Il existe une manière très particulière de mépriser un lecteur : décider à sa place que certaines choses sont trop difficiles pour lui. Un texte trop long. Une pensée trop complexe. Une référence qu’il ne connaîtrait pas. Un débat trop exigeant. Un mot qu’il faudrait remplacer par un autre, plus facile. Une histoire qu’il faudrait raccourcir. Une œuvre qu’il faudrait résumer avant même de lui avoir permis de la rencontrer.
HaBayta ne fera pas cela.
Non parce que nous imaginons un lecteur qui saurait tout. Personne ne sait tout. Mais parce que nous croyons qu’il existe une différence essentielle entre simplifier une pensée et la rendre accessible.
La première opération ampute, la seconde oblige celui qui écrit.
C’est à nous de construire le chemin. D’expliquer un mot lorsqu’il le faut. De donner le contexte. De retrouver une source. De raconter l’histoire qui manque. De faire apparaître les liens. De travailler suffisamment une phrase pour que la complexité qu’elle porte ne devienne jamais une obscurité dont nous serions fiers.
Expliquer sans appauvrir: voilà peut-être notre métier.
Donner les cartes
Il y a des portes devant lesquelles certains n’osent pas entrer. Une bibliothèque. Un théâtre. Un musée. Un opéra. Un grand hôtel parfois.
Non parce qu’une pancarte leur en interdit l’accès. Parce qu’un jour, quelque part, ils ont appris que ces lieux n’étaient pas pour eux.
Il suffit quelquefois de très peu pour changer cela. Dire : entrez. Montrer comment cela fonctionne. Donner les codes. Puis laisser chacun libre d’aimer ou de ne pas aimer. La culture n’a aucun intérêt si elle devient un instrument permettant à ceux qui possèdent les codes de reconnaître ceux qui les possèdent aussi. Elle devient magnifique lorsqu’elle agrandit le territoire de ceux qui la rencontrent.
Nous voudrions faire cela ici: donner des cartes. Pas pour indiquer aux lecteurs où ils doivent aller. Pour multiplier les endroits où ils sauront qu’ils peuvent aller.
Aucun sujet n’est trop difficile
HaBayta pourra parler d’un livre et, le lendemain, d’une guerre. D’un tableau et d’une décision de justice. D’une plaisanterie juive et d’une archive retrouvée dans les fonds d’un musée. D’Israël, évidemment. De littérature. D’histoire. D’antisémitisme. De théâtre. D’une idée que nous pensions connaître et qu’une recherche nous oblige soudain à regarder autrement.
Nous pourrons employer un mot comme heuristique. ( Question soulevée récemment). Mais si nous l’employons, nous devrons expliquer ce qu’il signifie. Non pour nous excuser de l’avoir utilisé. Pour permettre à celui qui ne le connaissait pas hier de le posséder demain: c’est cela, transmettre.
Nous n’avons pas peur de la complexité
La complexité n’est pas l’indécision. Elle n’interdit ni les convictions ni les désaccords. Elle oblige seulement à cette discipline : ne pas retrancher du réel ce qui dérange la démonstration que nous aimerions faire.
Une source nous contredit ? Elle compte.
Un fait affaiblit notre hypothèse ? Il compte.
Un contradicteur possède un argument sérieux ? Il compte.
Nous préférerons toujours une pensée devenue plus juste après avoir rencontré une objection à une certitude demeurée intacte parce qu’elle n’a rencontré personne.
C’est aussi pour cela que HaBayta aime la disputatio. Discuter n’est pas affaiblir une pensée. C’est lui faire courir le risque de devenir meilleure.
Résister au lissage
La règle n’a pas été trouvée par prudence, mais par résistance au lissage. HaBayta ne remplace pas une plume ; il la publie, l’édite, la situe — sans lui voler sa voix. Une voix n’a d’intérêt que si elle reste une voix : avec sa force, sa singularité, son rythme, parfois même ce qui nous dérange en elle. Le rôle de HaBayta n’est pas de corriger les auteurs jusqu’à les rendre interchangeables.
Il est de choisir, de contextualiser, de nommer le régime du texte, puis de laisser l’auteur parler.
Publier une voix ne signifie pas nécessairement l’adopter. La rendre reconnaissable, oui. L’aplatir pour qu’elle ressemble aux autres, non.
