Claude Askolovitch présente Mes mains, pleines de sang comme le livre « le plus difficile et le plus urgent » qu’il pouvait écrire. Virginie Guedj lui répond. Non pour discuter une fois encore de Netanyahou, mais pour contester ce geste qui consiste à faire d’Israël une culpabilité juive personnelle — et de la Shoah une leçon d’impuissance.
Fallait pas te donner cette peine. Et ça ne pressait pas.
Tu dis que c’est le livre « le plus difficile et le plus urgent » que tu pouvais concevoir.
L’urgence, Claude, c’est relatif.
Toi, tu trouves urgent de coucher sur le papier ce que tu ressens devant Israël. D’autres, en Israël, vivent depuis trois ans dans une urgence d’une nature légèrement différente : protéger leurs enfants, enterrer leurs morts, combattre, attendre un otage, rentrer d’une réserve, essayer simplement de continuer à vivre.
Tu écris : « J’écris “mes mains”, car je parle pour moi — pour signifier que je suis, citoyen français, responsable moralement, philosophiquement, d’un pays, Israël, qui ne peut pas m’être étranger. »
Bon.
Tu n’as pas pris le plus lourd.
Tu es loin. Israël, pour toi, peut rester une responsabilité « morale » ou « philosophique ». Ici, pour beaucoup, c’est un pays, une maison, une frontière, des enfants sous l’uniforme et parfois des noms sur une pierre.
Puis tu poses la question : que signifie désormais « être juif » quand, « en mon nom, on oppresse et on tue » ?
Mais non, Claude.
Pas en ton nom.
Israël ne se défend pas en ton nom. Ni au mien.
Israël ne mène pas ses guerres au nom de Claude Askolovitch, ni au nom de chaque Juif de France, ni même au nom de tous les Juifs du monde.
Israël se bat parce qu’Israël existe.
Parce qu’un État a des frontières, une population, des ennemis, des morts, des responsabilités et le devoir de rester vivant.
Et parce qu’Israël est aussi cette idée immense, plus grande que toi, plus grande que moi : qu’il existe quelque part un lieu où un Juif ne devra pas demander la permission de survivre.
Tu écris ensuite que ton livre est « le livre d’un héritier de la Shoah, que Netanyahou prostitue », et que cet héritage devrait nous inviter « aux souffrances des autres, et d’abord à celles que nous infligeons ».
Là, nous ne parlons plus la même langue.
Car la Shoah, Claude, ne m’a pas appris seulement à regarder la souffrance des autres.
Elle m’a appris aussi que les Juifs doivent pouvoir se défendre.
Elle ne m’a pas appris la tétanie.
Elle m’a appris la vigilance.
Elle ne m’a pas appris que la force juive serait par nature suspecte.
Elle m’a appris ce qui arrive lorsque les Juifs n’en ont aucune.
Toi, tu sembles entendre dans Auschwitz une mise en garde adressée d’abord aux Juifs contre ce qu’ils pourraient devenir.
Moi, j’y entends aussi une promesse : plus jamais sans défense.
C’est le sens que j’entends dans les soldats qui prêtent serment à Massada.
C’est le sens que j’entendais lorsque des avions de chasse israéliens ont survolé Auschwitz.
Pas la glorification de la force.
Pas l’oubli des morts.
Une phrase adressée aux morts : nous sommes encore là, et cette fois nous avons les moyens de nous défendre.
Tu dis avoir pensé à tes enfants.
As-tu pensé à ceux qui ont perdu les leurs ?
À ces parents qui avaient quitté la France pour qu’un enfant juif puisse grandir sans baisser les yeux ?
À ceux dont le fils ou la fille est tombé le 7-Octobre, dans un kibboutz, à une fête, sur une base militaire ou ensuite au combat ?
À ceux qui n’ont pas le luxe de vivre Israël comme un problème philosophique ?
Tu peux détester Netanyahou.
Tu peux considérer qu’il déshonore le sionisme.
Tu peux combattre ce gouvernement, ses ministres, ses choix, ses fautes, ses aveuglements.
Tout cela se discute.
Mais tu fais autre chose lorsque tu écris que ce qui est commis par Israël le serait « en ton nom ».
Tu reprends sur toi un sang dont personne ne t’a demandé de te charger.
Et surtout, tu transformes une tragédie politique, militaire et nationale en drame de conscience juive.
C’est précisément ce que je refuse.
Être juif n’oblige pas à porter Israël comme une faute.
Être héritier de la Shoah n’oblige pas à soupçonner d’abord la force juive.
Et aimer Israël ne consiste pas à souhaiter qu’il reste moral seulement à la condition qu’il reste faible.
Tu écris Mes mains, pleines de sang.
Moi, je regarde mes mains.
Je n’y vois pas le sang que tu dis porter.
J’y vois la mémoire de ceux qui n’ont pas pu se défendre.
Et l’exigence que cela ne recommence pas.
Alors non, Claude.
Ce sang n’est pas sur tes mains.
Et tu n’avais pas besoin de l’y mettre.
Virginie Guedj
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