Ceuta oblige l’Espagne à regarder l’Histoire en face. Francis Moritz interroge ici une contradiction : pourquoi Madrid invoque-t-elle cinq siècles de souveraineté pour ses enclaves africaines, mais réduit-elle si souvent l’histoire d’Israël à 1948 ou 1967 ?
De ses enclaves africaines à Israël, Madrid peut-elle invoquer cinq siècles d’Histoire ici et les oublier ailleurs ?
Ce qui vient de se produire aux marches de l’Union européenne est une leçon lourde de conséquences.
C’est une chose que de jouer un rôle dans l’Histoire. C’en est une autre que de vouloir l’écrire. Le spectaculaire afflux migratoire qui vient de frapper Ceuta ne constitue pas seulement une nouvelle crise aux frontières de l’Europe. Il pose simultanément trois questions : la vulnérabilité de l’Union européenne face au Maroc, l’utilisation possible de la migration comme moyen de pression politique et, surtout, la question de la souveraineté espagnole sur plusieurs territoires d’Afrique du Nord.
Cette dernière conduit à une comparaison que Madrid préférerait sans doute éviter.
Car l’Espagne de Pedro Sánchez est devenue l’un des gouvernements européens les plus critiques envers Israël. Elle dénonce régulièrement l’occupation des territoires palestiniens et la colonisation de la Cisjordanie. Elle a officiellement reconnu l’État de Palestine le 28 mai 2024.
Mais lorsqu’il s’agit de Ceuta et de Melilla, l’Espagne utilise précisément un argument qu’elle tend à relativiser lorsqu’il s’agit d’Israël : l’Histoire.
Ceuta : quand une frontière européenne disparaît
À la fin du mois de juillet 2026, plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière de Ceuta depuis le Maroc dans un mouvement d’une ampleur sans précédent, presque équivalent à la population de la ville.
La plupart sont ensuite retournées au Maroc. Plusieurs milliers demeurent cependant encore à Ceuta.
Une question subsiste : comment l’une des frontières extérieures de l’Union européenne, normalement étroitement surveillée, a-t-elle pu pratiquement disparaître pendant plusieurs heures avant de redevenir contrôlable ?
Il n’existe pas, à ce jour, de preuve publique permettant d’affirmer que Rabat aurait organisé cette opération. Le gouvernement espagnol lui-même affirme ne pas disposer d’éléments permettant de l’établir.
Mais un constat demeure : la sécurité de cette frontière européenne dépend largement de la coopération marocaine.
Lorsque Rabat coopère, la frontière tient. Lorsque cette coopération faiblit, Madrid découvre immédiatement sa vulnérabilité.
Et l’Union européenne avec elle.
Le précédent de 2021
Ce n’est pas une hypothèse née de la seule crise actuelle: en mai 2021, quelque 9 000 personnes avaient déjà pénétré à Ceuta dans le contexte d’une grave crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario.
Le Parlement européen avait alors relevé que les contrôles marocains avaient été temporairement relâchés et estimé qu’un mouvement d’une telle ampleur pouvait difficilement être considéré comme spontané.
Le précédent existe donc. Il révèle une situation singulière : l’Espagne doit compter sur le Maroc pour protéger des territoires que le Maroc considère précisément comme marocains.
La coopération est ancienne. L’Espagne et le Maroc ont signé dès 1992 un accord sur la circulation des personnes, le transit et la réadmission des étrangers entrés irrégulièrement.
Le paradoxe devient alors européen : l’Union demande au Maroc de contribuer à protéger une frontière extérieure de l’espace européen alors même que Rabat conteste la souveraineté espagnole sur cette frontière.
Combien de temps cet équilibre peut-il tenir ?
Il n’y a pas que Ceuta et Melilla
On parle presque toujours des deux villes autonomes espagnoles. Mais l’Espagne conserve également plusieurs possessions beaucoup plus petites sur la côte nord-africaine ou à proximité : le Peñón de Vélez de la Gomera, les îles Alhucemas, les îles Chafarinas et l’îlot de Perejil, au statut contesté.
