Deux textes se sont écrits presque au même moment, chacun ignorant l’autre. Puis ils se sont rencontrés. Et quelque chose qui était déjà là est devenu lisible. Il y a peut-être dans ce mouvement quelque chose de profondément juif : un texte ne ferme pas le sens ; un autre vient le reprendre, le déplacer, l’éclairer après coup. Dans ses Notes d’un psychiatre juif après la brisure, Ratsone interrogeait déjà le tikkoun et ce qui demeure possible après la brisure. Puis il a lu, dans HaBayta, Savent-ils qu’ils réparent ?. Quelque chose, écrit-il, a bougé. Voici ce déplacement.
Résonance avec l’édito de Sarah Cattan paru dans HaBayta au lendemain de Kippour.
Il y a des textes qu’on reçoit comme une main tendue par-dessus la table, sans qu’on l’ait demandée. L’édito de Sarah Cattan paru dans HaBayta au lendemain de Kippour est de ceux-là. Elle y parle de ceux qui, depuis le 7-Octobre, « remettent une pierre à sa place » — parfois sans le savoir, par un mot, un geste, une fidélité. Elle leur dédie son texte, à S. X. Elle refuse d’en donner les noms, précisément parce que ce qui les traverse est plus vaste qu’eux.
J’ai lu cet édito et j’y ai reconnu quelque chose que je tourne depuis des mois, du côté du cabinet et de l’écriture. Une phrase, surtout, m’est restée : « Réparer ne signifie pas effacer. Peut-être signifie-t-il seulement ceci : empêcher la blessure de devenir notre seule manière de regarder les autres. »
C’est exactement ce que j’ai essayé de nommer, il y a quelques jours ici, sous le titre *Notes d’un psychiatre juif après la brisure*. Le mot que j’y proposais — tikkoun — n’est pas un mot doux. Il ne console pas. Il ne recoud rien qui puisse redevenir intact. Les morts ne reviennent pas, écrit Sarah Cattan, les trahisons ne s’effacent pas, le 7-Octobre ne deviendra jamais une cicatrice propre que l’on pourrait regarder sans douleur. Le tikkoun ne dit rien d’autre. Il ne restaure pas l’avant. Il travaille sur ce que l’après rend encore vivable — dans le langage, dans le lien, dans la reconnaissance de ceux qui sont restés.
Une éthique qui n’a pas besoin de se nommer
Ce qui me frappe dans l’édito, et que je ne savais pas encore comment formuler, c’est ceci : le geste de réparation n’exige pas de savoir qu’il en est un. Ceux dont Sarah Cattan parle ne se disent pas qu’ils réparent. Ils entrent dans une maison juive, ils y déposent leurs mots avec confiance, ils considèrent comme allant de soi qu’elle est digne de les accueillir. Et par ce geste ordinaire, ils remettent une pierre à sa place.
Cela déplace quelque chose de ma propre lecture. Je travaillais le tikkoun comme une position à tenir, une responsabilité du langage et de l’écoute, une éthique de l’après-coup exigeante et lucide. C’est vrai. Mais l’édito me rappelle que cette éthique ne fait pas d’abord doctrine. Elle passe par des gestes qui ne se réclament de rien. Elle peut être portée par quelqu’un qui n’a jamais entendu le mot tikkoun. Et la clinique — comme l’écriture — a peut-être pour tâche, après coup, de nommer ce que le geste faisait déjà.
C’est le renversement propre à l’après-coup lacanien : ce qui se produit ne prend son sens qu’à être repris, formulé, dans un temps second. Le geste précède le mot qui le désigne. Et le mot, quand il vient, ne crée pas le geste : il le reconnaît, le rend transmissible, le sort de son isolement.
Ne pas parler au nom de tous
Sarah Cattan prend une précaution que je fais mienne. Elle écrit « nous » avec prudence. Elle ne parle pas au nom de tous les Juifs. Elle parle de cette chose qu’elle reconnaît chez tant d’entre nous et qu’elle reconnaît en elle. C’est une position dont la clinique m’a appris la nécessité : parler d’un lieu qu’on habite, sans en faire un lieu qu’on représente. La brisure n’ouvre pas à une communauté d’appartenance revendiquée. Elle ouvre à un point d’écoute et à une exigence de responsabilité — pour soi, et pour ce qui, autour de soi, tient encore.
Il y a là quelque chose de proche de ce que le tikkoun tel que je le comprends refuse : l’orthodoxie. Ni orthodoxie religieuse, ni orthodoxie identitaire, ni orthodoxie d’école. Le tikkoun n’est pas un programme. C’est une éthique du geste juste dans une situation donnée, informée par une longue tradition mais non prisonnière d’elle.
Ce que la clinique en fait
Le travail thérapeutique, quand il est possible, consiste à faire en sorte que la blessure ne devienne pas la seule manière de regarder les autres. C’est presque littéralement la formulation de Sarah Cattan. Et c’est, du côté de la pratique, ce que le tikkoun demande : non que l’on oublie, mais que l’on garde ouvert ce qui, dans le lien humain, peut encore accueillir.
Certains, autour de nous, tiennent cette ouverture. Ils sont restés — au sens où l’entend l’édito. Ils n’ont pas retiré leur main. Ils continuent d’écouter sans exiger d’explications. Ils ne demandent pas, avant de prendre dans leurs bras, ce qui a été fait pour que la chose arrive. Ce ne sont pas des positions héroïques. Ce sont des positions modestes, tenues, souvent silencieuses.
Une main tendue
Sarah Cattan a écrit son édito au lendemain de Kippour. Je l’ai lu comme on lit un texte qui vous précède d’un pas — quelqu’un a formulé, dans une langue simple, ce que je cherchais à tenir dans une langue plus construite. Cela s’appelle, je crois, la transmission. Quelqu’un dépose un mot, un autre le reprend, l’infléchit, le porte plus loin. C’est peut-être aussi cela, réparer.
Son texte est dédié à S. X. Le mien, en écho, va à tous ceux qui, en 2026, continuent de considérer comme allant de soi qu’une maison juive est une maison digne de recevoir leurs mots. Ils sont quelques-uns. Ils ne le savent peut-être pas. Mais ils réparent.
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*Ce billet prolonge « Notes d’un psychiatre juif après la brisure » (Essais et réflexions) et le travail en cours sur le tikkoun comme éthique de l’après-coup.*
*L’édito de Sarah Cattan, [« Savent-ils qu’ils réparent ? — À S.X. »](https://substack.com/@cattansarah/note/p-216615769), a paru dans HaBayta le 22 septembre 2026.*
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“Penser et écrire : chez moi, l’un ne va pas sans l’autre. Ce que la clinique m’apprend, ce que la théorie éclaire, ce que le métro, la rue et les réseaux me donnent à voir — j’essaie ici d’en faire quelque chose. Avec sérieux, sans m’ y prendre trop”. Ratsone.
L’édito de Sarah Cattan, « Savent-ils qu’ils réparent ? — À S.X. », a paru dans HaBayta le 22 septembre 2026.