C’est pourquoi nous distinguons clairement trois régimes éditoriaux.
Enquête.
HaBayta établit, vérifie, recoupe, source et répond de ce qu’il affirme.
Édito.
HaBayta assume une position.
Une voix.
Un auteur assume sa parole. HaBayta choisit de la publier sans prétendre qu’elle constitue sa propre parole.
Cette distinction n’est pas une précaution de langage: elle répond à une exigence beaucoup plus simple : permettre au lecteur de savoir qui parle, de quelle place, et de quoi il répond.
L’indépendance se vérifie lorsqu’elle coûte
L’indépendance éditoriale ne consiste pas seulement à être libre de publier: elle consiste aussi à pouvoir dire non.
Non à un texte que nous jugeons insuffisant, quel que soit le nom de celui qui l’a écrit.
Non à une injonction de taire un fait parce qu’il embarrasse, parce qu’il vient du « mauvais » endroit, parce que sa révélation gênerait une proximité, une alliance, une institution ou un camp.
Aucune position, aucune autorité, aucune convenance ne décidera à notre place de ce qui mérite d’être examiné.
Un fait ne devient ni plus vrai ni moins grave selon ceux qu’il arrange ou ceux qu’il dérange.
Ainsi, pour exemple, lorsqu’un acte antisémite doit être nommé, nous le nommerons d’où qu’il vienne, où qu’il se produise, et quels que soient ceux que sa dénonciation dérange: l’indépendance n’est pas une posture. C’est accepter que certains refus aient un prix.
Nous faisons confiance au lecteur
C’est peut-être, finalement, notre véritable profession de foi: nous faisons confiance à l’intelligence de celui qui nous lit. Cela ne signifie pas lui demander un effort que nous aurions refusé de faire nous-mêmes.
C’est exactement le contraire. Plus nous sommes exigeants avec le lecteur, plus nous devons l’être avec nous-mêmes. Vérifier. Sourcer. Écrire. Réécrire. Distinguer ce que nous savons de ce que nous supposons. Dire quand nous ne savons pas. Corriger lorsque nous nous sommes trompés. Ne pas commencer une histoire à l’endroit qui arrange notre démonstration. Ne pas effacer l’antécédent parce que la suite nous importe davantage.
Et ne jamais transformer la difficulté d’un sujet en excuse pour fabriquer une pensée plus pauvre.
Nous n’avons pas besoin que tous nos lecteurs soient d’accord avec nous: nous voulons qu’ils puissent comprendre ce que nous leur proposons, savoir sur quoi cela repose, le discuter, le contester et repartir éventuellement avec une question qu’ils n’avaient pas en arrivant.
Une confiance qui oblige
HaBayta est une maison récente. Des lecteurs y sont entrés très vite. Certains se sont abonnés. Certains ont même choisi de la soutenir financièrement alors que nous avons voulu que sa lecture demeure accessible.
Nous recevons cela avec reconnaissance. Mais nous refusons d’y voir un satisfecit. Leur confiance n’est pas une récompense ; elle crée une dette d’exigence. Plus cette maison sera lue, plus nous devrons être attentifs à ce que nous affirmons. Plus elle sera soutenue, plus nous devrons préserver son indépendance. Plus elle grandira, moins nous aurons le droit de nous reposer sur ce qu’elle est devenue.
La confiance ne dispense jamais de rendre des comptes. Elle oblige davantage.
La porte
HaBayta signifie : à la maison. Une maison possède des portes. Nous aimerions qu’ici elles servent à entrer, pas à sélectionner ceux qui en seraient dignes.
On pourra rire dans cette maison. S’y disputer. Y lire des choses graves. Y rencontrer des auteurs que l’on connaît et d’autres dont on ignorait le nom. Passer du léger au tragique, du présent à l’Histoire, d’une humeur à une enquête, sans demander la permission.
Et parfois s’y arrêter longtemps devant une idée.
Notre promesse tient peut-être finalement en trois mots : Comprendre sans simplifier.
Et notre travail dans une phrase : Ne jamais décider à la place du lecteur qu’une porte n’est pas pour lui.
Ce texte n’est pas une déclaration d’intention. Il est un cahier des charges. Moral, intellectuel, éditorial.
Il dit moins ce que HaBayta prétend être que ce à quoi HaBayta accepte d’être jugé.
Sarah Cattan
Directrice de HaBayta