Perejil a même provoqué une confrontation en 2002 : des militaires marocains s’y installèrent avant d’en être délogés par les forces espagnoles. Une médiation américaine permit ensuite le rétablissement du statu quo.
La présence espagnole en Afrique du Nord ne se résume donc pas à deux villes. Elle constitue un héritage territorial de plusieurs siècles.
Et Rabat n’y a pas renoncé.
Les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla viennent d’ailleurs de resurgir publiquement cet été. Madrid a immédiatement rappelé que leur souveraineté espagnole n’était pas négociable.
Nous ne sommes donc plus seulement devant une question migratoire. Nous sommes devant une frontière européenne dont la souveraineté est contestée par le pays qui contribue lui-même à la protéger.
Mais pourquoi Ceuta serait-elle espagnole ?
La réponse de Madrid est connue: Melilla est sous souveraineté espagnole depuis 1497. Ceuta fut conquise par le Portugal en 1415 avant de passer sous domination espagnole, souveraineté reconnue au XVIIe siècle. L’Espagne souligne donc que sa présence dans ces territoires précède de plusieurs siècles l’indépendance du Maroc contemporain, obtenue en 1956.
L’argument est parfaitement défendable. Madrid dit en substance au Maroc : vous ne pouvez pas qualifier simplement de colonialisme contemporain une souveraineté établie depuis plusieurs siècles.
Très bien. Mais précisément : pourquoi ce raisonnement ne serait-il pertinent qu’à Ceuta ?
Quand l’Espagne parle d’Israël
Sous Pedro Sánchez, l’Espagne a adopté une ligne particulièrement dure envers le gouvernement israélien. Elle condamne les implantations en Cisjordanie, parle d’occupation illégale et dénonce régulièrement une logique coloniale.
La critique d’une politique gouvernementale israélienne est évidemment légitime. Le droit international contemporain qualifie la Cisjordanie de territoire occupé et les institutions internationales ont, à de multiples reprises, considéré les implantations israéliennes comme contraires au droit international.
Mais il existe une différence essentielle entre qualifier juridiquement une occupation, contester une politique d’implantation et présenter toute présence juive dans cette région comme une entreprise coloniale étrangère.
C’est ici que Ceuta devient un miroir embarrassant: pour défendre sa propre présence en Afrique du Nord, Madrid demande que l’on remonte au XVe siècle. Lorsqu’il s’agit d’Israël, le récit politique commence beaucoup plus volontiers en 1967 — parfois même en 1948. L’Histoire devient soudain beaucoup plus courte.
La Cisjordanie n’était pas un État palestinien souverain en 1967
Une réalité mérite pourtant d’être rappelée. Israël n’a pas conquis la Cisjordanie en juin 1967 sur un État palestinien souverain. Après la guerre de 1948-1949, la Cisjordanie et Jérusalem-Est passent sous contrôle jordanien. Le 24 avril 1950, la Jordanie annexe officiellement la Cisjordanie. Cette annexion ne bénéficie que d’une reconnaissance internationale extrêmement limitée. Pendant près de dix-neuf ans, la Cisjordanie est donc administrée par la Jordanie. Aucun État palestinien souverain n’y existe alors. En juin 1967, Israël prend ce territoire à la Jordanie au cours de la guerre des Six Jours.
Cette précision ne règle évidemment ni le statut actuel du territoire, ni la question palestinienne, ni le conflit: elle interdit simplement d’en simplifier l’histoire.
