La visite de Léon XIV en France aura révélé davantage qu’une ferveur catholique exceptionnelle. Dans les foules venues à sa rencontre s’est manifestée, l’espace de quelques jours, une France que l’on entend moins : attachée à une mémoire spirituelle, capable de rassemblement sans colère, et peut-être travaillée par une attente que ni la politique ni le vacarme du temps ne savent plus tout à fait nommer. HaBayta est un média juif. C’est précisément pourquoi cette France-là nous intéresse.
Nous avons regardé les images. Notre-Dame, les Champs-Élysées, le Stade de France, la Concorde. Nous avons vu les foules. Les chiffres disent l’ampleur. Ils ne disent pas ce qui s’est passé.
Ceux qui y étaient nous ont parlé d’autre chose. Certains avaient choisi de venir. D’autres se sont trouvés sur le passage du pape presque par hasard. Et, de récits très différents, revenaient curieusement les mêmes mots. La joie. Le calme. Une sérénité inhabituelle.
Mais surtout quelque chose de plus difficile à nommer : une atmosphère. Non pas cette émotion collective que produisent les grands événements et qui se dissipe avec eux. Quelque chose qui semblait toucher à un besoin plus profond.
Comme si, au milieu d’une France saturée d’affrontements, d’injonctions, de colères concurrentes et de peurs, venait soudain d’apparaître la possibilité d’un autre registre.
Nous avons aimé voir la France se souvenir qu’elle possède aussi cette langue-là. Une langue spirituelle. Une mémoire chrétienne. Des cloches, des cathédrales, une foule qui prie. Et ce qui nous a frappés n’est pas que cette langue existe encore. C’est qu’elle ait rencontré tant de monde.
Une langue que la France connaît encore
Il serait facile de réduire ce qui vient de se produire à un succès populaire exceptionnel du pape Léon XIV. Ce serait peut-être passer à côté de l’essentiel. Car une foule ne dit pas à elle seule ce qu’elle cherche. Mais son ampleur oblige au moins à poser la question.
Qu’étaient-ils venus chercher ? Un homme ? Une Église ? Une bénédiction ? La puissance d’un rite partagé ? Une continuité avec quelque chose reçu avant eux ? Ou, plus confusément, un lieu où déposer pendant quelques heures ce que notre époque laisse sans réponse ?
Nous ne prétendrons pas répondre à leur place. Mais nous pouvons constater ceci : dans une France dont on disait volontiers qu’elle avait pris congé du religieux, des centaines de milliers de personnes sont venues écouter un pape. Et parmi elles, beaucoup de jeunes.
Cela mérite mieux que l’étonnement condescendant que notre époque réserve parfois à tout ce qu’elle croyait avoir dépassé. Cela mérite d’être pensé. La France est une République laïque. Elle est faite de croyants de religions différentes, d’agnostiques, d’athées. Rien de ce qui s’est passé ces derniers jours ne remet cela en cause.
Mais la laïcité n’exige pas l’amnésie. La France a une histoire chrétienne. Elle est inscrite dans ses pierres, ses paysages, son calendrier, sa peinture, sa musique, sa littérature, jusque dans les mots dont elle se sert sans toujours savoir d’où ils viennent.
Reconnaître cette histoire ne retranche rien à personne. On peut ne pas croire et savoir d’où l’on vient. On peut défendre la séparation des Églises et de l’État sans demander aux religions de devenir invisibles. On peut accueillir d’autres histoires sans effacer celle qui précède leur arrivée.
Et peut-être même l’accueil véritable commence-t-il là : non dans un pays devenu neutre jusqu’à l’oubli de lui-même, mais dans un pays suffisamment assuré de ce qu’il est pour ne pas percevoir toute différence comme une menace.
HaBayta est un média juif. C’est précisément pourquoi ces questions nous concernent. Nous savons ce que signifie vivre dans le présent avec des textes venus de très loin. Transmettre des fêtes, des interdits, des prières, des récits. Continuer à prononcer des mots que d’autres prononçaient avant nous. Refuser que l’ancien soit automatiquement considéré comme l’ennemi du moderne. Nous savons surtout qu’une mémoire dont on ne transmet plus la langue finit par devenir un décor.
