musulmans.
Eux. Cette famille musulmane.
La réalité possède décidément un talent particulier pour ridiculiser les catégories dans lesquelles nous tentons de la faire entrer.
Avec H., « la situation » est entrée elle aussi dans la conversation.
Et puis il y a L. , sa fille.
Je savais qu’un jour, dans une histoire de jalousie assez banale — son père faisait la cour à une voisine qu’elle n’aimait pas — L. avait parlé de cette femme en disant : « C’est une sale Juive. »
Je ne vais pas transformer rétrospectivement cette phrase en autre chose que ce qu’elle est: elle est laide.
Puis j’ai rencontré L.
Vraiment rencontrée.
Nous avons parlé. Et nous nous sommes retrouvées à comparer nos mots, nos familles, nos morts, nos gestes. Ima. Amma. Maman. Nos manières de faire. Nos rituels. La façon d’enterrer les morts. Ces ressemblances parfois minuscules, parfois vertigineuses, entre des Juifs venus du monde arabe et des musulmans qui en viennent eux aussi.
Cela n’efface pas « sale Juive », mais « sale Juive » n’épuise plus L.
Et c’est peut-être cela que je voudrais essayer de dire aujourd’hui, au risque de déplaire à tout le monde.
Depuis le 7 Octobre, j’ai vu et entendu trop de choses pour consentir à l’amnésie.
J’ai vu l’antisémitisme se déchaîner sous le vocabulaire de l’antisionisme. J’ai entendu des atrocités relativisées, justifiées, parfois célébrées. J’ai vu des Juifs sommés de se justifier avant même d’avoir fini de compter leurs morts. Je sais ce que l’islamisme produit. Je sais ce que certaines propagandes ont installé. Je sais aussi qu’une partie de cet antisémitisme traverse des milieux musulmans.
Je ne retirerai rien de cela pour rendre cette histoire plus confortable.
Mais je sais également autre chose.
Je sais qui était là lorsque mon frère est mort.
Je sais qui a cuisiné pendant que nous pleurions.
Je sais quelles mains caressent aujourd’hui le visage de ma mère lorsque je ne sais plus comment l’atteindre.
Je sais qui lui dit qu’elle est belle.
Je sais qui lui parle de la Tunisie.
Et je refuse de retirer cela aussi.
Peut-être avons-nous pris une très mauvaise habitude : demander à chaque être humain de représenter les siens: le Juif devrait répondre d’Israël. Le musulman de Gaza. L’Arabe de l’islamisme. Chacun arriverait devant l’autre lesté des crimes, des déclarations et des haines de millions d’hommes qu’il n’a jamais rencontrés.
À ce jeu-là, plus personne ne rencontre personne.
Je ne veux pas davantage faire de Dj. et de H. les ambassadrices des musulmans fréquentables. Ce serait leur faire une autre violence. Elles ne prouvent rien: elles sont Dj. et H.
Et peut-être est-ce justement cela qu’elles m’ont rappelé.
On peut combattre une idéologie sans transformer des êtres en idéologie.
On peut nommer l’antisémitisme lorsqu’il existe sans décider qu’il constitue l’identité de millions d’individus.
On peut parler du 7 Octobre. Vraiment en parler. Ne rien céder de ce que l’on sait, ne rien travestir de ce que l’on pense — et continuer à apporter une assiette, prendre une main, caresser une vieille dame, demander à une voisine pourquoi sa voix semble différente aujourd’hui.
Je ne sais pas si cela constitue une espérance: je me méfie désormais des grands mots. Je sais seulement qu’aux heures où les discours ne servent plus à rien, deux femmes musulmanes ont pris place dans deux des douleurs les plus intimes de ma vie: l’une auprès de mon frère mort, l’autre auprès de ma mère qui, par instants, s’éloigne.
Et l’Histoire, avec tout son fracas, n’a pas réussi à rendre ces gestes moins vrais.
Le reste est vrai aussi.
Les deux sont vrais.
Sarah Cattan




Tellement vrai, Sarah. Ton message est notre vrai héritage.