La blague
Moshé, juif de Brooklyn, débarque à Tokyo pour affaires. Le vendredi soir, il cherche désespérément une synagogue. Un passant lui indique une petite adresse discrète dans une ruelle. Il y entre : un office se déroule, mené par un rabbin japonais, avec une assemblée entièrement japonaise priant en hébreu avec un accent nippon impeccable.
Émerveillé, Moshé s’approche du rabbin à la fin de l’office :
— Rabbi, c’est extraordinaire ! Je n’aurais jamais cru trouver une communauté juive japonaise à Tokyo !
Le rabbin le regarde, perplexe, l’examine de haut en bas, puis lâche :
— Juif ? Vous ? Vraiment ? Vous n’en avez pas l’air du tout…
Premier commentaire — le retournement du regard
Cette blague fonctionne parce qu’elle retourne d’un seul geste le regard ethnographique. Moshé arrive à Tokyo avec la certitude tranquille de l’Occidental qui vient vérifier une curiosité — des Japonais qui font « comme » des juifs, quelle drôle de chose. Et voilà que le rabbin japonais lui renvoie exactement la même perplexité, avec la même innocence : mais vous, monsieur, où est votre judéité visible ?
Le ressort est vieux comme le Talmud : qui regarde qui, et depuis quelle place ? Moshé croit être le référent et découvre qu’il est devenu l’exotique. Il y a là une petite leçon lévinassienne discrète — l’identité juive n’est jamais une évidence corporelle, elle se joue toujours dans le regard de l’autre, et parfois l’autre nous renvoie une image que nous n’avions pas commandée.
On peut aussi y entendre une variation sur le vieux thème du « juif introuvable » : à force de chercher les signes extérieurs de la judéité chez les autres, on oublie qu’on les porte soi-même de manière tout aussi opaque. Le rabbin japonais, lui, prie en hébreu sans se poser la question — il fait, tout simplement. Moshé, lui, cherche encore à reconnaître, à cataloguer, à s’émerveiller. Qui des deux est le plus juif ce vendredi soir ? La blague ne tranche pas, et c’est sa politesse.
Second commentaire — lecture psychanalytique
Sous ses dehors comiques, la scène travaille une question strictement freudienne : celle de l’identification et de son ratage constitutif. Moshé vient à Tokyo avec ce que Freud appellerait un moi bien constitué — il sait qui il est, juif de Brooklyn, et il part en quête d’un objet qui viendrait confirmer cette identité par différence, par exotisme. Le voyage est déjà, en soi, une opération narcissique : je vais là-bas pour mieux revenir à moi.
Sauf que la scène de la synagogue produit une inversion brutale du miroir. Lacan aurait souri : Moshé arrive au stade du miroir de Tokyo et n’y voit pas ce qu’il attendait. Le rabbin japonais ne joue pas le rôle du petit autre exotique qui renverrait à Moshé son image consolidée de « vrai juif ». Il occupe la place du grand Autre, celui qui pose la question à laquelle on ne sait pas répondre : Che vuoi ? — mais vous, qu’est-ce qui prouve que vous en êtes ?
Ce qui surgit alors, c’est le manque-à-être. La judéité de Moshé, qu’il croyait posséder comme un attribut naturel, se révèle être un signifiant flottant, dépendant du regard de l’Autre pour tenir. Le rabbin japonais ne conteste pas la judéité de Moshé sur le fond — il en questionne le signifiant visible, l’insigne, ce que Lacan nommait le trait unaire. Où est votre marque ? Votre kippa ? Vos papillotes ? Votre nez talmudique de carte postale antisémite ? Rien. Moshé est en costume d’affaires. Il est nu, symboliquement.
On pourrait aussi lire la scène à travers l’Unheimliche, l’inquiétante étrangeté freudienne. Ce qui devrait être le plus familier — une synagogue, un office, l’hébreu — surgit dans le lieu le plus étranger possible, Tokyo, et cette familiarité déplacée produit un vacillement. Mais le vrai vacillement n’est pas dans la synagogue japonaise ; il est dans Moshé lui-même, qui devient étranger à sa propre évidence identitaire. Le refoulé qui fait retour, c’est cette vérité désagréable : l’identité juive n’est pas un donné biologique ou visible, elle est une position dans un discours, une transmission, une adresse.
Il y a enfin, plus discrètement, quelque chose du fantasme du Juif errant retourné comme un gant. Moshé croit être celui qui erre et qui trouve ; il découvre qu’il est celui qui est trouvé, et jugé insuffisant. La diaspora, qui était son alibi de mobilité, devient soudain une accusation : à trop circuler, on finit par ne plus ressembler à personne, pas même à soi.
Le rire, ici, est ce que Freud appelait un rire d’économie psychique. On rit parce qu’on est épargné, un court instant, du travail de répondre à la question du rabbin. Mais la question reste posée, et c’est pour cela que la blague est bonne : elle ne se referme pas, elle laisse le sujet suspendu à son propre point d’interrogation.
Michel Deroover
Publié initialement dans Le Divan juif
Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur


