Shmuel Trigano
Professeur des Universités
Dans les années 2000, face à ce qui fut nommé « la seconde Intifada », j’avais créé avec un ensemble de collègues l’Observatoire du monde juif, qui s’était donné pour mission d’alerter la classe politique française, laquelle semblait ne pas avoir pris la mesure d’une nouvelle vague d’antisémitisme. Nous avons alors créé un Bulletin qui fut envoyé aux députés, voire même déposé au Parlement, avec force détails, analyses, données. La dégradation de la situation continuant, nous passâmes (avec le soutien d’un grand mécène, Max Benamou) à la publication, en mars 2006, d’une revue, Controverses, prise en charge pour sa fabrication et sa diffusion par les Éditions de l’Éclat. Dix-huit numéros de 300 à 400 pages furent publiés sur les sujets de l’heure, notamment la nouvelle donne idéologique, le postmodernisme, qui est l’arrière-plan global du phénomène que nous étudions.
Je commence par ce rappel de faits, souvent ignorés, pour rappeler également que notre parcours fut solitaire sur le plan des institutions juives. Il n’était pas de bon ton alors de parler d’antisémitisme en France, à l’heure où Jacques Chirac, avec sa politique au Moyen-Orient, cherchait à ne pas déplaire aux Juifs américains, qu’il créditait d’un pouvoir d’influence considérable sur la politique américaine.
Arriva le moment où je fis le bilan. Tout avait été dit dans cette masse d’écrits. Si on ne l’avait pas entendu, c’est qu’on ne l’entendrait jamais. À quoi bon se répéter à l’infini, analyser, sans changer la situation que nous combattions ? Controverses cessa d’exister.
Quand je compulse à nouveau cette publication, je me rends compte pourtant que tous ces écrits pourraient avoir été écrits ce matin. Ils n’ont pas pris une seule ride. Ce qui est affligeant et accablant. L’alerte que nous avions lancée n’avait eu aucun effet. C’est là un jugement très dur, mais il dit réversiblement la surdité volontaire qui a frappé alors l’opinion française, y compris juive. De la même façon, le massacre — ô combien significatif — du « 7 octobre » s’est produit une douzaine d’années après, alors que les drapeaux palestiniens ont envahi entre-temps, de façon stupéfiante, les rues de l’Occident. Mais on continue à expliquer, analyser, défendre et illustrer comme si on en était aux premiers jours de cette crise…
Ce ne sont plus les mots qui comptent mais les actes
Or le vieux monde a disparu, les événements sont un peu plus clairs. Ce ne sont plus les mots qui comptent mais les actes. Et sur le plan des actes, nous ne sommes plus dans la même situation. C’est un développement normal : quand les mots ne veulent plus rien dire, la brutalité des faits prend leur place. La situation des Juifs a empiré : elle est mondiale et les forces qui meuvent ce phénomène sont plus identifiables. Il n’y a plus de temps à perdre avec les « idiots utiles » (pour reprendre le concept de Lénine) qui défilent en masse sur la foi de motivations dont ils sont inconscients. Voir ces jeunes étudiants et ces dames d’un certain âge (qui furent sans doute gauchistes dans leur jeunesse) défiler aux cris de « Free Palestine » ou « Du fleuve à la mer », encadrés manifestement (keffieh et autres voiles) de meneurs (pour la plupart issus de l’immigration islamique), n’apprend rien de nouveau, si ce n’est l’actualité du phénomène. Alors, de grâce, épargnez-nous les articles sur l’histoire et le fléau de l’antisémitisme ! Nous sommes entrés dans un nouveau monde qui demande des actes. Ce qui apparaît aujourd’hui, et que l’on doit analyser froidement, c’est que l’antisémitisme, revampé comme antisionisme, ne fait pas qu’inspirer les rues. Il a, ce que démontrent les analystes, un cerveau, une centrale idéologique : les « Frères musulmans », qui coordonnent ces démonstrations sur un plan mondial et avant tout en Europe, et, aux dernières nouvelles, dans les Amériques. Un État puissant membre de l’OTAN soutient ce projet en Europe, la Turquie, et un autre, sur un plan mondial par sa puissance financière, le Qatar.