Voilà pourquoi voir la France retrouver sans gêne une part de son héritage chrétien ne nous inquiète pas. Cela nous réjouit. Non parce que nous souhaiterions une France où tous seraient chrétiens. Parce que nous souhaitons une France qui ne soit pas obligée de devenir amnésique pour être accueillante.
Et puis Léon XIV est entré à l’Élysée
Ce serait pourtant manquer la visite du pape que de n’en retenir que les foules. Léon XIV n’est pas venu seulement réveiller une mémoire. Il est venu parler au présent. À l’Élysée, face aux autorités françaises, il a parlé de la France, de ses racines chrétiennes, de sa diversité, de la laïcité. Il a défendu une conception dans laquelle celle-ci garantit la liberté de conscience sans exiger l’effacement du religieux hors de la sphère intime.
Et il est venu avec des questions qui dérangent. La fin de vie. La laïcité. L’intelligence artificielle. Trois sujets très différents en apparence. Ils ont pourtant quelque chose en commun. Ils demandent tous où nous décidons de placer la limite. Jusqu’où l’homme peut-il disposer de la vie ? Que devient la liberté religieuse lorsque la neutralité de l’État se transforme en soupçon envers l’expression publique de la foi ? Et que voulons-nous préserver de l’homme lorsque la machine pourra accomplir une part toujours plus considérable de ce que nous pensions proprement humain ?
On peut être en désaccord avec les réponses du pape. On peut discuter sa conception de la fin de vie. Contester sa lecture de la laïcité. Opposer à sa prudence envers l’intelligence artificielle les extraordinaires possibilités ouvertes par celle-ci. Mais encore faut-il accepter les questions.
Et c’est peut-être là que la visite de Léon XIV a rencontré quelque chose qui dépassait très largement le catholicisme. Nos sociétés parlent admirablement des moyens. Elles savent mesurer, calculer, prévoir, optimiser. Elles savent demander combien, comment, à quelle vitesse.
Elles sont beaucoup moins à l’aise lorsqu’il faut demander : pour quoi ? Qu’est-ce qu’une vie humaine ? Qu’est-ce qui fonde sa dignité ? Existe-t-il quelque chose que nous puissions faire mais que nous devrions décider de ne pas faire ? Que voulons-nous transmettre ? Qu’avons-nous reçu que nous n’avons pas le droit de dilapider ? Et que devient une société lorsqu’elle ne sait plus nommer ce qui la dépasse ?
Ce ne sont pas des questions catholiques: ce sont des questions humaines.
Ce qui s’est passé là
Voilà peut-être pourquoi cette visite laissera autre chose que des images spectaculaires. Il s’est produit, pendant quelques jours, une suspension. Non pas la disparition des fractures françaises. Elles sont là. Non pas une miraculeuse réconciliation nationale. Elle n’a pas eu lieu. Et certainement pas la conversion soudaine d’un pays.
Quelque chose de beaucoup plus modeste — et peut-être, pour cette raison, plus précieux: la démonstration qu’un autre climat collectif demeure possible. Que l’espace public n’est pas condamné à n’être que le lieu où s’affrontent les appartenances. Que la ferveur n’est pas nécessairement fanatisme. Que l’identité n’est pas nécessairement exclusion. Que la transmission n’est pas nécessairement repli. Que la foi de l’autre n’est pas nécessairement une menace pour la mienne. Et qu’un peuple peut peut-être encore éprouver ensemble autre chose que la peur, la colère ou le ressentiment.
Nous n’en tirerons aucune prophétie. Mais nous ne traiterons pas non plus cette parenthèse comme si elle n’avait rien dit. Car ce qui nous paraît le plus précieux dans ces journées n’est peut-être pas ce qu’elles ont montré du catholicisme français.
C’est ce qu’elles ont laissé entrevoir de la France. Une France qui n’avait pas besoin de renier son passé pour accueillir son présent. Une France où une cathédrale pouvait redevenir autre chose qu’un monument photographié. Une France où des cloches pouvaient sonner sans qu’il faille aussitôt leur demander de se justifier.
Nous sommes juifs. Nous savons combien il est précieux de pouvoir demeurer soi sans que cette fidélité constitue une menace pour l’autre. Et peut-être est-ce ainsi que nous aimons la France : assez sûre de son histoire pour n’avoir besoin d’effacer aucune des nôtres.
Alors oui, nous avons aimé voir la France se souvenir qu’elle possédait encore cette langue-là.