Et l’Histoire juive ne commence pas en 1948
Il faut aller plus loin. Le lien du peuple juif avec cette région ne naît évidemment pas avec la création de l’État d’Israël en 1948. Les royaumes d’Israël et de Juda appartiennent à l’histoire documentée du Proche-Orient antique. Jérusalem fut un centre politique et religieux juif plusieurs siècles avant l’ère chrétienne et plus d’un millénaire avant l’apparition de l’islam. Dominations babylonienne, perse, hellénistique, romaine, byzantine, arabe, croisée, mamelouke, ottomane puis britannique se sont succédé.
Il y eut conquêtes, destructions, expulsions et diasporas. Mais ni le lien historique du peuple juif avec cette terre ni toute présence juive dans la région n’ont disparu. Dire cela ne signifie évidemment pas que des textes antiques puissent fixer les frontières du XXIe siècle. L’ancienneté d’un lien historique ne crée pas, à elle seule, un titre juridique contemporain. Mais elle interdit tout autant de réduire ce lien à une simple implantation coloniale étrangère née au XXe siècle.
C’est précisément cette distinction que le débat contemporain tend trop souvent à faire disparaître.
Cinq siècles pour Madrid, trois millénaires oubliés ailleurs ?
Voilà le problème: pour défendre Ceuta et Melilla, l’Espagne explique que cinq siècles d’Histoire comptent. Elle a raison. Mais si cinq siècles d’Histoire sont pertinents à Ceuta, trois millénaires d’histoire juive ne peuvent soudain devenir insignifiants à Jérusalem.
Cela ne donne pas à Israël tous les droits. Cela ne légitime pas automatiquement chaque implantation en Cisjordanie. Cela n’annule ni les droits des Palestiniens ni leur aspiration à disposer d’un État. Mais cela change considérablement la manière dont peut être employé le mot « colonialisme ». On peut contester des frontières ou une politique sans effacer l’histoire de ceux qui vivent de part et d’autre de ces frontières.
Et le Sahara occidental ?
Le paradoxe espagnol ne s’arrête pas là: depuis 2022, Madrid considère le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible d’une solution, sans pour autant avoir formellement reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire.
L’Espagne cherche ainsi un équilibre : préserver une relation stratégique indispensable avec Rabat, notamment en matière migratoire, sans aller jusqu’à reconnaître juridiquement toutes les prétentions territoriales marocaines.
Pendant ce temps, Rabat maintient ses revendications sur Ceuta et Melilla.
Curieuse géométrie des souverainetés.
L’Union européenne est-elle prête à aller jusqu’au bout ?
Ceuta devient alors beaucoup plus qu’une crise espagnole: Ceuta et Melilla sont des frontières extérieures de l’Union européenne. Madrid demande donc naturellement la solidarité européenne. Mais l’Union doit savoir ce qu’implique cette solidarité.
S’agit-il simplement d’aider l’Espagne lorsqu’une frontière est submergée ? Ou l’Union est-elle également prête à considérer les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla comme un contentieux mettant directement en cause un territoire européen ?
La question pouvait hier paraître théorique: elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.
Quand l’Histoire revient au tribunal
L’Espagne est parfaitement fondée à défendre Ceuta et Melilla en invoquant le droit, la continuité de sa souveraineté et l’Histoire. Mais alors la méthode doit être la même pour tous. On ne peut demander au Maroc de remonter jusqu’en 1415 ou 1497 lorsqu’il s’agit de Ceuta et Melilla, puis commencer l’histoire du Proche-Orient en 1967 lorsqu’il s’agit d’Israël.
Ceuta et la Cisjordanie ne sont évidemment pas juridiquement comparables. Mais l’exigence intellectuelle, elle, doit l’être.
L’Histoire ne crée pas à elle seule le droit contemporain. Mais on ne peut l’invoquer lorsqu’elle protège sa propre souveraineté et la congédier lorsqu’elle complique le récit que l’on fait de celle des autres.
Ceuta vient de rappeler cette contradiction à Madrid.
Reste une dernière question : l’Union européenne est-elle prête à faire siennes toutes les conséquences politiques et stratégiques de la présence espagnole en Afrique du Nord ?