Replacé dans cette perspective majeure où il démontre une ambition de pouvoir manifeste se basant sur l’immigration musulmane en Occident, l’antisionisme antisémite relève cependant d’une manœuvre de diversion, d’une tentative de détourner l’attention des Occidentaux, sensibles, dès qu’il est question des Juifs, à l’accusation de « génocide », retournée ici contre eux, pendant que les choses sérieuses prennent forme sur le terrain (avec l’aide — décisive — de la gauche occidentale : LFI en France, Parti démocrate aux États-Unis, en Angleterre…). Cet alliage contre-nature (islamisme et gauchisme) s’est forgé à l’origine avec la prise de pouvoir de Khomeini en Iran, qui s’est fondée sur une alliance avec les forces de gauche, avant de se retourner contre elles, une fois le pouvoir obtenu.
Le terrain est clair : il est moyen-oriental. Il s’est déclaré lui-même, il y a peu, de façon plus convaincante, avec le « Pacte de la Mecque » signé par la Turquie islamiste d’Erdogan (membre de l’OTAN, sic), à l’armée très puissante et riche d’usines d’armement, l’Arabie saoudite, très puissante par sa production d’hydrocarbures et le sanctuaire de La Mecque, et le Pakistan islamique, qui dispose de l’arme nucléaire, et dont le ministre des Affaires étrangères déclara après la signature du pacte que l’État d’Israël, avec lequel il n’a aucune relation ni conflit, était illégitime.
Trump et son équipe sont les seuls à croire que le pacte n’est dirigé que contre une agression potentielle de l’Iran. Ils méconnaissent la pratique islamique de la taqiya, la doctrine du (pieux) mensonge tactique justifié par le but à atteindre, tout comme la doctrine du « Traité de Houdabiya » dont s’était réclamé Arafat en Jordanie et en Afrique du Sud, au lendemain de la signature des accords d’Oslo, qu’il présenta comme une ruse de l’OLP.
Beaucoup de signes montrent la résurgence de figures propres à l’imaginaire du djihad. Rappelons-nous que le Hamas (basé en Turquie) a nommé l’invasion du territoire israélien du 7 octobre sous le vocable de « déluge d’Al-Aqsa », du nom de la mosquée construite sur les ruines des temples juifs de l’Antiquité. C’est cette même idée de l’invasion surprise qui a inspiré les tunnels construits par le Hezbollah au Liban, par le Hamas à Gaza comme moyen d’une invasion surprise d’Israël, là où ce dernier ne l’attend pas. Même chose pour la Judée-Samarie par laquelle, craignent les stratèges israéliens, pourrait transiter l’invasion potentielle d’Israël par les Palestiniens de l’Autorité palestinienne, à l’endroit le plus étriqué territorialement (une quinzaine de kilomètres entre la mer et la frontière de l’État d’Israël — « du fleuve à la mer » !).
Ce syndrome de l’invasion se souvient des grandes invasions de l’islam du VIIe siècle. Il vient de montrer son extrême vivacité avec ce qui vient de se passer à Ceuta, en Espagne, avec l’invasion surprise et monumentale de 80 000 Marocains, un événement stupéfiant ! Grosso modo, nous dirions donc, en termes plus larges, que le conflit relève d’une guerre de religions travestie en cause victimaire postcoloniale dans laquelle l’agitation contre les Juifs (peuple et diaspora) en Occident a pour fonction de faire diversion. La menace que la mouvance djihadique fait planer sur eux est, en fait, adressée ultimement aux nations occidentales. Elle est inscrite dans l’immigration de masse d’une population islamique qui n’a pas connu, pour des raisons historiques, l’évolution moderne du statut de la religion et qui incite l’Occident à se retourner contre les cibles juives (individus et État d’Israël), ciblées dans l’antisionisme, alors que c’est l’Occident qui est visé dans une sorte de revanche postcoloniale.
Une seule question doit être l’objet de l’investigation. Que signifient les signes qui nous parviennent du terrain ? Que préparent-ils, car il n’est pas possible qu’ils disparaissent comme par enchantement ? Qu’annoncent-ils en Occident comme en Israël ? Et comment y répondre ? Comment imaginer une réplique ? Nous ne manquons pas de moyens.
C’est le nouveau monde dans lequel nous entrons…
© Shmuel Trigano, Professeur des Universités


